Printemps

Ali Smith · Chapitre 32 sur 42

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Printemps

13 h 05 quand il...

13 h 05 quand il rouvre les yeux.

Il les ouvre parce que le chant obsédant a pris fin.

Ils franchissent une colline et il découvre une très jolie vue sur une rivière, un pont, une ville qui scintille.

Où sommes-nous ? il demande.

Où étiez-vous ? demande Alda.

Vos chansons ont eu sur moi l’effet d’une berceuse, il dit. C’est comme si l’inconscient avait un langage. L’inconscient, le subconscient, je n’ai jamais bien su quelle était la différence. C’était comme si l’un d’eux chantait.

Je vois ce que vous voulez dire, pourtant, c’était une langue tout ce qu’il y a de plus réelle, une langue parlée chaque jour, en toute conscience, dit Alda. Mais merci pour, euh. Comment on dit ? La touche romantique ?

Des chansons pour s’endormir, dit la gardienne. Vous pourriez les vendre sur le Net. Et faire fortune.

Merci, dit Alda. Je suis bien d’accord.

Là où on va, c’est presque là, hein ? demande la fillette.

Une enfant pressée. Avec un élan hors du commun, il dit.

Je dois juste m’arrêter en ville pour une chose ou deux, dit Alda. Nous ne nous attendions pas à récolter autant de gens aujourd’hui.

Elle se tourne vers Richard.

Quand vous avez parlé de votre amie morte, elle dit. Il y a une question que j’avais envie de vous poser. Auriez-vous un lien avec ce téléfilm qui date d’il y a bien des années, il s’appelait Andy Hoffnung. C’était de vous ?

Richard se frotte le front et pose le dos de sa main sur un œil.

Suis-je en train de rêver ? il demande à la fillette.

Vous êtes assez éveillé pour avoir vexé Alda au sujet du gaélique et m’avoir vexée en me traitant d’enfant, répond la fillette.

Donc je suis bien là, il dit. Même si je pourrais encore être en train de dormir. Je suis capable de vexer même dans mon sommeil.

Il se tourne vers Alda.

C’est bien moi qui ai réalisé Andy Hoffnung, il dit.

Vous êtes le réalisateur Richard Lease, elle dit.

En effet, il dit.

!

Il est tellement ahuri qu’il en oublie d’y accoler son habituel Pour mon malheur.

Sea of Troubles, elle dit.

Oui ! il dit.

Le Panharmonicon, elle dit.

Et Le Panharmonicon, il dit. Bon Dieu.

C’était mon préféré quand j’étais petite, dit Alda. Adolescente, plutôt.

Tout le monde a oublié Le Panharmonicon de nos jours, dit Richard. Moi-même j’avais oublié Le Panharmonicon.

Je l’aimais tellement, elle dit. La scénariste, c’est votre amie qui vient de mourir, n’est-ce pas ? Celle dont vous parliez. Je l’ai vu dans le journal.

En effet, il dit. C’était mon amie.

Je suis désolée, elle dit. J’ai lu ça dans le journal et je me suis dit, c’est la personne qui avait écrit tous ces scénarios. Patricia Heal.

C’est bien elle, il dit. En réalité, l’idée du Panharmonicon lui est venue alors qu’elle travaillait sur Andy Hoffnung. Elle a passé beaucoup de temps en bibliothèque à compulser des livres au sujet de Beethoven pour Hoffnung et à écouter sa musique, et elle est tombée sur l’histoire de l’homme qui demande à Beethoven de lui écrire un morceau pour sa machine orchestre.

Le Panharmonicon, dit la fillette. Comme sur la carte Magic de l’édition Kadalesh ?

Richard cligne les yeux.

Beethoven était un compositeur des dix-huitième et dix-neuvième siècles, et…

Je sais qui est Beethoven, dit la fillette. Je parlais de la boîte à musique. Il y a le dessin d’une machine avec ce nom dans le jeu de cartes de mon petit frère. Mais continuez. Beethoven était un compositeur des dix-huitième et dix-neuvième siècles et… ?

Je dois être vraiment réveillé si je réussis à vexer à ce point tous azimuts, dit Richard.

