Printemps

Ali Smith · Chapitre 17 sur 42

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Printemps

C'est au mois de septembre...

C’est au mois de septembre que Bretagne Hall a pour la première fois entendu parler de la fillette, le matin où Stel, de l’assistance sociale, l’avait croisée dans le vestiaire du personnel et lui avait dit, Bret, les miracles, ça existe encore, une écolière a réussi à s’introduire dans le centre et, tu ne vas pas y croire, moi je n’y arrive toujours pas. Elle a obligé la direction à nettoyer les toilettes.

La direction à faire quoi ? a demandé Bret.

Puis elle a dit : attends, tu as dit elle ?

En général, les gamins n’étaient pas aussi étonnants. La direction de l’immigration envoyait souvent au centre des individus considérés comme adultes alors qu’ils n’avaient clairement que treize ou quatorze ans. Mais là, c’était un centre réservé aux hommes.

Toutes les toilettes, a dit Stel. Chaque paroi de chaque toilette de chaque chambre de chaque aile, y compris à l’isolement. Je ne dis pas que la direction l’a fait elle-même ni qu’elle l’a fait rien que pour vos yeux. Une gamine, je te dis. Une fillette de douze ou treize ans. Je ne l’ai pas vue moi-même. Je n’ai parlé à personne qui l’a vue de ses propres yeux. Mais elle est entrée ici. Et pas qu’ici. Elle a réussi à aller jusqu’à la direction. Elle les a obligés à faire venir une société de nettoyage pour tout récurer, les joints du carrelage, les fissures, les taches, tout ce que les détenus qui font le ménage ne parviennent plus à récupérer, ils sont venus avec des gros nettoyeurs à haute pression, ces trucs à vapeur qu’on utilise pour laver les voitures à la main, et ils ont fait tous les murs, le carrelage et autour, puis ils ont rincé, ça sent tellement meilleur là-dedans, tu vas t’en rendre compte en atteignant l’aile, ils ont fait toutes les ailes, tout le bloc H. Certains détenus l’ont vue, elle se promenait en uniforme scolaire toute seule dans l’aile B, tout le monde la regardait l’air de dire, mais qu’est-ce qui se passe ?

Tu dis que de la merde, dit Bret.

Y a plus de merde, a dit Stel. Ta da ! Comme par magie. Même sur les murs des cellules sous surveillance permanente.

Merde alors, a dit Bret.

Mais non, Bret. Finie la merde, a dit Stel.

T’es poète et tu le sais même pas, a dit Bret.

Je le sais, dit Stel. Ces temps-ci, ça ne me sert pas beaucoup. Mais aujourd’hui ? Aujourd’hui, j’en suis pleine. De poésie, je veux dire.

Elle est partie dans le couloir en chantant Quel beau matin pour que l’écho résonne tout du long. Elle a fait signe à Bret en même temps qu’aux caméras pour que la sécurité la laisse entrer.

Stel travaillait là depuis des années, trois ans, lui avait dit quelqu’un, depuis aussi longtemps que ça. Elle aurait bientôt trente ans. Bret était encore une nouvelle. Les déts s’en rendaient encore compte. Ce qui n’était pas une bonne chose. Félicitations, ça fait quatre mois que tu es là, comme moi, et tu n’es pas morte, et moi non plus, je ne suis pas mort, on n’est morts ni l’un ni l’autre, SP Hall, la taquine chaque jour l’un des Syriens. C’était gentil. Mais la gentillesse, ça compliquait tout. Il fallait savoir poser ses limites. Il y avait des réponses à faire. Des fois, on pouvait rire et répondre quelque chose de drôle et d’autres, dire, comment tu oses me parler comme ça. Ça dépendait.

Caméra sur l’uniforme. Barbelés. Déts.

(Par exemple, Stel ne disait jamais déts. Stel étant noire, elle était deux fois plus contrôlée que le personnel non noir dès qu’elle quittait le centre pour rentrer chez elle. Alors que tout le monde connaissait Stel. Stel était la patience même. À faire ce qu’elle faisait chaque jour.)

Imaginez un enfant perché sur une aile.

En réalité, Bret imaginait souvent un enfant dans l’aile où elle travaillait à cause du poids maximal des objets personnels autorisé dans un centre de rétention : 25 kilos, le poids d’un enfant de trois ou quatre ans, alors à l’arrivée d’un nouveau dét, elle se demandait, est-ce que ça a l’air de peser le poids d’un jeune enfant ? Parce que si ça avait l’air beaucoup plus lourd, le type allait s’énerver quand on allait lui prendre ses affaires.

