Printemps

Ali Smith · Chapitre 16 sur 42

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Printemps

C'est quand vous voulez. Prenez-le....

C’est quand vous voulez. Prenez-le. Prenez mon visage.

Ça ne me surprend pas que vous vouliez mon visage. C’est le visage du présent.

Ce que je veux dire par mon visage, c’est celui sur cette photocopie A4, la preuve que j’existe. Sans elle, je n’existe pas, en tout cas pas de façon officielle. J’ai beau être physiquement là, sans cette feuille de papier, je ne le suis pas. Si je la perds, où que je sois, je ne suis plus nulle part. Elle est un peu usée – pas étonnant, ce n’est qu’une feuille A4 – et comme elle est pliée juste à l’endroit où le visage est photocopié, un peu de l’encre qui compose mon visage a disparu et donne l’impression qu’il est effacé dans le pli du papier.

Pourtant, je suis là. J’existe parce que ce morceau de papier avec mon visage dessus prouve que je n’ai pas le droit d’étudier ici, de travailler ici ou de vivre ici sans autorisation, ni de gagner de l’argent ici.

Le fait que je ne sois pas autorisé vous autorise d’autant plus.

Pas de souci. Ravi de pouvoir vous aider.

Vous noterez que ce visage ressemble à ceux sur les panneaux qui vous demandent de signaler tout ce que vous jugez suspect.

Signalez-le à la police si vous voyez quelqu’un qui me ressemble, parce que mon visage est important pour votre nation.

De rien. Pas de problème. Content de vous venir en aide.

Et c’est ce visage, comme ceux sur l’affiche du flanc du camion devant lesquels pose un Blanc en costume, ceux d’une longue file de gens – pardon, de non-gens – à une frontière, qui a prouvé une bonne fois pour toutes que les gens sur l’affiche étaient des gens sans visage tandis que le sien était celui de quelqu’un. Il avait le seul visage qui comptait.

Mon visage est un point de rupture.

N’en parlez pas. Jamais.

C’est le visage qu’on voit dans les séries et les films, celui que vous vous représentez mentalement dans les romans sur des gens qui ne sont pas vous, dans les livres que vous lisez parce que vous aimez la littérature, ou pour tuer le temps, des livres qui racontent les histoires qui vous permettent de ressentir que vous ressentez, que vous avez vraiment été ému et davantage, que vous avez compris quelque chose d’essentiel sur l’histoire, la politique, l’époque où vous vivez.

De rien. Avec plaisir. Mon visage ne parle que de vous.

Mon visage couvert de boue.

Mon visage gonflé par la mer.

Ce que mon visage signifie n’est pas votre visage.

Mais quoi qu’il arrive. De rien.

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