Printemps

Ali Smith · Chapitre 5 sur 42

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Printemps

La veille au matin, un...

La veille au matin, un mois jour pour jour après la cérémonie funéraire (elle avait été incinérée au cours d’obsèques qui s’étaient déroulées dans la plus stricte intimité quelque temps auparavant, il ne sait même pas quand, il n’y avait que la famille), il marche dans Euston Road et, en passant devant la British Library, il voit une femme assise contre le mur, la trentaine, peut-être seulement vingt ans et quelques, avec des couvertures et, sur un petit morceau de carton déchiré, des mots qui demandent de l’argent.

Non, pas d’argent. Pour ça il faut un s’il vous plaît, un aidez et un moi.

Rien que ce matin en marchant à travers la ville, il est passé devant un nombre incalculable de SDF. Le nombre de SDF est redevenu incalculable de nos jours ; un vieux gaucho comme lui sait pourquoi. La droite est de retour au pouvoir, alors les gens sont de retour dans les rues.

Mais allez savoir pourquoi, il la remarque. Ses couvertures sales. Ses pieds à même le trottoir. Il l’entend, aussi. Elle chante une chanson pour personne, non, pas pour personne, elle chante pour elle avec une voix d’une douceur remarquable à huit heures moins le quart du matin. Elle chante :

 

Un millier de personnes

Courent dans la rue

Oh rien rien rien

Oh rien rien rien

Oh rien

 

Richard poursuit sa route. Quand il s’arrête, il vient juste de dépasser l’entrée de la gare de King’s Cross. Il fait demi-tour et il entre comme si c’était pour ça qu’il était là.

Au centre de la galerie marchande, il y a un stand sous le coquelicot géant du souvenir qui vend des chocolats en forme d’ustensiles et autres outils. Marteaux, tournevis, pinces, couverts, tasses, etc. On peut acheter une tasse en chocolat, une soucoupe en chocolat, une cuiller à thé en chocolat et même une cafetière à l’italienne en chocolat (ça, ça coûte très cher). Les objets sont incroyablement bien faits et il y a foule autour du stand. Un homme en costume achète ce qui a vraiment l’air d’un robinet de cuisine argenté ; la vendeuse le place délicatement dans une boîte qu’elle a garnie de paille.

Richard glisse sa carte bancaire dans une machine qui délivre des billets. Il choisit l’endroit le plus lointain où on peut se rendre en train depuis cette gare.

Il monte dans un train.

Il y passe une demi-journée.

Environ une heure avant que le train atteigne son terminus, il apercevra des montagnes contre le ciel par la vitre et décidera de descendre là. Qui l’empêcherait de faire ce qu’il veut ou de descendre dans un endroit qui n’est pas inscrit sur son billet ?

Oh rien rien rien.

King Gussie, ça rime avec réussi – il avait toujours pensé que ça se prononçait comme ça, comme le robot qui l’annonçait dans les haut-parleurs de la gare londonienne de King’s Cross avant qu’il monte dans le train.

Kinioussi, c’est comme ça que le prononcent les gens de la maison d’hôte chez qui il frappe. Ils auront l’air suspicieux. De nos jours, qui ne réserve pas via une application sur son téléphone ? Qui ne possède pas de téléphone ?

Il s’assiéra au bord de l’étrange lit dans la maison d’hôte. Il s’assiéra par terre et il s’arc-boutera entre le lit et le mur.

D’ici à demain, ses vêtements auront pris l’odeur de désodorisant de la chambre où il aura passé la nuit.

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