Printemps
Il est 11 h 09...
Il est 11 h 09 un mardi matin d’octobre 2018 et Richard Lease, le réalisateur de télévision et de cinéma, un homme dont la plupart se rappellent surtout pour les nombreux, bon, d’accord, quelques épisodes de Play for Today salués par la critique dans les années 1970, mais aussi beaucoup d’autres choses au fil des années, ce que je veux dire, c’est que si vous avez atteint un certain âge, vous avez forcément vu quelque chose qu’il a réalisé, est debout sur un quai de gare dans le nord de l’Écosse.
Que fait-il là ?
Ce n’est pas la bonne question. Car cette question implique une histoire. Or il n’y a pas d’histoire. Ça suffit, les histoires. Il se retire de l’histoire, tout particulièrement de l’histoire de : Katherine Mansfield, Rainer Maria Rilke, une SDF qu’il a vue la veille au matin sur un trottoir devant la British Library, et par-dessus tout, celle de la mort de son amie.
Oubliez tout ce qu’il y a ci-dessus sur un réalisateur dont vous avez entendu parler ou pas.
C’est juste un homme dans une gare.
Pour l’instant, la gare est à l’arrêt. À cause de retards, aucun train n’arrive dans cette gare ni n’en repart, en tout cas depuis qu’il se trouve sur ce quai, alors c’est plus ou moins comme si la gare comblait ses besoins.
Il n’y a personne d’autre sur le quai. Il n’y a personne sur le quai d’en face.
Il doit bien y avoir des gens quelque part, des gens dans des bureaux qui surveillent l’endroit. Il y a sûrement encore des gens payés pour surveiller des endroits comme ça. Il doit bien y avoir quelqu’un quelque part devant un écran. Mais il n’a vu personne. La seule autre personne qu’il a vue depuis qu’il a quitté la maison d’hôte et descendu la grande rue, c’est quelqu’un qui s’affairait sous l’auvent d’un camion à café devant la gare, une de ces camionnettes Citroën, une personne qui ne sert personne.
Non qu’il cherche qui que ce soit. Il ne cherche personne, et personne ne le cherche, personne qui compte pour lui, en tout cas.
Mais où est Richard, putain ?
Son téléphone est à Londres dans un gobelet de plastique à moitié rempli avec son couvercle dans la poubelle d’un Prêt à Manger sur Euston Road.
Était. Richard ne sait pas où il est maintenant. Une décharge. Un site d’enfouissement.
Bon.
Bonjour Richard, c’est moi, Martin Terp arrive d’un instant à l’autre, pourrais-tu me dire à peu près quand tu seras là ? Bonjour, Richard, c’est encore moi, juste pour te dire que Martin vient d’arriver au bureau. Pourrais-tu me passer un coup de fil pour me dire quand on peut espérer te voir ? Richard, c’est moi, tu peux m’appeler ? Salut Richard, c’est encore moi, j’essaie de reprogrammer le rendez-vous de ce matin puisque Martin n’est à Londres que jusqu’à ce soir et qu’ensuite, il ne revient pas avant la semaine prochaine, alors appelle-moi pour me dire si cet après-midi, c’est possible, tu veux bien ? Merci Richard, j’apprécierais. Salut Richard, sans réponse de ta part, j’ai décalé notre rendez-vous à seize heures, tu peux confirmer quand tu auras ce message que tu as eu ce message, s’il te plaît ?
Non.
Il est debout dans le vent, les bras croisés sur sa veste pour l’empêcher de battre (froid, pas de boutons, boutons perdus), il regarde les petites paillettes blanches incrustées dans le quai à ses pieds.
Il prend une grande bouffée d’air.
Il a mal aux poumons quand ils sont pleins.
Il observe les montagnes qui dominent la ville. C’est quelque chose. Quelque chose de sinistrement authentique. Le sens de la montagne.
Il songe à son appartement à Londres. Il doit y avoir de la poussière en suspens dans le soleil qui s’infiltre dans les interstices des stores s’il fait beau à Londres à cet instant.
Regardez-le, il scénarise sa propre absence.
Il scénarise sa propre poussière.
Non, stop. C’est un homme contre un pilier dans une gare, c’est tout.
