Printemps
Ça c'était Bret en automne....
C’est le printemps maintenant. Voici une fenêtre (de celles qui s’ouvrent) sur le printemps de la SP Bretagne Hall dans le centre de rétention Printemps, par exemple une journée de la fin mars, un mardi après-midi typique.
Elle effectue son service avec Russell.
Il rit comme une baleine face au bol vide que quelqu’un a déposé devant la porte du Kurde en grève de la faim. Il imagine que Bret a mangé ce qu’il y avait dans le bol puis a déposé le bol pour narguer le dét kurde.
Elle ne trouve pas ça drôle.
Qui a mangé ça, si c’est pas toi ? demande Russell à Bret. C’est toi, espèce de sale gloutonne.
Bret ne dit rien pour ne pas énerver Russell. Russell est un connard. Mais ici, c’est son ami, non ? Et ici, il faut avoir des amis.
Elle n’a pas eu de promotion.
Elle n’a rien eu de la part de la direction, même si Stel lui dira que, d’après ce qu’elle a entendu au bureau, les grands chefs de Sa4A ont été reconnaissants de son appel, notamment parce qu’ils ne parvenaient pas à obtenir de la part du technicien une reconnaissance faciale de la fillette, en partie à cause de l’angle, de l’âge et de l’ethnie. Stel regrette que la reconnaissance faciale fonctionne mal sur les Noirs, à cause de quoi on se trompe dans les interpellations, parfois, on se trompe même de genre, en partie parce que le système, allez savoir pourquoi, fonctionne mal.
Et aussi, lui dit Stel, c’est grâce à Bret, et la direction sait que c’est grâce à elle, que Sa4A et la PJ sont parvenus à identifier les meneurs et travaillent à démanteler un nouveau groupe clandestin qui utilise le réseau ferré d’un bout à l’autre du pays, un réseau utilisé par des activistes cyniques qui aident et soutiennent des immigrés illégaux pour des bénéfices illégaux, et que son coup de pouce sera bien consigné dans son dossier et valorisé le jour où on cherchera quelqu’un pour une promotion.
La mère ? On raconte qu’elle a été expulsée.
Mais on raconte aussi qu’elle a été interpellée, détenue deux mois, puis relâchée en douce par crainte d’attirer l’attention des médias (elle a une histoire, maintenant), qu’elle sera de nouveau interpellée quand l’attention sera retombée.
La fillette ? Légalement, elle ne peut pas être arrêtée, expulsée ni rien avant ses dix-huit ans et qu’elle devienne légalement citoyenne ou pas, selon qu’elle a des papiers officiels ou pas.
C’est une information que Bret ne détient pas.
En octobre, se sont attroupés autour de Bret des membres du personnel en provenance des ailes voisines, trois fois, dans les toilettes des femmes pour lui demander qu’elle leur raconte tout.
Elle leur a raconté être arrivée sur le champ de bataille en taxi juste à temps pour voir les camionnettes de Sa4A surgir sur le parking.
Elle a omis de dire qu’elle a observé les uniformes envahir le paysage, qu’elle s’est enfuie dans la direction opposée, passant par les chemins et les champs, parmi des touristes et des gens en visite guidée jusqu’à s’arrêter, pliée en deux, pour vomir ses tripes au pied d’un panneau Action de Conservation.
Ce qu’elle a dit, c’est à peu près ça :
C’était comme de l’hypnose. Pas que sur moi, mais aussi sur plusieurs personnes qui travaillent pour les chemins de fer, ainsi que la réceptionniste à l’Holiday Inn. Je l’ai vue faire sur d’autres sans comprendre que ça agissait sur moi aussi. Comme quand Derren Brown réussit à faire faire à des gens à la télé des choses sans que ceux-ci sachent ce qu’ils font ni pourquoi. Je m’en suis à peine rendu compte. Je pense qu’elle a aussi réussi à hypnotiser le système de reconnaissance faciale. Si on peut le faire sur une personne, j’imagine qu’on peut le faire sur des appareils. Il y a beaucoup de machines conçues pour nous écouter. Pourquoi elles n’écouteraient pas les gens pour de bon ?
S’ensuivent plein de blagues sur les grille-pain élitistes progressistes, les sèche-cheveux au cœur qui saigne, les lave-linge politiquement corrects.
Trois jours après son retour au travail, les gens connaissaient son histoire et ils ont cessé de s’y intéresser. Le quatrième, même les déts ne lui posaient plus de questions.
Par une soirée d’hiver, elle a écouté la chanson de Noname qui s’appelle Self, la fillette lui avait dit que c’était sa préférée.