Un centre de rétention, ça n’est pas un centre de loisirs. Ç’a plutôt à voir avec la rétention d’eau, autrement dit l’œdème au poumon dont son père est mort.

Du coup, elle a souvent l’impression que l’endroit qui lui verse un salaire est le monde des morts. Un monde sous terre. Un endroit peuplé de morts-vivants. Et la porte qui y mène, c’est la petite rangée de haies récemment plantées dans des bacs entre le parking et le bâtiment pour rendre plus élégant, ou plus attrayant, l’endroit pour les visiteurs. Chaque jour, en arrivant au travail puis en repartant du travail, elle leur fait signe dans la zone neutre entre le monde sous terre et le reste du monde.

Bonjour, les haies. (Souhaitez-moi bon courage.)

Au revoir, les haies. (Encore une journée de passée.)

En entrant, elle savait. En repartant, elle savait. Qu’elle, elle pouvait partir. Qu’elle pouvait partir chaque soir (ou le matin, quand elle avait travaillé de nuit).

Mais elle était toujours plus ou moins là, même quand elle n’y était pas. Elle avait beau avoir la possibilité de partir, ce qu’elle faisait à la fin de chaque service, elle partait, elle passait devant les haies, elle traversait la route, elle franchissait le parking, elle longeait la route de l’aéroport jusqu’à la gare puis prenait le train pour rentrer chez elle.

Qu’est-ce qu’ils te font faire là-bas ? avait demandé sa mère au bout de quinze jours où elle y travaillait.

Je suis SP dans l’un des CRA pour la société de sécurité privée Sa4A qui, pour le compte de la DIMM, gère le Printemps, le Pré, la Valeur, la Vallée, le Chêne, la Baie, la Guirlande, le Bosquet, le Méandre, les Bois, plus un ou deux autres, elle a dit.

Bretagne, a dit sa mère. Dans quelle langue tu parles ?

Bret n’était pas stupide. Elle avait été bonne en langues. À l’école, elle était bonne sans avoir besoin de travailler. Elle aurait aimé faire des études mais maintenant, ce n’était plus possible. Sois raisonnable. C’est impossible. Pourtant, sa mère s’en voulait. Alors Bret ne se plaignait jamais. Dès qu’elle rentrait à la maison, elle lui demandait, Comment ça s’est passé au travail ? Bien. Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? Oh, tu sais, comme d’habitude. Puis lâcher un petit rire.

Tant que tu t’amuses, disait sa mère.

Travailler dur et s’amuser, c’est comme le bord de mer et le mauvais temps.

Tout va bien, disait Bret.

Puis un jour, sa mère avait demandé,

Bret, c’est quoi un dét ?

Aurait-elle dit dét tout fort devant sa mère ? Dét, c’était un terme de Torquil, c’est comme ça qu’il les appelait. Mais pas de façon péjorative. Torq était cool.

Dét, avait dit Bret à Torquil lors de sa première semaine. Tu sais, ça pourrait aussi vouloir dire détergent.

Hum hum, il a dit.

Mais dans ce cas, ça serait nous, la saleté. Si eux, ce sont des déts.

Hum hum, a dit Torquil.

Si tu les appelles déts, ça veut dire que nous, on est des microbes, elle a dit.

Hum hum, a dit Torquil.

Des microbes qui les guettent, elle a dit.

Hum hum, Torquil a dit.

Elle a ri.

Hum hum, a dit Torquil.

Torq était écossais, c’était pour ça qu’il avait un drôle de nom.

Je vais t’expliquer, il a dit. Ce boulot, c’est de la merde. Il faut faire attention aux déts. Des fois, ils dégagent des vapeurs toxiques. Si tu te sens prise de vertiges, si tu as du mal à trouver tes mots, c’est à cause des neurotoxiques que tu as inhalés. L’étape suivante, c’est l’engourdissement, puis le coma. Je te préviens, pour que tu puisses repérer les premiers signes, Grande-Bretagne.

Bretagne, c’est quoi un dét ?

Oh, tu sais (rire). De l’argot. Pour détergent.

Et comment ça s’est passé au travail ?

Bien.

Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ?

Comme d’habitude. Des trucs. (Petit rire.)

Tant que tu t’amuses. Travailler dur et s’amuser.

Sa mère était retournée à sa chaîne d’infos 24/24. Elle secouait la tête comme elle le faisait chaque jour face aux infos.

Toutes ces choses déstabilisantes qui se passent dans le monde, elle a dit.

C’est juste les infos, maman, a dit Bret. C’est n’importe quoi.

