Printemps

Ali Smith · Chapitre 8 sur 42

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Printemps

Toujours 11 h 29. Richard...

Toujours 11 h 29.

Richard inspire. Il a mal.

C’est à cause de Katherine Mansfield.

Il craint un peu aussi de somatiser la leucémie du poète Rainer Maria Rilke.

La légende veut que Rilke soit descendu dans la roseraie autour de sa tourelle cueillir des roses parce qu’une splendide Égyptienne venait lui rendre visite et qu’il voulait les lui offrir. Qu’il s’est planté une épine dans la main ou le bras. Cette petite blessure a refusé de guérir. Son bras s’est infecté. L’autre bras a gonflé à son tour. Et il est mort.

Cet homme qui avait écrit tant de poèmes sur les roses. Il y a une ironie là-dedans, même Richard est capable de le voir, quand bien même Rilke n’est pas un poète qu’il a beaucoup lu. Jusqu’à cette année, il n’en avait jamais entendu parler. Maintenant qu’il a lu un peu de Rilke sur le Net, il pourrait dire, s’il discutait avec Paddy, qu’il ne le comprend pas. Comment un arbre peut-il pousser dans une oreille ? Il n’y a pas de place pour ça.

Pourtant, Rilke l’homme avait l’air d’un sacré loustic, en tout cas d’après le roman et les sites que Richard a consultés – dès qu’une femme venait le voir, à un certain moment de la visite, il prenait un air cérémonieux en s’immobilisant face à elle pour lui lire un poème, puis tout aussi cérémonieusement, juste avant son départ, il lui présentait le poème qu’il lui avait lu, copié de sa main et dédicacé. Elle quittait la tour en croyant qu’il avait écrit ce poème pour elle. En réalité, le poème datait parfois de plusieurs années, et après la mort de Rilke, plusieurs dames avaient été très déçues d’apprendre qu’il avait recyclé de vieux poèmes pour elles, parfois le même poème sur plusieurs femmes.

Mais son charme lui avait certainement ouvert beaucoup de portes, et comme, apparemment, Rilke n’était pas riche, il avait, en tant que poète, besoin de mécènes et de fécènes (peut-on dire fécène, ou est-ce non féministe ? Les femmes se sentiront-elles offensées par ce néologisme ?). Il aimait particulièrement descendre dans les palazzi et autres châteaux de gens riches. Qui n’aimerait pas ça ?

Mais l’épine de la rose. Les poèmes offerts aux femmes. Le charme.

L’histoire qui, etc.

Tout ce que fuit Richard, n’est-ce pas ?

Il est tout à coup pris de nausée.

Il risque d’être malade pour de bon.

(Serait-ce un symptôme de la leucémie ?)

Il cherche une poubelle autour de lui. Il ne veut pas vomir sur un quai aussi propre.

Auquel cas, dit sa fille imaginaire à son oreille, tu ne vas sans doute pas vomir. Quand on est vraiment malade, on ne se demande pas si l’endroit convient ou pas. Et une oreille, c’est assez grand pour un arbre. Un arbre dans l’oreille. Une rose dans le sang. Regarde où je vis, moi.

Il vérifie l’heure.

11 h 29.

L’horloge serait-elle cassée ?

Une minute, c’est si long que ça ?

L’horloge cassée, serait-ce celle qui est en lui ?

Il sort de la gare et cherche sur l’esplanade quelque chose de réel pour y rattacher son esprit plutôt qu’à d’autres réalités.

Il y a une grande structure en pierre un peu plus loin, peut-être un mémorial de guerre. Il va aller lire les noms des morts sur ses flancs.

Mais il n’y a pas de noms de gens morts dessus.

Il y a juste écrit en lettres dorées sur une plaque posée à même la pierre :

 

FONTAINE MACKENZIE

OFFERTE À SA VILLE NATALE

PAR

PETER ALEX CAMERON MACKENZIE

COMTE DE SERRA LARGO

DE TARLOGIE

INAUGURÉE PAR

LA COMTESSE DE SERRA LARGO

21 JUILLET 1911

 

C’est une vieille fontaine qui ne coule pas.