Elle a été surprise de voir à quel point certaines paroles étaient vulgaires. Ça contient beaucoup de gros mots. Une fille de douze ans ne devrait pas écouter ce genre de musique. Ce n’était pas bien pour son éducation.
Après ça, passe la chanson de Nina Simone sur comment tout allait s’arranger – en fait, Bret avait deux images en tête, l’une d’un chat de Disney comme dans le vieux dessin animé Les Aristochats, et l’autre d’un vrai chat, celui que les garçons de l’autre côté du parc avaient collé à un arbre avec de la Superglue quand Bret avait douze ans.
Une parole de Noname lui trottait dans la tête. Celle qui disait quelque chose sur une chatte qui rédige un mémoire sur le colonialisme.
Bret a regardé le mot colonialisme dans un dictionnaire en ligne pour se rappeler ce que c’était exactement.
Doctrine visant à légitimer l’occupation, la domination politique et l’exploitation économique de territoires par certains États.
C’est une drôle d’image, une chatte qui rédige un mémoire. Peut-être que cela signifie qu’à l’université, il n’y a que des chattes. Oh c’est bon, ça.
Mais cette fillette était brillante, follement brillante. Elle devait faire partie des enfants les plus intelligents de sa promo à l’école. Bret a encore son cahier sur l’hélium, et elle a toujours, dans son placard sous les pulls, son cartable. Avec une trousse remplie de crayons de toutes les couleurs. Certains soirs, quand elle ne traîne pas sur le Net, Bret lit des choses dans le cahier, ces pages amusantes sur le réalisme, ces choses débiles que les gens disent ou twittent. À la façon dont la fillette les a organisées sur la page, Bret a compris que certaines se répondaient, comme dans un dialogue, les trucs de droite qu’adressait telle personne à telle autre, sur un ton plus autoritaire, ses propos sur la terre, le temps, ou encore sur sa saison préférée, ceux de cette personne sans visage affirmant à quel point les gens sont utilisés par la technologie qu’ils croient utiliser, ces choses stupides que les gens envoient à d’autres sur twitter et auxquelles répond l’histoire de la fille qui refuse que les gens la fassent danser jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Assez souvent, Bret sort le cahier pour relire l’histoire des villageois.
Mais elle finit systématiquement par se sentir mal lorsqu’elle lit le cahier de l’hélium.
L’une des raisons, c’est qu’au début, sous les mots, ÉLEVEZ MA FILLE, il y a, dans une écriture plus mature : tout au long de ta vie les gens seront toujours prêts à te dire que ce que tu racontes, c’est du vent. Parce que les gens aiment bien rabaisser les autres. Mais je veux que tu écrives tes pensées et tes idées dans ce cahier parce que ce cahier et ce que tu écris, ça t’aidera à décoller tes pieds du sol, et même à t’envoler comme un oiseau, parce que le vent, ça ne fait pas qu’emporter, ça permet de voler, ça aide à s’élever.
Ce paragraphe écrit à la main ennuie vraiment Bret.
Sa mère ne lui a jamais donné de cahier comme ça, elle ne lui a jamais fait faire de cahier comme ça.
Parfois, elle se dit qu’elle pourrait rechercher l’école de la fillette. Elle pourrait aller rendre le cahier et le cartable à cette école, ils auront peut-être une adresse où les faire suivre.
La fillette avait parlé d’un petit frère, aussi.
Bret se demande où il est. Peut-être qu’elle pourrait le retrouver et lui donner le cahier pour qu’il le rende à sa sœur.
Vivunt spe.
Ou alors, elle pourrait brûler le cahier et jeter le cartable.
Elle ne sait pas encore ce qu’elle va finir par faire.
Josh lui répond au bout d’une semaine après son message depuis le train.
C’est vivre dans l’espoir ou qu’ils vivent dans l’espoir. Un truc comme ça. Conjugaison inhabituelle. Suppose que tu as depuis cherché sur Google. J’espère que tu te portes bien, Bret. Jx.
Qu’il écrive son nom à la fin du message comme ça, c’était comme s’il se montrait condescendant à son égard.
En mars, elle n’aura toujours pas revu Josh.
La première fois qu’elle a fait équipe avec Torq à son retour d’Écosse, elle lui a dit qu’elle était allée dans son pays.
On m’en a parlé, il a dit. Je suis au courant des dernières nouvelles. Tu étais où exactement, Bretania ?
Elle lui montre une carte sur son téléphone.
Ici. Puis là. Et là.
Il a désigné un endroit sur la carte pas très loin de l’un de ceux où elle était allée, et il a dit quelque chose qu’elle n’a pas compris parce que c’était dans cette langue qui fait se fondre les sons les uns dans les autres, caractéristique de la région.
