Printemps
La veille au soir au...
La veille au soir au Holiday Inn, avant de rejoindre sa chambre, Bret donne à Florence une partie des chocolats qu’elle a pris au distributeur dans le couloir et s’assure que tout va bien pour elle dans sa chambre.
Tu as besoin de quelque chose ? Tu veux que je te lise une histoire avant de dormir ? elle dit.
Elle ne plaisante qu’à moitié. Ce n’est pas ce qu’on est censé faire quand on met un enfant au lit ?
Mets-toi au jus ado, Bretagne, lui dit Florence.
Tant pis pour toi.
Tant pis pour quoi ? Tant pis de quoi ? dit Florence.
D’une histoire avant de dormir. Tu ne sauras jamais, jamais, quelle histoire je t’aurais racontée, dit Bret.
En fait, c’est moi qui ai une histoire pour toi, dit Florence. Ce n’est pas vraiment une histoire. Plutôt une question.
J’écoute, dit Bret.
Qu’est-ce que le chic réfugiés ? demande Florence.
Je ne sais pas, dit Bret. C’est une question piège ?
Non, dit Florence. Je veux vraiment savoir.
C’est un groupe ? demande Bret.
C’est des mots que j’ai vus par terre dans le bus, dit Florence. Sur la couverture de ces magazines qu’ils offrent avec les journaux du week-end. Il y avait une photo de gens habillés, et dessus, les mots, c’était Chic réfugiés. J’y pense parce que je suis déjà inquiète de ne pas avoir de sous-vêtements propres demain matin, alors je me demande ce que ça ferait de ne jamais savoir ce qui va vous arriver, de ne pas avoir de moyen de rester propre ni de savoir si on aura un endroit propre pour dormir, et que tout ça recommence le lendemain.
Tu essaies de me faire pleurer avec un discours gauchiste ? demande Bret.
Florence fait un mouvement d’yeux qui ressemble à un haussement d’épaules.
Ou est-ce que tu cherches à me manipuler pour que je lave tes vêtements ? demande Bret. Tu as douze ans. Si c’est trop vieux pour une histoire avant de dormir, ça l’est assez pour faire ta lessive toute seule. Fais-la maintenant, étends tes vêtements sur le radiateur avec des serviettes dessus. Demain matin, ils seront secs.
Je posais juste une question. Qu’est-ce que c’est ? répète Florence. C’est quoi, le chic réfugiés ?
Bret tourne le dos à la fillette, s’appuie contre le meuble de la télévision, met ses mains sur son visage comme si elle ne voulait pas voir quelque chose.
Je n’ai aucune idée de ce que je fabrique ici, putain, elle dit.
Tu es ma garde du corps, dit Florence. Tu me gardes, Sa4A avec vous, Sa4A pour vous, Sa4A tous ensemble.
C’est la devise de Sa4A. Elle figure sur les affiches partout dans le centre pour expliquer à toute personne qui les lit la politique de Sa4A en matière de traitement égal sans considérations de genre, de race ou de religion.
Tu me fatigues, dit Bret, toujours avec les mains sur les yeux. Arrête. Arrête de te moquer de moi.
Mais non, dit Florence. Je n’oserais pas. Je parle juste l’une de tes langues.
Et pourquoi tu aurais besoin d’une garde du corps, d’abord ? demande Bret. Tu t’en sors très bien toute seule. Tu as tout compris. Dès que tu arrives, tout s’ouvre devant toi comme une fleur, putain. Tu n’as pas besoin de moi.
Si, dit Florence. Tu ne comprends pas ? C’est pourtant évident.
Non, dit Bret. Je ne comprends pas. D’accord ?
Bretagne, nous sommes en train d’humaniser la machine, dit Florence. Rejoins le programme qui humanise la machine.
Ah ? dit Bret.
Oui, dit Florence. Je ne peux pas y arriver sans toi. Personne ne le peut.
Bret se cache toujours les yeux avec ses mains.
Explique-toi, elle dit derrière ses mains.
Bon, dit Florence. La machine ne fonctionne que parce que les humains la font fonctionner et que les humains lui permettent de fonctionner. D’accord ? Tu me suis ?
Ouais, ouais, dit, Bret.
Alors j’ai eu l’idée d’utiliser la machine. De lui demander d’œuvrer pour moi, pour changer un peu, dit Florence. Et elle a dit oui. Tu as dit oui.
Oh, dit Bret en ne voyant toujours que l’intérieur de ses mains. Et comment tu vas me payer pour ce boulot qui ne présente absolument aucune perspective d’avenir pour moi ?
Avec mon respect, dit Florence. Pour ta participation. C’est notre dette envers la société.
Tu te crois vraiment intelligente, dit Bret.
Je le suis, dit Florence. J’écrirai des livres. Un jour, tu liras le livre que j’aurai écrit sur toi.
C’est une promesse ou une menace ? demande Bret.
Florence rit.
À toi de me le dire, machine, elle dit.
À la fin, Bret se retourne, retire ses mains de son visage et regarde Florence droit dans les yeux.
