Printemps

Ali Smith · Chapitre 11 sur 42

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Printemps

Alors si vous aviez l'amabilité...

Alors si vous aviez l’amabilité de nous raconter par mail à cette adresse d’ici au plus tard mardi 18 septembre au soir avec de bonnes anecdotes/histoires sur la vie de notre mère que vous aimeriez que l’on intègre aux discours qui seront prononcés le 21 nous ferons de notre mieux pour les inclure merci beaucoup et aussi si vous avez de vieilles photos merci de les scanner et de nous les envoyer nous apprécierions malheureusement nous avons perdu beaucoup d’anciennes photos stockées sur le Cloud quand notre mère a tout effacé depuis un téléphone et qu’elles se sont supprimées d’elles-mêmes sur iCloud pour l’instant nous n’avons pas réussi à remettre la main sur les originaux. Et s’il vous plaît, ne vous offensez pas de ce mail collectif comme vous l’imaginez il y a tant de choses à faire, nslm Dermot et Patrick Heal.

Qu’est-ce que ça veut dire, nslm ? il demande à sa fille imaginaire.

Ça veut dire, nous sommes les merdeux, répond sa fille imaginaire.

Il appuie sur répondre.

Objet : Re : Cérémonie en souvenir de Patricia Heal

Il efface son nom et le mot cérémonie, et à la place, il écrit : histoire de

Puis il est incapable d’écrire son nom après histoire de.

Il déplace le curseur sur le bloc du message.

Objet : histoire de

Chers Dermot et Patrick,

Merci pour votre email. C’est votre mère qui savait écrire, pas moi, alors pardonnez les maladresses de style que contiendra inévitablement cette « histoire », mais que je vous envoie pour tenter d’exprimer ce qu’elle représentait pour moi. Il y a bien sûr près d’un million d’anecdotes que je pourrais vous envoyer pour témoigner de ce qu’elle signifiait à la fois pour moi et pour le monde. En voici une. Quand mon mariage a volé en éclats il y a trente ans, que ma femme et ma fille ont quitté le pays, de même que ma vie, j’ai été longtemps très déprimé. Un jour, votre mère a suggéré que j’emmène ma fille au théâtre, au cinéma, en vacances, ou voir une exposition, ce qui en gros énumérait tout ce que votre mère pensait que je devrais faire moi-même. J’ai demandé « Et comment ? » Elle a répondu « Sers-toi de ton imagination. Emmène-la. Crois-moi, ta fille elle aussi t’imagine, où qu’elle se trouve sur Terre. Alors rejoignez-vous en imagination. » J’ai éclaté de rire. « Je suis sérieuse, a dit votre mère. Emmène-la. Et dis-lui de m’envoyer une carte postale dès que vous allez voir quelque chose. Pour que je sache que tu m’as prise au sérieux. » J’ai alors pensé que votre mère était bien gentille, mais que son idée était idiote. À ma grande surprise, j’ai pourtant fait ce qu’elle disait, j’ai « emmené » une enfant imaginaire voir des choses que je n’aurais jamais vues sinon, Arcadia, Cats, toutes les grandes comédies musicales. J’ai vu des œuvres de Vinci au musée Hayward, de Monet à l’Académie Royale, au musée d’art moderne, Hockney, Moore, et beaucoup trop de Shakespeare, j’ai assisté au spectacle du Dome Show pour le millénaire, je suis incapable de recenser tout ce que j’ai vu au cinéma, au théâtre, dans des galeries et des musées à travers le monde, et aussi étrange que ça puisse paraître et que ça me paraisse toujours, je ne me suis jamais senti seul grâce au cadeau sorti de l’imagination de votre mère.

Il se relit.

Il s’en veut d’avoir parlé au passé. Ce qu’elle représentait pour moi.

Il écrit représente.

Il s’en veut de tous les votre mère.

Il s’en veut de réduire Paddy à une anecdote.

Il n’y a rien là-dedans pour quoi il ne s’en veut pas.

Il efface tout.

Le texte disparaît.

Il relit leur email.

Il songe aux photos perdues dans un nuage.

Quel est ce poème sur les nuages que Paddy aime, déjà ? Aimait. Où le mot cénotaphe côtoyait le rire.

