Printemps

Ali Smith · Chapitre 36 sur 42

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Printemps

Quelques secondes après avoir dit...

Quelques secondes après avoir dit ce truc sur une drôle de fille, elle s’en veut de l’avoir dit.

Elle met en doute tout ce qu’elle fait, ce qui est bien ou mal, à tel point qu’elle commence à se demander si elle n’est pas en train de devenir folle.

Puis la conductrice décide de les rendre vraiment fous en commençant à chanter en allez savoir quelle langue.

D’abord elle leur raconte l’histoire de ce qu’elle va chanter, ça parle d’une maison vide au bord d’un lac où les fantômes de gens qui ont un jour vécu là avant d’être chassés par les propriétaires terriens qui ont tout brûlé sont assis dans la neige, là même où se trouvaient autrefois leur logis, leur cheminée et leur lit, ils lèvent la tête et observent un ciel sans étoiles et sans lune, là même où se trouvait autrefois le toit.

Mais en fait ce ne sont pas du tout des fantômes, plutôt de vraies personnes assises dans la neige, qui se trouvent maintenant de l’autre côté de l’océan, au Canada, et qui n’arrêtent pas de penser à quand ils étaient assis dans la neige, là même où se trouvait autrefois leur maison.

Puis elle se met à chanter l’histoire dans cette langue étrangère.

Josh dirait que c’est faire preuve de malhonnêteté intellectuelle. Russell dirait que c’est que des conneries. Elle jette un coup d’œil à Florence pendant que la femme chante de cette étrange façon qui ressemble à quelqu’un qui vous flatte et vous accuse en même temps. Elle fait une grimace à Florence sur la chanson comme pour dire, trop bizarre.

Puis elle s’en veut d’avoir fait ça.

Le réalisateur s’est endormi, et il est affalé sur Bret. La femme se lance dans une nouvelle chanson triste. Elle leur dit, comme si elle s’exprimait devant un public, pas juste devant des gens qu’elle emmène quelque part, dont l’un dort et n’écoute donc pas, que la chanson suivante parle de quelqu’un qui part se promener dans les collines, qui est bientôt suivi par le bruit de ses propres pas, lequel devient un son bien plus fort et plus imposant dans la neige que celui de ses bottes. Quand il se retourne, il aperçoit un grand homme gris qui s’appelle l’Homme Gris, en bras de chemise et dans la neige, qui disparaît dès que les nuages se déplacent au-dessus de la montagne.

C’est comme une présence fantomatique, dit Florence.

Sa propre ombre, dit Bret.

La femme s’arrête en pleine chanson pour leur dire que les gens qui gravissent les montagnes là-bas, qu’ils marchent ou qu’ils escaladent, entendent souvent des bruits de pas derrière eux,

ouais,

c’est ça, bien sûr,

et c’est de là que cette chanson vient. Elle leur dit que la rumeur veut qu’il s’agisse du fantôme d’un type qui s’appelait William The Smith, un poète, philosophe et braconnier, mais que la chanson suggère que c’est le bruit des pas de tous les gens partout dans le monde à qui on a fait du tort, et que dans le dernier couplet, qu’elle va leur chanter dans un instant, la chanson dit qu’on est tous suivis par le bruit de leurs pas, où qu’on aille, et que c’est seulement dans les montagnes ou la campagne, loin du tohu-bohu de la ville et du bruit que nous produisons, qu’on peut avoir conscience de tout ce qui gît sous nos pieds.

Donc c’est tout aussi bien, pense Bret, que ça soit chanté dans une langue secrète et que personne ne s’embête en anglais avec ce genre de choses pleines de bons sentiments et doive y réfléchir ne serait-ce qu’une fraction de seconde.

La femme recommence à chanter comme s’ils étaient coincés dans un horrible et vieux pub.

William the Smith, dit Florence. Je décide de m’appeler à partir de maintenant Florence The Smith. Poétesse, philosophe et braconnière. C’est quoi, un braconnier ?

Quelqu’un qui déconne avec ses bras, dit Bret.

Quelqu’un qui attire les cerfs ou les poissons qui ne lui appartiennent pas d’un seul regard, dit la femme.

Bret rit.

Florence The Smith. C’est bien toi. Pas de doute, elle est Florence The Smith, dit Bret.

Elle en a assez de servir de repose-tête au réalisateur, qui sent vraiment le vieux. Elle donne un grand coup d’épaule et de coude comme si la camionnette avait pris un virage.

Ça le réveille.

Il bouge.

Gagné.