Sa mère considérait encore que les infos, ça avait de l’importance. De nos jours, tout le monde savait que ce n’était pas la télévision qu’il fallait regarder pour savoir ce qui se passait vraiment. Sauf sa mère. Elle y croyait encore. C’était ça, avec les personnes d’un certain âge.

Je me demande bien ce qui va se passer, disait sa mère.

Sa mère ignorait tout du vrai monde. Travailler dur et s’amuser. C’est vrai, il y avait beaucoup de rires au travail. Les rires des déts qui donnaient l’impression que quelque chose vient de se briser, les rires sur les déts de la part de certains SP, des rires grinçants, des rires terribles. Il y avait en général beaucoup de bruit : des rires, des pleurs, des portes qui claquent, des portes qu’on cogne, des cris. C’était un travail bruyant. Sauf si on était affecté au contrôle, à lac ou à la salle des visites. Des rires, des larmes, du suspense : dès qu’un dét riait comme un fou, c’était ce que récitait Torq. Le suspense. Il y avait, dans cet endroit conçu au départ pour un séjour maximum de soixante-douze heures, des gens qui étaient là depuis des années, des années et des années.

Soixante-douze heures ? Trois jours.

La plupart d’entre eux ici étaient là depuis au moins deux mois.

Bonjour, les haies.

Au revoir, les haies.

Jour après jour.

Mais ce jour-là ? Tout était différent.

Étrangement calme.

Personne ne riait. Personne ne pleurait. Personne, ni les déts ni les SP, ne claquait les portes.

Tout le monde avait entendu parler de l’histoire.

Une gamine, une fillette en uniforme scolaire, était entrée dans le centre.

Rien que ça, ça ne collait pas. Personne ne pourrait faire ça, dans ce centre ou dans un autre. Entrer comme ça. Ce n’est pas possible, un point c’est tout. Dans cette aile, qui n’avait pas la sécurité la plus forte, on se faisait fouiller, contrôler, photographier, contrôler, attribuer un badge visiteur, contrôler, scanner, encore contrôler, puis les grilles de sécurité, les portes, les barrières, les portes, encore trois contrôles puis le dernier contrôle à lac de l’aile.

On racontait que la gamine était entrée et ressortie de quatre autres centres.

C’est n’importe quoi, a dit Bret. Fake news.

Puis elle a vu les toilettes de la chambre d’Adnan et Tomek, le dét turc et le Polonais.

Puis d’autres toilettes de l’aile B.

Elles étaient vraiment propres.

C’est quoi, un poisson d’avril géant ? elle a dit à Dave. En septembre ? Un test de Sa4A ou un truc comme ça ?

Dave n’avait pas vu la fillette mais on lui avait raconté les histoires qui circulaient. Il les a rapportées à Bret à la pause-café. Puis comme elle était affectée à la salle des visites cet après-midi-là, elle a entendu d’autres histoires de la part de Russell, qui pensait comme elle que c’étaient que des conneries.

La légende voulait que la fillette soit aussi, tenez-vous bien, allée frapper à la porte d’un bordel de Woolwich, elle serait entrée, puis en serait ressortie vivante et indemne.

Quoi, même en uniforme d’écolière ? avait dit Bret.

Russell et elle avaient ri comme des baleines.

On racontait que les souteneurs avaient appelé la police. Ils avaient dit, Venez la chercher. Prenez-la, ils avaient demandé, Par pitié. Elle fout notre business en l’air. Au bout d’une demi-heure, elle était passée par plusieurs chambres où elle avait convaincu les clients d’arrêter de faire ce qu’ils faisaient au moment où ils étaient en train de le faire, ce qui en soi était assez drôle, puis elle avait obligé le type de l’entrée à ouvrir la porte, et quinze adolescentes et des filles encore plus jeunes avaient été libérées, elles étaient parties en courant.

Ouais.

C’est ça.

On racontait aussi que l’un des types qui se scarifiait, un Érythréen de l’aile C, Bret ne le connaissait pas, avait regardé la fillette dans sa chambre comme si c’était une apparition de cette putain de Vierge Marie (Russell). L’Érythréen qui se scarifiait lui aurait dit, dans cet endroit où je suis enfermé, la vie est sans espoir, alors à quoi bon vivre ? Il n’y a que la douleur qui me garde en vie. La fillette lui avait répondu quelque chose, même s’il refusait de dire quoi, et il était un homme neuf. Russell et Bret avaient passé dix minutes à imaginer ce qu’elle avait pu lui dire – des obscénités. N’importe quoi, avait dit Bret. Comment elle a réussi à atteindre l’aile C sans que personne la foute dehors ? Elle a des ailes, a dit Russel. Elle vole comme un ange avec des petites ailes faites de serviettes hygiéniques d’adolescente sur les talons.