Il écrit dans le bloc message :

Chers Dermot et Patrick,

J’aimerais beaucoup, si possible, lire en l’honneur de Paddy au cours de cette cérémonie le poème qu’elle aimait au sujet d’un nuage. Le poème entier pourrait se révéler trop long mais je pourrais lire, disons, quelques vers. Par avance, merci de votre réponse.

Il ajoute, pour s’amuser, et pour faire rire sa fille imaginaire,

nslm

Richard

La dernière carte postale qu’il avait envoyée à Paddy représentait des nuages. Il l’avait postée au cours de l’été au sortir d’une exposition à l’Académie Royale. Il s’y était rendu parce que c’était une artiste que Paddy appréciait. Paddy avait un livre d’elle fait à partir de photos de gens que cette artiste dénichait aux puces ou dans des brocantes. Parfois les photos étaient très bonnes, parfois ordinaires, parfois terriblement mauvaises, floues, prises à des angles abominables, elles représentaient des gens, des endroits, des voitures, des animaux, des arbres, des rues, des immeubles en béton, souvent des choses que vous n’auriez pas imaginé que quelqu’un trouve que ça mérite d’être photographié.

L’artiste les avait rassemblées dans un livre, leur offrant ainsi le genre d’attention artistique digne des photos d’importance. Et ça avait eu un effet magique sur ces clichés. Quoi qu’ils aient signifié pour les gens qu’ils représentaient ou les gens qui les avaient pris, tout ça avait disparu. Libérés de toute signification personnelle, ces photos n’étaient plus regardées pour ce qu’elles étaient mais devenaient un moyen pour la personne qui les regardait de voir le monde tel qu’il est vraiment.

Une femme en vêtements d’hiver écroulée de rire contre un mur dans la neige. Un homme sûr de lui qui pose près d’une clôture où gît une grosse branche près d’un arbre endommagé par le vent, une échelle contre le tronc. Une femme avec un perroquet sur la main dans le jardinet d’une maison de banlieue, deux autres femmes qui l’observent, l’une assise à une table, l’autre à la fenêtre de la maison derrière. Un chien dans le jet d’un tuyau d’arrosage éclairé par le soleil. Un grand homme et un enfant qui sourient à l’appareil photo depuis un pédalo rouge sur un étang de canotage. Un papillon rouge sur la neige, les ailes grandes ouvertes.

Lorsque Richard a vu le nom de cette artiste sur des affiches partout en ville car allez savoir pourquoi, il y avait plusieurs expositions d’elle en même temps dans des grands musées londoniens cet été-là, il avait décidé d’aller en voir une et de surprendre Paddy en faisant ça sans qu’elle le lui recommande.

Il a montré au contrôleur des billets son billet (pas donné du tout).

Il a poussé la porte battante.

La salle d’exposition sentait le neuf. Y étaient essentiellement accrochées des représentations de nuages. Réalisées à la craie sur un tableau noir.

Mais ce qui l’avait arrêté net, c’était un mur, lui aussi en ardoise et craie, qui représentait une montagne si grande que le mur devenait montagne et la montagne devenait mur. Une avalanche sur le dessin était figée si bien que quiconque la voyait avait le temps de comprendre ce qui allait arriver.

Au-dessus des pitons rocheux, le ciel était d’un noir si sombre que c’était comme une nouvelle définition de la noirceur.

Tandis qu’il se tenait là, le tableau a cessé d’être de la craie sur de l’ardoise, il a cessé d’être la représentation d’une montagne. Il est devenu quelque chose de terrible, quelque chose de visible aux yeux de tous.

Oh putain, il a dit.

Il y avait une jeune femme près de lui.

Moi aussi, oh putain, elle a dit.

Où est-ce qu’on peut se réfugier ? il a dit.

Ils ont échangé un regard, ils ont lâché un rire effrayé, ils ont agité la tête à l’intention l’un de l’autre.

Mais juste après, il a reculé pour aller voir ce que la salle contenait d’autre, et là, les représentations de nuages sur les murs avec les mêmes matériaux que la montagne ont déclenché autre chose en lui, quelque chose dont il n’a pris conscience que plus tard, après avoir quitté la salle, après être sorti du musée et avoir rejoint la rue.