Il en fait plusieurs fois le tour. Il lit de nouveau la plaque. Comme c’est étrange. Le Portugal qui rencontre l’Écosse. Mais est-ce vraiment le Portugal ? Ou plutôt l’Amérique du Sud ? Il cherche son téléphone pour vérifier.

Pas de téléphone.

Alors il traverse en direction du camion à café devant la gare.

 

Écosscafé

Ce n’est qu’un

au revoir,

mes frères.

 

Il n’y a personne sous l’auvent. Il cogne sur le flanc en métal rouillé.

Une femme se glisse comme une chenille par-dessus les sièges à l’avant et atterrit tête la première sur le plancher. Elle a l’air un peu en colère quand elle se relève et apparaît sous l’auvent. Elle a le visage chiffonné de sommeil. On dirait qu’elle est habillée du sac de couchage qu’elle serre contre sa poitrine.

Oui ? elle dit.

C’est un jour chargé, il dit.

Elle le regarde sans rien dire.

Vous insinuez que j’étais en train de dormir dans cette camionnette ? elle dit.

Il rougit.

Non, il dit.

Bon, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? elle dit.

Elle n’est pas aussi jeune qu’il le pensait. Elle a des cercles noirs autour des yeux et le visage marqué, pour ne pas dire usé. La cinquantaine ? Elle constate qu’il l’observe et le regarde d’un air sarcastique.

Je me demandais si vous pouviez m’indiquer la bibliothèque la plus proche, il dit. J’imagine que c’est une bonne chose pour vous que la fontaine soit hors-service. J’imagine qu’elle diminue vos bénéfices. Cette plaque a attiré mon intérêt. Qu’est-ce que Serra Largo a jamais eu à voir avec cet endroit ?

La bibliothèque est fermée, dit la femme.

Richard secoue la tête et prend un air attristé.

Quelle époque nous vivons, il dit. Quel genre de culture ne veut pas que son peuple se cultive ? Quel genre de culture veut que des gens aient moins de chances d’accéder à l’information et à la connaissance que ceux qui peuvent payer pour ça ? On se croirait dans une science-fiction futuriste et totalitaire. Ça aurait fait un bon film dans les années soixante-dix, j’étais plus ou moins réalisateur à cette époque. Pour mon malheur. Je le suis encore. Mais de nos jours, ça a bien changé, tout a changé. Personne ne nous aurait crus si on avait raconté ce qui se passe maintenant. C’est Ragnarök.

Non, c’est Kingussie, elle dit.

Non, dit Richard. Je parlais de la fin du monde. De la fermeture des bibliothèques.

Elle n’est pas fermée fermée, dit la femme. Elle est fermée le mardi.

Oh, dit Richard.

Elle rouvre demain, dit la femme.

Ah, dit Richard.

Autre chose ? dit la femme.

Non, non, dit Richard. Non merci. À moins que…

La femme hausse un sourcil et attend.

J’imagine que vous n’avez pas quelque chose qui ressemble à un citron ? il demande.

Une limonade ? dit la femme.

Non, un citron, juste un citron ordinaire, il dit.

Non, je suis désolée, nous n’avons pas ça, dit la femme.

Bon, d’accord. Dans ce cas, je prendrai une limonade, il dit.

Non, nous n’avons pas de limonade, dit la femme. On ne vend pas de limonade.

Ah. D’accord. Dans ce cas, je prendrai un expresso, dit Richard.

Je suis désolée, mais il n’y a pas d’eau chaude dans la camionnette aujourd’hui, dit la femme.

Ah. Bon. Alors un jus de pomme, vous avez du jus de pomme ? il dit.

Non, dit la femme.

Bien, dit Richard. Dans ce cas, juste une bouteille d’eau, s’il vous plaît.

La femme éclate de rire.

Ça me fait toujours platement rire, les gens qui veulent acheter de l’eau en bouteille en Écosse, elle dit.

