Mr.
Monsieur
Ellie,
Moi aussi je suis troublé de trouver quelqu’un de vingt ans qui s’intéresse à ces auteurs. Je ne me souvenais d’ailleurs pas avoir raconté cet intérêt culturel à Philippe. J’aime énormément la littérature érotique, avec une collection assez conséquente autour d’André Pieyre de Mandiargues. Ma vraie passion, à part mon boulot, c’est ça.
On peut se voir et en parler quand tu veux.
Dans quelle revue écris-tu ?
(Je préfère le tutoiement.)
À bientôt.
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Au début, je n’en ai parlé à personne. Porter ce secret, c’était comme avoir une surprise dans sa poche et se retenir de le hurler. Et puis, ce même soir où Monsieur m’a répondu, Babette est venue passer la nuit avec moi. Je me souviendrai toute ma vie je crois de ses sourcils attentifs alors qu’elle lisait les deux premiers messages, pesant scrupuleusement chaque mot — et derrière son épaule je lui soumettais mes observations, mes hésitations.
— Non, mais sincèrement, Babette. Sincèrement. Tu crois qu’il y pense ?
— Je pense.
Bien plus confirmée que rassurée je lui fournissais encore des arguments :
— Je lui ai juste proposé de parler par mail, je te signale. C’est lui qui parle de se voir.
— Et il est troublé, rajoutait Babette, d’un ton de détective.
— Troublé, ça n’est pas anodin. S’il avait juste voulu parler de lettres, il aurait marqué « je suis surpris » ou alors « tiens, c’est rare de rencontrer des gens qui lisent Mandiargues ».
— Je pense qu’il y pense.
— Qu’est-ce que je fais ?
— Je n’en sais rien. Qu’est-ce que tu veux faire ?
C’était dans ma chambre, à Nogent. J’ai allumé une clope avant de répondre :
— Dans les grandes lignes ? Je veux le rencontrer, parler avec lui.
— Parler avec lui ?
Babette a haussé les sourcils, l’air dubitatif.
— Malgré tout le bien que je pense de la littérature érotique, ça va être difficile d’installer une relation cordiale avec un homme si tu le branches sur ce sujet.
— Tu m’as demandé ce que je voulais dans les grandes lignes.
— Tu veux surtout voir ce qu’il a dans le ventre.
— Il est marié, il a cinq enfants, il a quarante-six ans et c’est un ancien collègue de mon oncle. Si la situation devient vraiment ambiguë, ça voudra dire que ce type a des couilles.
— Ou que c’est un pervers.
Déjà concentrée sur mon clavier d’ordinateur, j’ai répondu sans regarder Babette, qui feuilletait négligemment une de mes misérables éditions de Bataille :
— Qu’est-ce que c’est, la perversion ? Pour moi, c’est uniquement la faculté de traquer le plaisir partout où il se cache. Je ne connais pas beaucoup d’hommes qui pensent à chercher dans les livres. Surtout ce genre de livres, à ce niveau. Ça vaut le coup de prendre un certain nombre de risques. Enfin, je crois.
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