Ils avaient créé un espace respirable près de quelque chose qui vous coupait le souffle. Après ça, les véritables nuages au-dessus de Londres paraissaient différents, comme s’ils devenaient un espace qu’on pouvait juger respirable. Il s’était aussi produit quelque chose dans tout ce qu’il y avait dessous, les immeubles, la circulation, la façon dont les rues se croisaient, la façon dont les gens passaient les uns près des autres, tout cela faisant partie d’une structure qui ignorait être une structure, mais qui en était une malgré tout.

Il s’était assis sur les marches derrière le musée, il avait retourné une carte postale de la montagne. Tacita Dean The Montafon Letter, 2017, craie sur tableau noir, 366 × 732 cm. Il la tenait à la main, comme si on pouvait tenir une image de cette taille dans une main ! et il avait entouré les dimensions d’un trait de stylo pour que Paddy en ait une idée. Il avait écrit l’adresse de Paddy. Le sens de la montagne, avait-il écrit au-dessus du nom de l’artiste. Je passe un très bon moment. J’aimerais que tu sois là.

Puis il s’était ravisé.

Il avait glissé la carte postale de la montagne dans sa poche arrière.

À la place, il avait attrapé une autre carte postale, la plus haute et la plus longue qu’il avait trouvée, celle avec trois dessins séparés mais qui se répondaient avec cette masse nuageuse qui grossissait. Sur cette carte, les dessins faisaient à la fois comme des cadres de cinéma mouvants et des plans fixes à la manière d’une fenêtre. Celle-là lui plairait. Tacita Dean, Bless Our Europe (triptyque), 2018, Craie projetée, gouache et crayon noir sur ardoises 122 × 151,5 cm ; 122 × 160,5 ; 122 × 151,5 cm. Chère Paddy, un message des nuages. Je passe un très bon moment. J’aimerais que tu sois là.

Il a collé deux timbres prioritaires pour être sûr d’être au bon tarif et il s’est rendu en courant au bureau de poste situé non loin de Piccadilly pour que ça parte avec la dernière levée et que ça arrive le lendemain.

Il est assis à la table de sa pièce à vivre.

Septembre.

Paddy n’est plus que ruines et cendres.

Il regarde l’email qu’il vient d’envoyer. Il y a toujours uniquement histoire de dans la case de l’objet.

(Ma préférée parmi toutes les cartes postales, c’est celle-là, lui avait dit Paddy un jour quelques années plus tôt en lui montrant l’image d’un pont à Rome.

Ah, celle-ci, il a dit. Oui, je m’en souviens.

Elle lit tout haut ce qu’il a écrit au dos.

« Chère Paddy, mon père est en larmes parce que le vieil homme qui joue d’habitude du saxophone sur ce pont avec un petit auvent de fortune attaché à ses épaules comme si c’était un instrument supplémentaire dans cet orchestre à un seul homme, comme si l’ombre faisait partie d’un orchestre dans un pays chaud, a disparu cette année, lui et son auvent, et à la place, il y a un homme plus jeune très différent qui joue de la guitare funky avec un ampli. Et même certains jours il n’y a personne. Mon père est un vieux débile de sentimental. Chaque jour, il me fait venir ici pour voir si le type au saxophone est là. À part ça, je passe un très bon moment. J’aimerais que tu sois là. »

Je les garde, tu sais, avait-elle dit. Parfois, je m’installe et je les relis toutes. Ou alors, je les feuillette et j’en choisis une. C’est comme un message du jour comme quand on tire les cartes.)

Histoire de. Richard se demande ce qui va advenir de toutes ces cartes postales écrites par leur enfant imaginaire.

La poubelle de recyclage.

Il hausse les épaules.

Pendant qu’il est en train d’y penser, un nouvel email apparaît dans sa boîte.

Objet : Re : cérémonie en souvenir de notre mère

Cher Richard

Désolés mais seule la famille prendra la parole au cours de la cérémonie. Je transmets la suggestion du poème merci mais programme déjà très chargé. Journée très particulière. Dans l’attente de te voir vend, nslm, Dermot et Patrick Heal.

Il se redresse sur sa chaise.

N’y va pas, dit sa fille imaginaire.

Comment je pourrais faire une chose pareille ? il dit.

On n’est pas obligés, elle dit.

Je ne peux pas faire ça. Je dois honorer sa mémoire, il dit.

Alors fais quelque chose qui l’honore vraiment, elle dit.

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