Plate, c’est vrai, je la préfère plate, dit Richard.

Évidemment, dit la femme. Battue à plate couture.

Ou à bulles, si c’est tout ce que vous avez, il dit.

On n’a pas d’eau, dit la femme.

Dans ce cas, qu’avez-vous ? il demande.

En fait, il n’y a rien dans la camionnette aujourd’hui, dit la femme.

Pourquoi vous ouvrez, dans ce cas ?

Il désigne l’auvent.

Pour l’air pur, dit la femme. C’est gratuit.

Elle est sur le point de se retirer.

Sublimes, les montagnes par ici, dit Richard. Sublimes, mais à taille humaine. Comparées à, par exemple, un endroit comme la Suisse.

Sans doute, dit la femme.

Ça doit être agréable de vivre au milieu de montagnes plus sympathiques que spectaculairement sublimes, il dit.

Sympathiques ? dit la femme. Vous êtes bien crédule. Les sympathiques Cairngorms. Il y a un million et une manières d’y mourir de façon horrible.

Vraiment ? dit Richard.

Hypothermie, tempête, blizzard, dit la femme. Les courants d’air qui vous font basculer cul par-dessus tête dans des congères dont vous ne sortirez jamais. Les tempêtes de neige n’importe quand dans l’année. Y compris en été. Le brouillard, les avalanches. Quand le temps change d’un coup, les gens se perdent. Certains jours, la brume surgit de nulle part alors qu’il fait un temps magnifique à quelques kilomètres de là, on peut être en train de bronzer à Loch Morlich tandis que là-haut, c’est engelures et givre, pas un abri à des kilomètres, pas une seule maison, pas de route, la neige tombe très vite, je vous le promets, vous vous épuisez à vouloir marcher dans cette neige lourde qui peut vous arriver à la taille. Au printemps, au dégel, des ruisseaux tout fins qui n’ont l’air de rien peuvent devenir d’un coup énormes et d’une force terrible. Il y a aussi le risque, quand on met tout son poids sur ce qu’on croit être de la terre ferme, en réalité, c’est de la glace qui fond au-dessus d’une eau très profonde, eh oui, il y a eu plus d’une noyade comme ça, et ce vent d’avril et de mai qui déracine les buissons et les petits arbres pour vous les jeter à la figure.

Eh bien, dit Richard.

La femme le regarde d’un air ironique.

Eh bien, il dit à nouveau.

Eh oui, dit la femme. Mais belles, c’est vrai.

Oui. Bon, merci, il dit.

Il s’apprête à partir.

Et c’était pour les chevaux, dit la femme. Les vaches. Le bétail des environs.

Je vous demande pardon ? dit Richard.

La fontaine d’eau MacKenzie, dit la femme. On raconte que l’eau jaillissait très haut.

Oh, dit Richard. D’accord.

Juste à l’endroit où vous êtes, dit la femme. À votre santé. Et à bon entendeur.

Elle repart, toujours dans son sac de couchage, vers l’avant de la camionnette.

Richard reste quelques instants sur le parking désert. Puis il revient dans la gare.

11 h 37.

Il se dirige vers les voies. Il attend sur le quai désert.

Il réfléchit à prendre la passerelle pour gagner l’autre quai.

Plus ou moins réalisateur.

Le son de sa voix à ses oreilles qui dit ça le dégoûte.

Pour mon plus grand malheur. Ce qu’il dit le dégoûte. Qu’est-ce que Serra Largo a jamais eu à voir avec cet endroit ?

Il inspire. Il a mal.

Il expire. Il a mal.

La prochaine fois qu’un train entre dans cette gare et s’y arrête, il se glissera entre le train et le quai, il s’allongera en travers de cette voie bien entretenue et il laissera le wagon sous lequel il s’est glissé mettre fin à ses souffrances par le poids d’un élan qu’on ne peut arrêter.

Oh rien rien rien.

Les montagnes font comme des vagues figées au-dessus de l’homme dans la gare et des bâtiments de la ville.

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