Printemps

Ali Smith · Chapitre 24 sur 42

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Printemps

Ce que le directeur de...

Ce que le directeur de Sa4A Bernard Oates et Florence Smith se sont dit en ce fameux jour de septembre :

— Salut.

— Mais qu’est-ce que…

— Je suis venue vous poser quelques questions.

— Vous êtes quoi ?

— Pour commencer, ça sera ma première question.

— Qui êtes-vous ?

— Pourquoi les toilettes pour les gens que vous retenez ici sont-elles si sales ?

— Les… ? (Il appelle.) Sandra ! Sandra, pourriez-vous venir un instant ?

— Quand vous ne pourrez pas ou que vous ne voudrez pas répondre à l’une de mes questions, je ne vous embêterai pas à vous la poser de nouveau, je passerai à la suivante. Ma question suivante, c’est : pourquoi, quand les gens arrivent ici, ils sont menottés alors qu’ils n’ont commis aucun crime ?

— C’est Graham qui vous a laissée entrer ici ? C’est ça qu’ils vous ont dit, de me poser des questions sur les toilettes ?

— Très bien, merci. La question suivante se compose en réalité de deux questions. Pourquoi c’est toujours en pleine nuit que les gens arrivent ici ? Et pourquoi c’est dans des fourgons aux vitres teintées alors qu’en pleine nuit, il fait noir ?

— C’est Evie du service du personnel ? C’est Evie qui vous a demandé de faire ça ?

— Très bien, nous allons donc passer à la question suivante. Pourquoi il n’y a pas de poignée à l’intérieur des portes des chambres ?

— Comment vous… Vous venez de l’unité familiale ? Vous ne pouvez pas faire de reportage pour l’école ici. Vous ne pouvez pas faire d’exposé. C’est un endroit à accès contrôlé.

— Très bien. Pourquoi ce lieu dépend du département de la prison et de la probation et pourquoi c’est ce personnel qui s’occupe de gens qui sont des réfugiés venus de pays où ils ne peuvent pas rester parce qu’ils y sont torturés ou à cause de guerres ou parce qu’il n’y a pas assez à manger ?

— Arrêtez ces questions. Qu’est-ce que vous écrivez ?

— Monsieur Oates, vous saviez que vous violez la loi ? La loi de ce pays dit qu’on ne peut pas détenir quelqu’un plus de soixante-douze heures sans l’inculper.

— Vous n’avez pas le droit. Ce n’est pas permis, il vous faut des autorisations, vous ne pouvez pas…

— Ce que je voulais vous demander, aussi. J’ai lu hier sur internet que la Haute Cour a déclaré illégal de détenir, dans des centres de rétention comme celui-ci, des gens ayant subi des tortures. Puis j’ai lu que le ministère de l’Intérieur avait requalifié la notion de torture pour en donner une définition plus « étroite ». Qu’est-ce qu’une définition étroite de la torture et qu’est-ce qu’une définition large de la torture ?

— Bon, maintenant, je vais vous demander de sortir. Sortez, s’il vous plaît. Je vous demande poliment de sortir. S’il vous plaît, quittez ce bureau. Je vous ai demandé deux fois poliment de sortir, n’est-ce pas ? Vous l’avez bien enregistré ? Si vous n’obtempérez pas, je déclenche l’alerte de sécurité. Ça y est, j’ai appelé la sécurité. Ils vont arriver d’un instant à… (Il appelle.) Sandra. SANDRA, venez. SANDRA. Putain, où est-ce que…

— Très bien, de toute façon il ne reste pas beaucoup de questions. Migrer vers un autre pays à la recherche d’aide, est-ce un crime ?

— Vous me filmez ? Vous enregistrez tout ça ? Qui a écrit ce questionnaire pour vous ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

— L’histoire, c’est que je suis une fille de douze ans assise sur une chaise dans votre bureau en train de vous poser des questions sur l’endroit où vous travaillez. Je suis assez âgée pour lire et pour comprendre les livres et ce qu’on trouve sur internet et j’ai lu beaucoup de choses, déjà parce que ça concerne ma vie personnelle, mais aussi parce que je suis curieuse à ce sujet, et certaines des choses que j’ai lues m’ont donné envie de poser des questions aux responsables dont vous faites partie.

— Responsable de quoi ? Vous me considérez responsable de quoi ? Où est la caméra ? C’est les infos ? C’est un journal ? C’est Panorama ? Vous êtes Channel 4 ?

— J’imagine que votre histoire va dépendre de la façon dont vous agissez à propos des questions que je vous ai posées aujourd’hui, si vous faites quelque chose de positif ou de négatif, quelque chose de pire ou de meilleur. Et j’aimerais vous remercier de m’avoir fourni toutes ces informations sur ce qui se passe de nos jours.

— Fourni des informations ? En quoi vous ai-je fourni des informations, à quel sujet ?

— Au revoir et merci beaucoup, monsieur Oates.

— Hé. HÉ. À quel moment je vous ai fourni des informations ? HÉ !

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