Fàsaidh leanabh is labhraidh e faclan a theanga fhèin, faclan a dh’fhoghlamaicheaas na h-uibhir den t-saoghal dha nach eil nam faclan ann. Ach, dhan leanabh’s gach fear is tè a dham bheil a dhàimjh, tha brìgh sna faclan sin agus is eòl dhaibh am brìgh. Èist rium, bi an leanabh sin is greim aca, bhon fhìor-thoiseach. Air gach sian, dorch is soilleir, trom is eutrom, a thig an rathad.
Allez savoir pourquoi, rien que d’entendre ça, ça l’a énervée. Elle en a eu les larmes aux yeux. Comme quand les autres l’embêtaient à l’école et qu’elle faisait semblant de ne pas être intelligente. Puis Torq a aggravé la situation en souriant comme s’il l’aimait vraiment bien tout en prononçant ces sons impossibles.
Elle avait mal à la gorge, comme quand on se retient de pleurer. C’était cette langue qui lui faisait mal.
Ce que ça veut dire, il disait, traduit grossièrement, et en perdant toute beauté au passage, c’est ça :
« Un enfant grandit en prononçant des mots dont tout le monde lui dit que ce ne sont pas des mots. Pourtant, l’enfant et ses proches savent que ces mots ont un sens, et ils en comprennent le sens. Écoutez-le, car cet enfant sera bien outillé dès le départ. Pour tout, l’obscurité et la lumière, le lourd et le léger, tout ce que la vie apportera à l’enfant. »
D’accord, a dit Bret. Si tu veux.
Ça s’appelle La langue vivante, dit Torquil. Smior na cànain. C’est un poème. Qui est gravé dans mon cœur, Bretania, comme la reine d’Écosse Marie Stuart et Calais.
Souvent, j’ai aucune idée de ce que tu racontes, mec, elle a dit.
Hum hum, il a dit. Mais je suis bien outillé pour ça.
Tous ces trucs à la Most Haunted de Really Channel qu’on t’a appris dans ton enfance là-haut, ça a dû te griller le cerveau, elle lui lance dans le couloir pendant que sa gorge vibre.
Ça vibrait comme si elle était la corde d’un instrument de musique qu’on faisait sonner malgré elle.
Il ne devrait pas y avoir plusieurs langues en Angleterre.
En Grande-Bretagne. Elle voulait dire en Grande-Bretagne.
À partir de là, elle se retrouve plus souvent à traîner et à demander à faire équipe avec Russell.
Elle est désolée, pour le gréviste de la faim.
Mais elle n’y peut rien.
Elle ramasse le bol et le donne à l’un des déts affecté à la cuisine pour qu’il le rapporte là-bas.
Fin de la journée.
Devant le CRA, les petites haies n’en forment plus qu’une seule. On ne voit plus où une plante finit et où l’autre commence.
Elle est à genoux en train de briser un rameau quand Stel passe.
Ça va, Bret ? Tu as perdu quelque chose ?
C’est bon, je l’ai retrouvé, merci, dit Bret.
À cette heure, la semaine prochaine, ça sera agréable, il y aura plus de lumière à cause du changement d’heure, dit Stel.
Bret acquiesce.
Ouais.
Elle met la main dans la poche où elle a glissé le rameau. Dans le train, elle écrase une feuille et la porte à son nez pour respirer l’odeur de la couleur verte.
Qu’est-ce que tu fabriques avec tout ce buis ? demande sa mère le lendemain matin quand elle entre dans sa chambre et découvre le tas de rameaux, certains tout secs, vieux, ternes, d’autres verts, frais et luisants, sur la table de Bret parce que Bret est encore au lit bien après la sonnerie du réveil et que sa mère a dû venir pour qu’elle se lève.
Du buis.
Qui aurait cru que sa mère saurait quel genre de plante c’était ?
Sa mère donne l’impression de ne jamais savoir quoi que ce soit, mais en fait elle sait plein de choses.
La télé est déjà allumée sur la chaîne d’info 24/24 BBC News, comme d’habitude. Ça beugle dans le salon. Toujours les mêmes catastrophes. Je me demande bien ce qui va se passer, etc. Le même bruit. Les mêmes mêmes, encore et encore, tout ce bruit qui ne signifie rien. Une expression dont elle se souvient de l’école. Du William Shakespeare. Ils l’avaient lu en classe à tour de rôle. Un type s’empare d’un royaume. Mais les fantômes s’en prennent à lui, les arbres constituent une armée et marchent sur lui.
Elle se lève.
Elle s’habille.
Sa mère a pris les rameaux de buis pour les jeter à la poubelle. Bret les retrouve dedans quand elle va jeter son sachet de thé.
Il faut que j’arrête de ramener du travail à la maison, elle se dit.
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