Printemps
C'était le moment de l'année...
C’était le moment de l’année où tout était mort. Mort d’une manière qui pouvait faire croire que rien ne renaîtrait jamais.
Le ciel était une grosse porte close. Les nuages étaient du métal terne. Les arbres étaient nus et brisés. Le sol était dur. L’herbe était morte. Les oiseaux étaient absents. Les champs n’étaient que mottes de terre gelées et l’engourdissement se prolongeait très loin sous la surface.
Partout les gens avaient peur. Les stocks de nourriture étaient au plus bas. Les granges étaient presque vides.
C’était traditionnellement l’époque de l’année où les sages, les aînés, les jeunes, les filles, les très vieux et les gens vêtus de masques et de peaux d’ours pour imiter les ancêtres qui s’élevaient de la poussière, décidaient que la seule façon de faire revenir le monde à la vie, c’était de choisir une jeune femme parmi les vierges pour l’offrir en sacrifice aux dieux en la faisant danser jusqu’à ce que mort s’ensuive.
La tradition veut que les dieux aiment la mort. Une mort pure. Plus pure était la jeune fille, mieux c’était. Celle qu’ils choisissaient était en général bonne danseuse afin que le sacrifice soit particulièrement enlevé.
C’était le grand jour. Le village se rassembla. Le sage s’était recouvert de peinture argentée en signe d’espoir. Tout le monde était là, même la femme de trois cents ans qui avançait avec sa canne dans les sillons en jachère. Ils levèrent tous le poing en direction du ciel et effectuèrent une petite danse pour se mettre en train.
Puis la danse des jeunes vierges commença.
C’était fascinant. Réglé comme du papier à musique. Les vierges n’étaient bientôt plus qu’une machine à danser, elles n’en étaient plus que les composantes. La machine tournoyait et s’agitait, tournoyait et s’agitait.
Enfin, le cercle s’ouvrit sur l’élue, une jeune et brillante vierge avec toute la vie devant elle. La ronde s’ouvrit et se referma aussitôt sur elle.
En temps normal, elle aurait dû s’effondrer par terre. Puis se mettre à gratter le sol comme une bête sauvage et s’adonner à une folle danse jusqu’à s’infliger elle-même la mort.
Puis il y aurait une grande fête parce que tout allait recommencer à croître.
Mais voici ce qu’il se passa.
La fille au centre de tout croisa les bras. Elle secoua la tête. Elle tapa du pied en restant debout.
Je ne suis pas un symbole, déclara-t-elle.
La ronde s’interrompit.
La musique s’interrompit.
Les villageois en avaient le souffle coupé.
Elle dit plus fort.
Je ne suis pas votre symbole. Allez vous faire voir ou trouvez-vous une autre histoire. Quoi que vous cherchiez, vous ne le trouverez pas en m’obligeant, moi ou une autre comme moi, à danser pour vous.
Les villageois se tenaient sur la scène du monde sans savoir quoi faire. Certains paraissaient épouvantés. Certains paraissaient blasés. Certaines vierges étaient prises de panique parce que si ça n’était pas celle-là, alors l’une d’elles devrait danser jusqu’à la mort.
Ce n’est pas la peine, dit la fille. Allez. On peut trouver une autre façon de faire.
Certains villageois se mirent en colère ; d’autres observaient le décor d’un air désapprobateur. Quelques-uns avaient l’air satisfaits. Un ancêtre retira son masque d’ours pour essuyer la sueur coulant sur son front ; ce n’était pas facile de porter ces costumes.
Il y a des moyens bien moins sanglants de convoquer le printemps, dit la fille. De meilleurs moyens de travailler intelligemment avec le climat et les saisons que de sacrifier des gens. Vous faites ça uniquement parce que la brutalité excite certains d’entre vous. Il y en a toujours un ou deux, il y en aura toujours un ou deux que ça excite. Et les autres craignent, s’ils ne font pas comme les autres, que ceux que ça excite les désignent pour le prochain sacrifice.
Les membres du public, au-delà des villageois dans les rangées de sièges de l’amphithéâtre, commençaient à être vraiment en colère eux aussi. Ils venaient assister à une pièce classique. Et là, ils n’en avaient pas pour leur argent. Les critiques écrivaient d’un air furieux sur leurs tablettes avec leurs stylets pour iPad. Ou tapaient d’un air furieux sur leurs iPhones.
Une petite révolte, c’est toujours bon à prendre.
Les dieux et les déesses riaient.
L’une d’elles fit signe aux autres, tendit le bras, attrapa la fille entre ses mains invisibles de taille divine, et la façonna à son image. Elle fit ça en un clin d’œil, tellement vite qu’aucun villageois ou membre du public ne le remarqua. Mais elle venait d’offrir à la fille une armure à toute épreuve. La fille sentit une force semblable au souffle d’un dieu la traverser.
La véritable force, c’est quand on sent en soi quelque chose de vivant et de plus vaste que son propre souffle.
Puis la femme de trois cents ans s’avança. Elle savait y faire.
Ma chérie, parle-nous un peu de toi, dit-elle de sa vieille voix.
Mais la fille lui rit au nez.
Vous savez très bien, vieille dame, que ça serait la première étape pour me faire disparaître, dit-elle. Dès que vous m’aurez entendue vous révéler quelque chose sur moi, je ne serai plus moi. Je commencerai à être vous.
Un murmure parcourut la foule.
Ma mère m’a dit, Ils te demanderont de leur raconter ton histoire, dit la fille. Ma mère a dit, ne leur obéis pas. Tu n’es l’histoire de personne.
La femme de trois cents ans fit un effort immense pour se redresser un peu. Ses narines frémirent comme si elle percevait une odeur désagréable.
Et si nous te sacrifiions malgré tout ? dit-elle. Que tu le veuilles ou non ?
La fille rit d’un air insouciant.
Vous pouvez toujours essayer, dit-elle. Tuez-moi. Vous allez sans doute le faire. Mais vous savez aussi bien que moi, même si je suis si jeune et vous si vieille, qu’à cet instant, je suis plus vieille et plus sage que vous ne l’avez jamais été.
Les gens présents sur scène en eurent le souffle coupé, et tous ceux qui n’étaient pas sur scène aussi, ainsi que les millions de gens qui regardaient sur le Net.
La fille rit encore plus fort.
Allez-y, dit-elle. Faites de votre pire. Vous verrez bien si les choses s’arrangent.
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