Puis la femme au volant et lui reprennent leur conversation, à croire qu’ils sont en train de se draguer ou un truc comme ça. On aurait pu penser qu’ils avaient passé l’âge, il a l’air si vieux, on dirait l’Homme Gris. Et elle, elle a au moins cinquante ans, c’est gênant, c’est dégoûtant, comme si Bret et Florence n’étaient pas dans la camionnette, elles aussi.

elle : je crois connaître un bon endroit pour que vous disiez au revoir à votre amie bla bla bla un endroit très ancien des pierres debout un endroit très vieux où on enterrait les gens c’est très beau

lui : ça a l’air d’être l’endroit parfait

elle : mais c’est souvent très fréquenté depuis qu’ils y ont tourné Outlander

lui : Qu’est-ce que Outlander ?

elle : une série sur le voyage dans le temps vous ne connaissez pas Outlander ouah tout le monde connaît Outlander où est-ce que vous étiez bla bla bla inspiré par Clava il y a tellement de voitures maintenant que des fois c’est dur de rentrer chez soi ou de se garer devant chez soi les gens ont commencé à faire des séances de spiritisme pour tenter de faire revenir des morts d’Outlander

lui : du spiritisme pour contacter des personnages de fiction morts

elle : oui je sais

(Rires.)

lui : est-ce que ça marche d’envoyer à des personnages de fiction des messages depuis un paradis de fiction ?

elle : je n’en ai aucune idée

lui : elle adorerait ça elle aurait adoré ça tout ça je pense que ça l’aurait fait rire et qu’elle aurait dit quelque chose de très philosophique sur la nature humaine et puis elle aurait établi la liste de tous les personnages à qui elle aimerait poser des questions puis va ici, fais ça, bla bla bla incroyable des séances de spiritisme pour parler à des personnages de fiction morts

elle : dans les Highlands on accueille tout le monde une centaine de milliers de bienvenue, c’est notre crédo on réserve un accueil chaleureux même aux fantômes ouais même aux fantômes des gens imaginaires

lui : vous êtes vraiment un peuple plein de ressources

elle : c’est assez vrai

(Rires.)

lui : ces magnifiques chants qui vous hantent je suppose que c’est dans votre langue maternelle

elle : non j’ai suivi des cours du soir je voulais apprendre cette langue que ma famille parlait il y a deux siècles et qu’on lui a interdit de parler sans que ça soit jamais devenu une langue morte elle reprend de la vigueur bla bla je ne l’ai pas apprise à l’école parce que ça demandait trop de travail ça avait l’air trop difficile bla bla des cours pendant cinq ans et maintenant je peux chanter c’est un début.

Au moins Dieu merci ces chansons flippantes, dans cette langue qui ne ressemble à rien de ce que Bret a entendu de toute sa vie (même au centre Printemps où on parlait tant de langues différentes, cette impression horrible quand on ne parle pas la langue et qu’on n’est ni le responsable ni le supérieur hiérarchique de la personne qui raconte allez savoir quoi, on n’en a aucune idée putain et on n’a pas le droit de leur dire de se taire ou de les ignorer), se sont tues.

Au moins les chansons sur des choses comme nos propres pas qui nous suivent partout où on va et qui sont tellement plus grands que nous se sont tues.

Les enfants nés dans les parages qui grandissent en entendant des choses comme ça doivent avoir tout le temps peur.

Ou alors ils doivent être terriblement bien préparés à ce que des choses incroyables leur arrivent.

Au moins maintenant, Bret ne s’en veut plus.

Elle a été étonnée de voir à quel point elle s’était montrée désagréable avec des gens sans y penser, et à quel point elle s’est sentie mal de s’être montrée désagréable.

Mais elle est la seule personne dans cette camionnette qui puisse vraiment veiller sur Florence. Heureusement qu’elle est là. Personne d’autre ne remarque rien à part Bret. Pendant les chants, Florence était comme un ressort prêt à jaillir, c’est ce que dit Torq avec sa manière de parler très gay, quand il essaie de décrire des gens tendus. Maintenant, ils parlent d’une machine du passé qui fait de la musique et personne n’a remarqué que Florence est de plus en plus nerveuse.

Mais même là, Florence dit quelque chose de gentil quand le type raconte l’histoire de l’inventeur de la machine. Elle dit,

Bretagne est une inventrice, elle aussi, elle a plein de bonnes idées sur des choses à fabriquer.

Ils ne l’écoutent pas et ils ne l’entendent pas. Mais Bret, elle, a entendu.

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