Un pilier victorien. La ferronnerie du pilier est recouverte de peinture bleue et blanche.
Puis il recule sous le semblant de verrière qui couvre le quai, il se rapproche des bâtiments pour se protéger du vent.
Certaines montagnes en arrière-fond ont ce qui ressemble à des nuages de pluie au sommet, comme si leur sommet était voilé de nuages. Les nuages dans l’autre sens, vers le sud, selon lui, font comme un mur, un mur éclairé par-derrière. Les nuages par-dessus les montagnes, nord, nord-est, sont faits de brume.
C’est pour ça qu’il est descendu du train à cet endroit : le train roulait vers cette gare, et ces montagnes avaient l’air propres, comme si elles avaient été nettoyées. On aurait dit qu’elles s’acceptaient telles qu’elles étaient, qu’elles ne demandaient rien. Qu’elles se contentaient d’être.
Sentimental.
Mythomane de toi-même.
La voix de l’automate dans le haut-parleur s’excuse une nouvelle fois du fait qu’il n’y a pas de train à l’arrivée ou au départ de la gare.
Il ne s’y passe presque rien, à part les annonces automatiques, quelques oiseaux qui traversent le ciel, le bruissement des premières feuilles d’automne, des herbes folles et du gazon dans le vent.
Un homme debout dans une gare observe le cirque de montagnes au loin.
Aujourd’hui, on dirait un trait tracé par une immense main puis estompé par-dessous, comme une chose endormie, une chose qui attend. Elles ressemblent au dos préhistorique des monstres des mers imaginaires et assoupis.
L’histoire des montagnes.
L’histoire de moi qui évite les histoires.
L’histoire de moi qui descends d’un putain de train.
Il secoue la tête.
C’était un homme sur un quai de gare. Il n’y avait pas d’histoire.
Sauf que si. Putain, il y a toujours une histoire.
Pourquoi se trouvait-il sur ce quai de gare ? Attendait-il un train ?
Non.
Allait-il quelque part ? Pour quelle raison ? Quelqu’un l’attendait-il à la descente du train ?
Non.
Dans ce cas, pourquoi cet homme était-il sur ce quai s’il n’allait pas prendre de train et s’il n’attendait pas de train ?
Il était là, c’est tout, d’accord ?
Pourquoi ? Et toi, pauvre type, pourquoi tu parles de toi au passé ?
Un pauvre type, c’est vrai. C’est juste. Il a perdu quelque chose. Et depuis, il est pauvre.
Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il s’est passé exactement ?
Je ne sais pas comment le dire.
Essaie.
(Soupirs.) Je ne peux pas.
Essaie. Allez. Tu es censé être monsieur Dramatique. Tu as bien une idée ?
D’accord. D’accord. Imagine quelqu’un ou quelque chose, une force ou équivalent, qui t’appuie sur la tête puis te transperce avec un vide-pomme, tu tiens debout comme s’il ne s’était rien passé alors que si, et ce qu’il s’est passé, c’est que tu es un homme creux, il y a un trou à travers toi là où se trouvait autrefois ton cœur. Ça te va ?
Complaisant. C’est nul. On se croirait dans Tom et Jerry. Tu veux qu’on te plaigne d’être creux ? D’avoir perdu ta putain de fécondité ?
J’essaie juste de mettre en mots ce que je ressens, le sentiment qui n’est pas facile à décrire du…
Te mets pas en scène pour moi, espèce de déchet…
moment de sa vie où il était capable d’aimer, au sens propre, d’être amoureux, sous le charme, heureux, de quelque chose comme la simplicité d’un citron. N’importe quel citron, dans un compotier, sur l’étal d’un marché, dans un filet avec d’autres citrons qui attendent le client dans un supermarché. Il y a eu une époque de sa vie où ce genre de chose le comblait.
Mais là, c’est comme si cette simplicité était, sans qu’il s’en soit rendu compte, devenue très petite et lointaine, tandis que lui, sur le pont d’un vieux paquebot qui file vers une mauvaise mer, agite le bras comme un fou en direction d’une côte qui, tout comme à l’époque où il tirait une joie régulière de quelque chose comme la simplicité d’un citron, avait disparu, s’était totalement volatilisée, n’était plus visible à l’œil nu.
N’est plus.
Pauvre type.
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