Printemps

Ali Smith · Chapitre 35 sur 42

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Printemps

Assez du réalisateur et de...

Assez du réalisateur et de ce que Russell appellerait son histoire zzzzzzzz. Revenons à Bret six mois plus tôt, en octobre, dans la camionnette en compagnie de Florence et deux inconnus sur une petite route allez savoir où qui file encore plus vers le nord, du moins c’est ce que pense Bret. Elle guette, comme un flic à la télévision ou quelqu’un qui a été kidnappé dans un thriller, les panneaux routiers avec le nom des endroits, au cas où.

Cette femme est la pire conductrice sur terre.

Il y a deux ceintures de sécurité mais ils sont quatre à l’avant de cette camionnette conduite par une personne qui ne semble pas se soucier du fait que c’est terriblement dangereux d’être entassé comme ça dans un véhicule dont l’arrière est tout creux avec son décor faussement exotique, comme si ça compensait l’excès de poids dans la cabine.

Bret a donné sa ceinture à Florence, qui est coincée contre la portière mais qui, au moins, est attachée. S’ils ont un accident, c’est Bret et le type qui passeront par le pare-brise.

Le type s’appelle Richard.

L’Écossaise s’appelle Alda, un peu comme les supermarchés Aldi. Bret et elle se sont disputées devant la gare.

— Sa4A dans ma camionnette ? Je ne pense pas, non.

— Où elle va, j’y vais.

— (à Florence) Mais pourquoi tu as amené un garde-chiourme de Sa4A ? À quoi tu joues ? Ce n’est pas un jeu.

— Comment osez-vous la menacer ? Et me traiter de garde-chiourme ?

— Ce n’est pas Sa4A. C’est Bretagne, c’est mon amie. (Florence)

— Il y a écrit Sa4A. Sur sa veste, regarde.

— C’est rien. J’ai confiance en elle. (Florence)

Florence lui fait confiance. Mais la lauréate du trophée de la pire conductrice 2018 fait encore plus peur au volant quand elle s’agite pour leur montrer des trucs dans le paysage. Elle fait à son ami le réalisateur un petit cours sur la région, dont elle est clairement familière.

Ce n’est pas comme si Bret n’essayait pas de participer.

Elle n’est pas stupide. Elle a quelques notions d’histoire, elle connaît aussi beaucoup de choses sur le cinéma.

Et elle connaît des gens qui sont morts aussi, notamment son père.

Elle dit ce qu’elle a trouvé hier sur Cassandre, la célèbre diseuse de bonne aventure maudite par les dieux qui se sont débrouillés pour que ce qu’elle dit ne change jamais rien pour ceux qui l’écoutent, alors qu’elle a raison.

Elle a un cerveau.

Mais en placer une ?

Personne ne la laisse faire.

Vous êtes réalisateur ? demande Bret à l’homme quand la discussion entre la conductrice et lui se tarit enfin.

Le type lui explique qu’il travaillait pour la télévision quand il était plus jeune, qu’il faisait le genre de télévision que beaucoup de gens n’approuvaient pas. Il lui dit qu’il travaille sur un film avec des poètes d’il y a plusieurs siècles, que ça se passe en Suisse, que c’est un drame historique. Il dit qu’elles sont sans doute trop jeunes pour avoir vu ce qu’il faisait pour la télévision, et que même si c’était le cas, elles ont sans doute oublié. Mais il dit que si elles ont vu ça, c’est forcément quelque part en elles, parce que tout ce qu’on voit va quelque part dans notre mémoire et que c’est là, même si on ne le sait pas.

C’est si vrai, dit Bret. La chose la plus inoubliable que j’ai jamais vue dans un film, c’était à la télévision. Parfois ça me revient encore la nuit, et je ne peux pas dormir. Cette nuit-là, je sais que je ne vais pas dormir. Ce n’est pourtant pas si horrible, pas si visuel que ça. J’ai vu des choses bien plus visuelles à la télévision ou au cinéma. Ainsi que dans la vraie vie. Chaque jour, au travail, je vois des choses dont vous vous dites que ça va vous marquer à vie. Même si vous ne les voyez pas dans la vraie vie, seulement dans un film.