On racontait aussi que sa mère était une dét des Bois, qu’elle avait été internée parce qu’elle avait voulu s’inscrire à un cours à l’université, qu’elle avait grandi dans le pays mais qu’elle n’avait pas de passeport et que la PJ l’avait arrêtée dans la rue, elle était juste sortie dix minutes au supermarché sans manteau, son sac de courses était resté sur le trottoir quand ils l’avaient interpellée. Puis la fillette s’était introduite dans les Bois où sa mère était retenue depuis plusieurs semaines, elle avait dit aux types à la grille qu’il fallait régler ça sans attendre, elle leur avait demandé d’aller chercher les SP pour ouvrir la porte de la chambre de sa mère, puis d’ouvrir l’unité puis de couper le système d’alarme et de laisser sortir sa mère.

Et bien sûr, ils l’ont fait, a dit Bret. C’est ce qu’on ferait tous. Il suffit de demander gentiment.

Russell et elle ont ri comme des baleines.

Mais.

Écoutez bien.

Apparemment.

Il y a eu une brèche de sécurité aux Bois, certains détenus sont partis et il n’y a pas d’images. En revanche, les caméras de l’autre côté des grilles montrent une femme qui sort avec plusieurs autres en pleine nuit des Bois.

Bret a ri. C’était mieux qu’un film comique. Elle a ri et ri encore. Elle a tellement ri et si fort que les gens qui rendaient visite aux déts se sont tous retournés. Elle a dû arrêter de rire.

Puis elle a inspecté la salle de visites pour s’assurer qu’aucune dét ne touchait ou ne s’asseyait près de quelqu’un. Il est interdit de s’asseoir à côté de sa famille.

Mais cette histoire débile a grossi et grossi toute la journée.

Elle s’est propagée dans tout le bloc H.

Quelqu’un, une secrétaire, avait entendu à travers la porte ce que la fillette avait dit au directeur.

Elle est restée dix minutes max, Sandra (la secrétaire de Oates) a dit à Bret et quelques autres (plus Torq, femelle honoraire) dans les toilettes des femmes.

Sandra parlait tout bas, alors que toutes les cabines des toilettes étaient ouvertes et qu’il n’y avait personne d’autre.

Elle parlait calmement, sans s’énerver, a dit Sandra. Elle était si tranquille que j’avais du mal à entendre, mais j’ai saisi le mot pourquoi, pourquoi, plusieurs fois. Ce n’était pas comme si j’écoutais aux portes, je faisais ça au cas où je devrais appeler la sécurité. Mais la fillette était arrivée sans problème, la sécurité ne l’avait pas arrêtée, elle était passée devant les gardiens aussi tranquillement que devant moi, elle m’avait regardée droit dans les yeux, et je ne sais pas l’expliquer, mais je ne l’ai pas arrêtée, je n’en avais pas envie, elle a frappé à la porte du bureau, elle est entrée et elle l’a attendu. Puis il est arrivé. J’ai voulu le prévenir mais il était dans l’un de ses jours, Sandra, foutez-moi la paix.

Puis, cinq minutes plus tard, elle ressort du bureau, elle dit, au revoir, Sandra, merci beaucoup, je ne sais pas comment elle connaît mon nom mais elle le connaît. Après son départ, il m’a fait venir dans le bureau, il était tout rouge, il m’a renvoyée appeler SteamClean pour qu’ils arrivent tout de suite.

On raconte, a dit Sandra tout bas dans les toilettes des femmes, que la fillette avait visité plusieurs autres centres de rétention pour persuader les gens de faire toutes sortes de choses pas normales comme nettoyer les toilettes.

À quoi elle ressemble ? a demandé Bret.

À une collégienne, a dit Sandra. Comme on en voit dans le bus.

Sandra les a emmenées dans son bureau pour leur montrer les extraits des caméras de surveillance sur son ordinateur.

Le bureau de Sandra est très agréable, c’est un bureau normal. Sandra les laisse aussi jeter un coup d’œil au bureau de Oates, très spacieux, avec de très beaux meubles.

Sur les images, elles ont vu le haut du crâne d’une fillette assez petite.

Elle entrait comme si elle travaillait là. Sans que personne l’arrête. Quand elle atteignait une porte fermée, elle attendait que quelqu’un l’ouvre pour autre chose et elle entrait. Quand on voyait ça, c’était si simple que ça n’avait même pas l’air étonnant. La porte s’ouvre. Elle entre.

