Printemps
11 h 59. La voix...
11 h 59.
La voix automatique dans la gare annonce l’arrivée d’un train. Elle dit que ScotRail s’excuse pour le retard et tout éventuel désagrément subi.
Richard lui aussi est désolé. Il voudrait s’excuser. Il sait qu’il est aussi cliché qu’un personnage de la fiction de Terp. Que dire ? Il est désolé, désolé, désolé. Il est désolé.
Il sait aussi qu’il est et qu’il sera enregistré par les caméras de surveillance installées à chaque bout du quai. Il sait que c’est le genre de caméras qui ne savent rien, qui ne voient que la surface. Mais il sait aussi que ce qu’elles font, c’est la nouvelle manière de savoir sans intelligence.
Il est presque certain qu’il peut faire plus vite que toute personne qui peut-être ou peut-être pas surveille par une caméra dès qu’il y a quelqu’un dans la gare. C’est comme si ces images de lui que les caméras vont enregistrer, même si ce n’est pas encore le cas, sont déjà quelque part derrière lui. Elles appartiennent à la postérité. Elles ne parlent pas du présent.
Il sait aussi, et il en est désolé, qu’il va laisser des saloperies que quelqu’un devra nettoyer derrière lui.
Il ne sait pas comment faire autrement.
Désolé.
Il a dix ans, il est un petit garçon qui écarte les bras, non pour imiter un avion comme les autres petits garçons de l’après-guerre, ses bras ne sont pas des ailes, il ne s’amuse pas à voler. Ce que ses bras sont, c’est la longue perche d’un garçon qui marche sur une corde à la hauteur des nuages, si haut, que parfois les nuages mouillent sa frange.
Il est en équilibre sur un câble aussi fin que le fil dans le moulinet des cannes à pêche de son père. Son père est un homme qui, alors que la guerre a pris fin il y a plus de dix ans, plus que la durée de vie de son fils, se réveille encore en hurlant en pleine nuit, se lève et se cogne aux portes de la grande armoire que ses parents ont dans leur chambre.
Lui, en revanche, a atteint en termes d’équilibre et de hauteur un niveau incroyable pour un garçon de dix ans.
Richard a désormais une trentaine d’années, il est au lit avec la femme qui deviendra son épouse. Quand est-ce que ? Cela fait plus de trente ans. Sa future épouse pleure dans ses bras parce que le printemps, sa saison préférée, est fini.
Tu ne peux pas pleurer parce que l’été arrive, il dit. Je pourrais comprendre que tu pleures pour l’hiver. Mais l’été ?
Je pleure sur ce que je veux, elle répond.
Il est surpris. Les gens peuvent-ils vraiment faire ça, pleurer sur tout ce qu’ils veulent ? Il aimerait que ce soit vrai pour lui. Il est incapable de pleurer sur quoi que ce soit.
Sa future épouse, qui frotte son visage contre les poils de son torse pour s’essuyer les yeux, ce qui est une sensation très érotique – assez souvent, dans les premiers temps, le sexe la fait pleurer –, lui annonce que quand elle sera morte, elle reviendra ensuite chaque année par la floraison d’un arbre.
Et si tu meurs avant moi, il dit, je passerai le reste de ma vie à voyager à travers le monde en fonction des saisons pour passer le plus de temps possible au printemps, à te chercher.
Elle éclate de nouveau en sanglots quand il dit ça. Il se sent très romantique.
Cinq ans après cette promesse sur le printemps, il traversera la maison en direction du panneau de verre fissuré de la porte du jardin quelques jours après qu’un objet (une bouilloire ? le chat ?) a été jeté dedans, le verre n’étant plus que petits éclats de verre fendillé, et puisque c’est l’une des sources de lumière principale du rez-de-chaussée, et qu’il vendra cette maison tant d’années plus tard sans jamais l’avoir fait réparer, ça sera comme si la maison était restée dans une lumière hivernale pendant près de dix ans, quelle que soit la saison.
Et là ? Il est un homme dans une gare qui attend son tout dernier train.
Les saisons n’ont aucun sens.
Pire que ça. Paddy est en ruine, et le temps poursuit son chemin. L’automne, bientôt l’hiver. Puis ce sera le printemps, et ainsi de suite.
Il baisse les yeux vers les rails si propres. Il regarde le sol, les petits cailloux et l’herbe autour de ces rails si bien entretenus.
Moi aussi je suis en ruine, il pense. Une autre sorte de ruine. Le monde, les gens. Tout est en ruine.
Et si on traitait mieux le monde ? dit sa fille imaginaire dans sa tête. Puisqu’en fait, le monde, c’est nous ? Puisqu’on est tellement ce qu’est le monde, en fait ?
Ma chérie, tu es imaginaire, il dit.
Oui, je sais, elle dit.
Tu n’existes pas, il dit.
Et pourtant je suis là, elle dit.
Va-t’en, il dit.
Comment ? elle dit. Je suis toi.
Le train apparaît au bout de la voie. Il s’approche. Il ralentit. Il s’immobilise. Les portières sonnent.
Seules les toutes dernières portières du dernier wagon s’ouvrent. Personne ne descend à part deux personnes près desquelles il passe, une fillette avec une jeune femme, l’une blanche, l’autre métisse, la femme porte une sorte d’uniforme et un épais trench-coat, la fillette une tenue d’écolière qui paraît trop légère pour le nord de l’Écosse. Leur histoire, quelle qu’elle soit, étincelle, mais tout en antagonisme.
Y mettre fin.
Quel soulagement d’en finir, d’en finir pour de bon avec tout ça, il passe près d’elles, elles ne sont plus que ruines elles aussi, comme le reste, mais des ruines utiles parce qu’elles bloquent la vision de la cheffe de gare, une femme en gilet jaune sortie accueillir le train.
Il n’y a pas beaucoup de place pour se glisser dessous. Le train est très proche du sol. Au niveau le moins visible, son métal est couvert de boue. Même la machine affronte la nature, même elle ne peut échapper à la terre. Il y a quelque chose de rassurant là-dedans.
Il se penche sur le, quel est le mot, pour un train ?
Châssis. Bas de caisse.
S’il parvient à s’allonger sur le ventre, alors il pourra passer la tête – il regarde où se trouvent les roues. Il se couche. Petits cailloux. Herbe. Métal. Il se retourne. Il essaie d’approcher la tête de la roue, de poser la nuque contre le rail.
Dans moins d’une minute maintenant, plusieurs personnes en gilet jaune accourront sur le quai depuis les bureaux de la gare.
Mais pour l’instant, rien. Un instant de rien.
Un autre instant de rien.
On pourrait penser qu’un train en retard repart plus rapidement.
Le dessous du train goutte d’une sorte de vérité. Pour être plus exact, d’eau sale. Il ferme les yeux.
D’une seconde à l’autre maintenant, il arrêtera le temps dans son élan.
D’une seconde à l’autre, le temps prendra fin.
D’une seconde à l’autre.
Hé.
Hé, monsieur.
Il ouvre un œil. Une goutte atterrit dedans. Il lève une main pour le frotter et se cogne le dos de la main contre du métal, il agite la tête en faisant ça et il se cogne le front très fort sur le dessous du train.
Ouch.
Excusez-moi, monsieur.
Il sort la tête de sous le train.
Une fillette, une vraie, celle qui vient de descendre du train, est accroupie au bord du quai le long du train. Elle le regarde droit dans les yeux.
J’ai vraiment besoin que vous ne fassiez pas ça, elle dit.
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