Ce n’est pas comme ça que ça marque. Mais c’est quelque chose que je ne peux pas oublier. Peut-être que vous connaissez ce film, c’est un homme dans un tribunal, ça a vraiment eu lieu, ça existe vraiment, ce n’est pas qu’une histoire.

Un juge lui hurle dessus, il le ridiculise, un juge nazi important hurle sur l’accusé, sous les regards du public présent dans la salle. Le juge lui passe un savon. Le truc, c’est que le type, un soldat, s’est vu retirer son uniforme, et à la place on lui a donné un pantalon bien trop grand sans ceinture qu’il doit tenir sinon le pantalon tombe. Alors quand il fait des choses avec ses bras et ses mains comme se mettre au garde-à-vous ou tenir un livre, ce n’est pas simple, or, justement, on ne cesse de lui faire faire des choses comme ça.

C’est supposé être drôle. On est supposé rire. Le juge le traite de traître, il lui hurle dessus parce qu’il a trahi et il le ridiculise, le type bégaie, il cherche à se défendre, comme s’il pensait que s’expliquer, ça allait l’aider. Comme s’il était idiot. Il ne comprend rien. Alors il insiste, il dit, mais on ne devrait pas faire des choses comme ça, on mettait des gens devant ces trous qu’on leur avait fait creuser et on les tuait, ce n’est pas se battre, ça, ce n’est pas correct de faire des choses comme ça.

Le juge le ridiculise encore plus, puis il le condamne à mort, et sans doute qu’après, on l’emmène et on l’abat d’une balle dans la tête dehors dans la cour.

Mais ce qui m’a vraiment troublée, ce qui me trouble encore, c’est qu’on ait fait ce film. Parce que, à la fin, tout ça, c’était juste pour la caméra. Ce n’était pas sur la justice ou le fait qu’il n’y ait pas de justice. À un certain niveau, si. Mais c’était sur qui est en charge de la justice, qui a le droit de dire ce qui est juste. Alors qu’en réalité. En réalité, ce film a été tourné pour des spectateurs. Comme si, à la fois le public présent dans la salle d’audience et les gens qui voyaient le film devaient le trouver drôle et en même temps avoir peur. Ça n’était pas fait pour qu’ils se disent, comme c’est injuste la façon dont ce type a été utilisé et traité, on s’en rend compte maintenant. Ça aussi, mais c’était surtout pour les prévenir que ça pourrait leur arriver à eux. Ils devaient trouver le type ridicule et apprendre à se comporter à partir de ça, savoir ce qui leur arrivera si jamais ils font ce qu’ils ne doivent pas faire.

J’avais à peu près l’âge de Florence quand j’ai vu ce film. Et je n’ai pas dormi pendant plusieurs jours de suite. Vous le connaissez ? Vous l’avez vu ?

Le réalisateur de cinéma à côté d’elle se contente d’un petit rire.

Il se met à parler de faire de son mieux, et avec gaieté.

Je ne vois pas en quoi il pouvait être gai avec des nazis qui allaient lui mettre une balle dans la tête, dit Bret.

Le réalisateur dit qu’il y a trop de trucs sur les nazis à la télévision, puis il enchaîne sur le fait qu’il ne faut pas passer de vieilles chansons à la radio. Puis il se met à parler de chevaux.

Merci quand même. Pour la banalité crasse de vos remarques, dit Bret.

De rien, dit le type.

Bret lui lance un regard comme s’il était sous surveillance permanente.

Il demande à Florence si elle n’est pas trop coincée contre le flanc de la camionnette.

Je fais de mon mieux dans une mauvaise situation, et avec gaieté.

Tout le monde éclate de rire.

Tu te crois drôle, dit Bret.

Je suis drôle, dit Florence.

Une drôle de fille, oui, dit Bret.

Elle lui donne un coup de coude en désignant le réalisateur.

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