Puis le service de Bret a pris fin.

Elle pouvait partir.

Elle est allée prendre son train.

Elle a trouvé un siège et elle a regardé par la fenêtre. Ses yeux allaient de ce qu’il y avait de l’autre côté de la vitre aux salissures sur le verre, dehors, dedans, puis revenaient au monde derrière les traces sur la fenêtre.

Au travail, certaines personnes avaient dit connaître la fillette, qu’elle fréquentait le même collège public que les enfants d’un ami.

Certains déts avaient dit qu’ils avaient entendu parler d’elle, qu’ils savaient qui c’était. Elle avait survécu à une traversée en canot, elle arrivait de Grèce.

Non, elle avait traversé un désert où il y avait les squelettes de ceux qui étaient morts, et elle avait survécu en buvant sa propre urine.

Elle avait franchi le monde avec le maillot de l’équipe de Manchester United de son petit frère.

On disait qu’on savait qui était son père, qu’il était mort, que c’était un homme politique important au mauvais endroit au mauvais moment.

On disait qu’on savait qui était sa mère, qu’elle s’était noyée dans un bateau au large de l’Italie.

On disait qu’elle avait vécu des bombardements, que sa famille avait dû fuir, que les guérilleros les utilisaient comme ânes bâtés, qu’on leur faisait porter tout le matériel sur des kilomètres, pendant des jours, et que quand son père s’était arrêté pour demander du repos le premier jour, les guérilleros avaient dit, voilà ton repos, et ils l’avaient abattu sur place.

C’est à ce moment que Bret, qui écoutait l’un des hommes raconter cette histoire, s’était rendu compte qu’elle regardait, c’était plus fort qu’elle, le dét du Sud Soudan, Pascal, les yeux baissés, le menton contre le torse, qui ne disait rien. Dans son dossier, il était écrit que non seulement il avait dû assister à la décapitation de son père et de son frère, mais qu’ensuite, on l’avait forcé à choisir avec quelle tête il jouerait au foot, et à le faire.

Mais ce qui étonnait Bret dans le train, c’était ce qui lui venait en tête quand elle pensait à la fillette.

Une vision de sa mère.

Dans cette vision, la mère de Bret, perplexe, se trouvait dans une chambre des Bois. Assise sur les draps en matière plastifiée, elle regardait le trou d’évacuation dans le sol. L’odeur qui s’échappait de ce trou était visible pour Bret sur le visage de sa mère pendant sa vision.

Les Bois, tout le monde le sait, ne sont pas tendres pour les femmes, c’était comme vivre dans des douches communes avec des inconnues. Le pire, c’est les fouilles corporelles. Les agressions qui ne donnent jamais lieu à signalement. On parle de viols. Bien sûr qu’il y en a. Bret en avait entendu parler, comme tout le monde. Il n’y a pas de fumée sans... Et puis, les femmes qui avaient été victimes de trafic sexuel dans le monde et qui se retrouvaient aux Bois le disaient. Que la rétention là-bas, c’était pire que tout ce qu’elles avaient vécu avant.

Bret a secoué la tête pour chasser tout ça.

Sa mère allait bien.

Sa mère était à la maison devant la chaîne parlementaire en disant tout haut pour elle seule dans une pièce vide, je me demande bien ce qui va se passer.

Laisse tout ça derrière toi.

C’est là qu’elle s’est rendu compte qu’elle avait oublié de dire au revoir à ces débiles de haies.

Zut.

Elle était superstitieuse sur ce truc. C’était idiot.

Elle regardait leurs petites feuilles vert foncé. Elle respirait l’odeur de la haie. C’était une odeur agréable un peu amère. Selon elle, il ne faudrait pas longtemps, vraiment pas longtemps, pour que ces petites pousses assez éloignées les unes des autres dans leur bac, qui étaient déjà plus que des pousses, qui étaient déjà des touffes, forment une haie et non plus des plantes séparées comme quand elles avaient été mises là.

Dis dans ta tête ce que tu aimerais leur dire.

Au revoir, les haies.

Encore une journée de passée.

Ouais, mais.

Quelle journée.

La fillette de l’aile.

Un mythe.

Que des conneries.

Mais pourtant, les toilettes, c’était vrai, en tout cas, dans l’aile où Bret travaillait, les toilettes avaient été récurées à fond.

Bon. Quelqu’un qui fait quelque chose de bien.

Pas trop tôt.

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