Mr.
Ellie
Les Fleurs du mal, Monsieur ! Vous visez très juste ! Voilà pourquoi j’aime lire : pour ce genre de miracles.
Concernant ma théorie du vouvoiement ; le mot « théorie » est peut-être un peu fort. Disons une esthétique du vouvoiement, que j’ai développée en grandissant. À l’âge où j’ai commencé à m’intéresser aux hommes je me suis aperçue qu’il y avait dans le vouvoiement un charme très capiteux, une tension certaine qui rendait les rapports non pas solennels, comme vous l’avez dit, mais plutôt ambigus. Et le fait de conserver un certain temps cette politesse inutile fait du tutoiement un changement palpable. De plus le paradoxe lié au vouvoiement est savoureux ; dire « Vous » dans certains contextes, est d’une rare indécence. J’espère que je suis claire, je suis un peu fatiguée ce soir...
Les questions que vous soulevez dans votre premier mail sont épineuses. Ce que j’ai vu, ce que j’ai connu... à la fois peu et beaucoup de choses. Suffisamment je pense, pour écrire ce que vous avez lu. Trop peu pour utiliser le mot « chatte » dès les premières lignes — même si aujourd’hui que j’ai vingt ans, et non plus dix-huit comme à la publication de ce texte, je pense avoir atteint un palier de vocalisation un peu plus évolué. En tout cas, j’espère. Ce serait dommage d’aimer autant les mots et de ne pas savoir les utiliser...
Ce que j’ai connu... si telle est votre question, je ne crois pas qu’il y ait besoin d’avoir connu beaucoup d’hommes pour écrire sur eux. Calaferte n’avait pas loin d’une soixantaine d’années lorsqu’il a écrit La Mécanique des femmes, et même si je pense qu’il n’a pas dû passer beaucoup de temps dans son propre lit, j’ai relevé de nombreuses maladresses dans ses interprétations, qui rendent sa connaissance profonde des femmes irrégulière. Par exemple, je me souviens d’un passage où il fait dire à une femme quelque chose comme « de toute façon si tu n’étais pas venu, j’aurais pris le premier venu. Une bite, c’est tout ». Or, à l’âge que j’ai, et avec mon expérience (qui vaut ce qu’elle vaut), je suis intimement persuadée qu’une femme ne peut jamais vouloir qu’une bite. Je pense qu’il y a dans le désir féminin, si complexe et aléatoire qu’il puisse être, une sorte d’instinct de vie qui nous pousse toutes à rechercher une fusion, une tendresse avec l’homme, même et surtout lorsque nous sommes mues par un besoin épidermique et animal de se sentir remplies. Ce que je veux dire, c’est qu’il ne m’est jamais arrivé de ne vouloir qu’un morceau du corps d’un homme — même ce morceau-là. Et beaucoup des femmes que je connais ne peuvent concevoir une bite sans le torse, le dos, les mains, l’odeur et le souffle, et les mots, de l’homme qui va avec.
Alors écrire sur les hommes à vingt ans... il y a sans doute beaucoup d’erreurs dans ce que j’écris, mais je ne pense pas que la connaissance soit la pierre angulaire de cette entreprise. Ça n’est pas la connaissance des hommes — à jamais inachevée, de toute façon. C’est l’intention qui compte ; l’amour des hommes, avoir envie de se plonger dans ce monde de mains larges et de voix qui portent. Chercher à les connaître. Pour le moment, cela me semble une jolie vocation.
Ce que j’ai lu ? Beaucoup de choses. Le texte que vous avez lu a été, je pense, très influencé par Calaferte, qui fut pour moi une révélation. Je l’avais trouvé dans ma cave quelques mois auparavant, et l’élocution dans la peau d’un homme m’avait plu. Car voyez-vous, à cette époque-là j’étais avec un garçon depuis déjà un an, un garçon pour lequel j’écrivais sans arrêt, mais qui, malheureusement, n’était pas capable de me pondre la moindre ligne en échange. Alors lorsque Stupre m’a proposé cette publication, je me suis fait un plaisir d’inverser les rôles... Vous aviez donc bien deviné, j’ai quelques traits de Lucie, et cette scène a bien eu lieu... Je serais curieuse, d’ailleurs, de savoir ce qui vous a mis sur la piste.
J’ai lu également deux ou trois Sade, mais je ne suis pas une grande fan, et j’ai l’impression d’avoir tout lu de lui juste avec La Philosophie dans le boudoir et Les Cent Vingt Journées. Cela énerve beaucoup un de mes amis, qui est un sadien convaincu... (mais ce type déteste Queen et les Beatles, peut-on vraiment se fier à lui ?).
Bataille, bien sûr. J’ai adoré Le Mort, dont Régine Deforges a fait une adaptation d’une ahurissante pauvreté. Ma Mère m’a beaucoup troublée, mais il y a encore quelques zones d’ombre : le style littéraire de Bataille est épineux.
En revanche, ce qui m’énerve beaucoup, c’est que je parle énormément, et que j’ai encore plein de choses à dire. En plus, je ne sais pratiquement rien de vous. Quel dommage. Cela vaut bien un café. Ou un verre de vin. J’ai beaucoup de questions à vous poser. J’avoue être fascinée par les hommes qui lisent. Surtout lorsqu’il s’agit de ce genre de littérature. Cet intérêt pour l’érotisme est extrêmement parlant. Mais je réserve ce débat pour plus tard — imaginez que vous n’ayez rien à me dire. Je suis peut-être rasante ?
Comme je le disais, je suis disponible un peu n’importe quand.
Vous avez mon numéro.
Ellie
(Je pense que je ne suis pas rasante. Je peux même devenir très drôle. J’espère.)
OceanofPDF.com