Il leur dit ce dont il se souvient sur Le Panharmonicon.

Beethoven avait un ami, l’inventeur du métronome, qui a créé cet instrument capable de jouer comme un orchestre à lui tout seul. Cet ami a demandé à Beethoven de lui écrire une musique pour faire une démonstration avec sa machine devant un public. Et Beethoven s’est exécuté.

Ça durait à peu près un quart d’heure, leur dit Richard, le morceau s’appelait La Victoire de Wellington, il mettait en scène une confrontation entre deux airs, l’un français, l’autre anglais. À l’époque, c’était un morceau extrêmement populaire. Mais de nos jours, presque tout le monde l’a oublié. Le Rule Britannia et l’hymne national contre l’air de For He’s a Jolly Good Fellow, qui à l’origine n’est pas du tout anglais mais français, une chanson sur un duc célèbre qui part à la guerre, où il est tué, un arbre pousse sur sa tombe, un oiseau s’y pose. Et ça continue.

Richard leur explique comment Beethoven a écrit de façon que l’inventeur puisse faire la démonstration des sons de sa machine mais aussi produire une sorte d’effet stéréo avant l’heure.

La musique vient des deux camps, il dit. Au sens propre, en fait. Certains sons surgissent d’un côté, certains de l’autre. C’est comme ça qu’on comprend quel camp a gagné. Les tambours qui imitent les canons se taisent d’abord d’un côté.

Et Paddy, parce que tout le monde l’appelait Paddy, mon amie, elle-même disait Paddy. Paddy a adoré cette histoire. Elle s’en est emparée pour en faire le germe d’un scénario tournant autour d’une dispute entre les deux bords d’une route d’un village anglais, autour du fait que chacun pensait qu’il avait plus de droits que l’autre sur l’herbe au centre, là où ils garaient leurs voitures, et de tout ce qui se passe quand un bord de la route prend, comme on dit, le contrôle.

Une tragédie, dit Alda. Une tragédie pour des voitures. C’est brillant. Le camion de glaces qui brûle. Il faudrait rediffuser ce téléfilm. Il est intemporel, non, en fait, il ne parle que de maintenant. C’est comme si votre amie avait prédit l’avenir.

Elle était brillante, dit Richard. Elle est brillante.

J’adorais le personnage du garçon, dit Alda.

Un acteur qui a continué à jouer dans toutes sortes de films, dit Richard. Le Messager, Equus, Midnight Express. Puis il est parti à Hollywood, je ne sais pas ce qu’il est devenu.

Il était merveilleux, dit Alda.

Dennis, dit Richard.

Dennis, c’est ça, dit Alda. Avec son violoncelle. Qu’il ne voulait plus prendre à l’école parce que des petites brutes l’embêtaient trop.

Il s’assied au sommet de la colline du village avec la fille qu’il aime bien et qui l’aime bien qui habite de l’autre côté de la rue, cette fille, Eleonora, sa famille est italienne, elle possède le camion de glaces auquel les voisins mettent le feu. Ils regardent la fumée s’élever des voitures qui brûlent, dit Richard, ils discutent très sérieusement des raisons pour lesquelles ils pensent que leur bord a plus droit à ce bout d’herbe. Ils sont sur le point de se disputer. Puis Leo, parce qu’il l’appelle Leo, éclate de rire, elle dit que de là où ils se trouvent, tout ça a l’air tellement stupide, ce qui se passe en bas. Et là, lui aussi éclate de rire. À la fin, ils sont chacun d’un côté de la route, ils regardent les voisins jeter des pierres sur les maisons d’en face et réciproquement. Elle se met à chanter un air, lui un autre, les deux airs se rejoignent pour n’en plus former qu’un seul.

Et pendant un instant, dit Alda, mais un instant incroyable, quand il n’y a plus qu’un seul air, tout a l’air d’aller bien, les gens arrêtent de jeter des pierres et se retournent vers le garçon et la fille.

Mais une seconde plus tard, ils recommencent à se jeter des pierres, dit Richard. Leurs parents sortent de la foule et les tirent chacun du côté de la route où ils habitent.

