Printemps
Un après-midi… Torq lui raconte...
Un après-midi…
Torq lui raconte l’histoire du seul autre jour comme ça, bien avant son arrivée, un jour où même lui était encore nouveau.
Je travaillais ici depuis six semaines environ. Il était quatre heures de l’après-midi. J’étais en pause, on était dans la salle du personnel, il y a eu un bruit étrange dans l’aile, un bruit de plus en plus fort, comme une vague plus grosse que les autres qui arrive sur la mer, et là, on a compris que c’était les déts qui riaient. On s’est regardés. Ce n’était pas un rire de cinglé ou un rire de drogué ou un rire de bagarre, c’était un autre rire. On était tous, qu’est-ce que c’est ?
Alors on a enfilé notre tenue anti-émeute.
Les déts étaient tous dans leurs chambres devant la télé, ils regardaient tous le même vieux film en noir et blanc. J’ai jeté un coup d’œil par-dessus leurs têtes. Et là, j’ai vu le type des films muets avec sa moustache d’Hitler et son chapeau melon assis sur un trottoir avec un bébé enveloppé dans des couvertures, il avait l’air de se dire, qu’est-ce que je vais faire de ce bébé ? il soulève la grille d’égout près de son pied dans la rue comme s’il allait le jeter dedans, il se ravise, il y avait un policier, et là, moi aussi, je me suis mis à rire. Il y avait des rires partout, l’aile n’était que rires, nous aussi, on riait. Des déts que je n’avais jamais vus rire et que je n’ai jamais vus rire depuis, des déts que j’avais à peine entendus parler, ceux qui ne parlaient pas anglais et qui ne disaient jamais rien, les déts violents. Y compris ce cinglé d’Iranien qui était en général à l’isolement, même lui il riait, ils riaient tous comme des gosses. Il n’a pas jeté le bébé dans les égouts, il l’a ramené chez lui dans sa chambre misérable et pauvre où tout était cassé, il a cherché comment lui donner à manger et le garder propre, c’est devenu un petit enfant intelligent qui jetait des pierres dans les fenêtres pour que le type pauvre, qui était un peu comme un père pour lui, et aussi vitrier, passe quelques minutes plus tard devant la fenêtre cassée avec du verre neuf sur le dos et se fasse payer par la femme de la maison pour réparer.
C’était rien, ce truc, tu vois, Grande-Bretagne, une histoire stupide sur un enfant, un homme, du verre, une pierre, un policier. Mais ensuite, ici c’était comme je l’avais jamais vu. À la fin du film, les types étaient en larmes. Après, dans l’aile, c’était comme si tout était normal.
Bien sûr, tout est vite redevenu comme l’autre normal.
Mais je me souviens d’avoir pensé que ça avait dû être un peu comme ça, ce jour de Noël dans les tranchées, tu sais, la vidéo de Paul McCartney pour son chant de Noël, quand ils ont joué au foot et échangé leurs rations de cigarettes et de chocolat.
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