Le violoncelle reste par terre sur le bitume avec les voitures brûlées et des briques cassées tout autour, dit Alda.

Une fin saisissante, dit Richard.

Ce n’est pas la fin, dit Alda.

Si, dit Richard.

La fin, c’est quand ils sont dans un train, dit Alda. Ils quittent le village. Ils partent vers le vaste monde. Ensemble.

Oh, dit Richard. Oh. Vous avez raison. C’est vrai. C’est ça, la fin.

Ils sont dans l’un de ces vieux wagons avec des compartiments à six places, dit Alda. La porte est fermée, on n’entend pas ce qu’ils disent de l’autre côté, ça ne regarde qu’eux, ils cherchent à s’assurer que personne ne les suit, personne ne les rattrape, ils se mettent à faire une petite danse, puis il y a un plan sur l’extérieur du train, puis sur le village depuis le ciel, le train démarre, le plan s’élargit, il monte, si bien qu’on voit comme tout ça est petit. Du point de vue d’un oiseau.

Richard sourit.

Le point de vue de Dieu, il dit. Ça a coûté plus cher que tout le reste, je me suis battu comme un beau diable pour l’obtenir. Je n’arrive pas à croire que j’aie oublié ça. Vous connaissez le film mieux que moi. Alors que c’est moi qui l’ai réalisé.

Qu’est devenue la fille qui jouait Leo ? demande Alda.

Tracy quelque chose. Elle a joué dans Carry On Emmanuelle et une pub pour Persil. Après ça, je ne sais pas.

Ah, la richesse de notre culture, dit Alda.

La garde de sécurité se met à chanter d’autres paroles sur l’air de For He’s a Jolly Good Fellow :

L’ours a gravi la montagne, elle chante. L’ours a gravi la montagne. L’ours a gravi la montagne. Mais ça ne servait à rien. Parce qu’il y avait toujours plus de montagne, et encore toujours plus de montagne. Encore toujours plus de montagne. L’ours a fini par rester chez lui.

Dans la camionnette, tout le monde chante avec elle en devinant au fur et à mesure les paroles.

La camionnette s’arrête sur le parking d’un grand supermarché.

On y est ? demande la fillette. C’est là ?

Non, dit Alda.

Sans vouloir me comporter comme une enfant. Mais quand est-ce qu’on arrive ? combien de kilomètres il reste ? C’est encore loin ? demande la fillette.

Répondez-lui, quelle distance et combien de temps, dit la gardienne à Alda.

Long comme allez savoir jusqu’où, et aussi loin que j’ai l’intention de vous emmener tous les deux, dit Alda à la femme.

Elle ouvre la portière. Elle fait le tour pour ouvrir le côté passager en rattrapant la fillette quand elle tombe.

Ils sont tous autour de la camionnette à café.

Vous voici à Inverness, monsieur Lease, dit Alda. Si vous ne voulez pas marcher, il y a là-bas des bus qui vous emmèneront en ville. Je suis désolée de ne pouvoir vous conduire plus loin que ça. Je n’en reviens pas d’avoir rencontré l’homme qui a réalisé ces épisodes de Play for Today. Ça a fait ma journée.

Moi, ça a fait mon année, il dit. Ma décennie, même.

Quelle chance il y avait pour que ? elle dit.

Elle le serre timidement dans ses bras. Il la serre timidement dans ses bras.

Il salue la garde de sécurité.

Au revoir, elle dit.

Il jette un coup d’œil à la fillette.

Je pense que je te dois quelque chose, il dit.

Si on s’en tient aux traditions, je suis responsable de vous pour le reste de votre vie. Mais vous avez de la chance, je ne m’embarrasse pas trop de certaines traditions.

J’ai de la chance de t’avoir rencontrée, il dit.

Il sort le stylo Holiday Inn de sa poche.

Je te décharge de tes responsabilités si tu me laisses le garder, il dit.

Mais elle est déjà partie en direction de son avenir.

Elles se dirigent vers le supermarché en le laissant tout seul. Dans ce parking d’une ville inconnue, il est renvoyé à l’histoire de sa vie.

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