Ce que je ne comprends pas, elle dit, c’est pourquoi moi ? Pourquoi moi et pas n’importe quelle autre personne qui descendait du train ? Il y avait plein d’employés de Sa4A dans ce train. On était nombreux à aller prendre notre service, eux aussi sont passés devant toi ce matin-là. Alors pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’avais ? Qu’est-ce que tu as vu en moi rien qu’en me regardant qui t’a fait penser, celle-là, plutôt que l’autre là-bas, ou là-bas ?
Bretagne, dit Florence.
Quoi ? dit Bret.
Gof.
Qu’est-ce que Gof veut dire ?
Go fuck yourself, dit Florence.
Bret soupire.
On a de la chance, c’est là où on va demain, elle dit.
Où ça ?
L’endroit que tu m’as montré. Le parcours de gof, dit Bret.
Et tu me demandes pourquoi c’est toi que j’ai choisie, dit Florence.
Elle lève les bras au ciel comme le présentateur d’une émission pour enfants.
Ensuite, dans sa chambre, Bret s’allonge sur le lit et passe d’une émission sur des pitbulls qui vont être soit euthanasiés soit sauvés de l’obligation d’être légalement éliminés, à un épisode de The Apprentice où les crétins qui ont signé pour ça fabriquent des beignets à des parfums que personne ne paiera jamais pour manger, avant d’être humiliés comme d’habitude, dans la deuxième partie de l’épisode.
Elle se demande si à son réveil, le lendemain, elle découvrira la chambre de Florence vide, et Florence envolée.
Elle sait que ça ne sera pas le cas.
Elle sait que Florence sera là, sans aucun doute.
Dans le zoo près de l’hôtel, un animal émet un cri, un piaulement, pour utiliser un vieux mot de l’histoire et des chants. En tout cas un mot qu’elle n’a elle-même jamais utilisé. Mais c’est un bon mot. Il a l’air de piauler, ce cri.
Elle pense à tous ces animaux différents qui ne sont qu’à un jet de pierre.
Putain de bordel de Dieu. Dans un instant, elle va se demander ce que ça ferait de baiser avec un bison, ou un pingouin, allez savoir quoi.
Je vais me raconter une histoire avant de dormir, elle pense.
Il était une fois une surveillante pénitentiaire sur un coup. Lequel ? C’était à la fois mystérieux et très simple. Ça pouvait lui coûter son poste. Ou alors, lui permettre d’avoir un meilleur boulot. Ça pouvait changer sa vie professionnelle. Mais ça pouvait aussi dépasser le cadre du travail. Ça pouvait changer sa vie tout court.
Dans tous les cas, elle ne pouvait pas ne pas le faire, elle ne pouvait pas ne pas avoir fait ça.
Elle n’a pas le choix.
Elle sait que l’histoire au sujet du bordel est crédible. La fillette dans la chambre au bout du couloir avait très bien pu entrer dans la maison de passe pour leur mettre ça sous le nez, les faire se sentir mal et les faire agir comme ils ne l’avaient jamais fait, les faire arrêter tout ce qu’ils faisaient, ouvrir les portes et les fenêtres et détourner le regard pendant que les filles s’enfuyaient.
Elle s’imagine la tête ahurie des types. Elle ressent leur colère quand l’effet de choc de Florence se dissipe, qu’ils se rappellent qui ils sont et la quantité d’argent qui vient de filer par la porte.
Mais comment cette fillette a réussi à faire ça sans être ni violée ni tuée, et sans la protection d’une armée de gardes du corps, ça, Bret ne parvient pas à le comprendre.
Il est possible aussi que les gens qui possèdent l’endroit aient été changés par cette histoire, et par Florence, réellement changés, pour de bon, au niveau de leur vie. Plutôt que d’avoir vu trouble pendant une heure, et puis de revenir à leurs habitudes.
Bret les imagine se laver, puis faire le ménage dans les chambres fétides, jeter les draps fétides, traiter avec douceur ce qu’il reste de filles et de femmes puis les laisser partir, nettoyer, s’excuser, leur donner la part d’argent qu’elles ont gagnée, et rejoindre le monde avec quelque chose de la liberté que ces filles et ces femmes pensaient avoir en venant ici.
Elle éteint la télévision.
Elle se glisse dans le lit d’hôtel.
Elle réfléchit dans l’obscurité et dans le bruit de la créature qui piaule, ce n’est pas un bruit désagréable, ce n’est pas un bruit inquiet, c’est un bruit qu’elle n’avait encore jamais entendu, un bruit nouveau, le cri d’un animal qui communique aux humains et à d’autres animaux qu’il est coincé dans un zoo, il se demande s’il y a quelqu’un dans les parages qui parle sa langue. Il aimerait discuter du fait d’être coincé dans un zoo. Il aimerait dire, Est-ce qu’il y a d’autres vies possibles pour moi à part celle-ci, ici ?
La fillette est quelqu’un ou quelque chose en provenance d’une légende ou d’une histoire, le genre d’histoire qui à la fois ne parle pas de la vraie vie, mais qui est en fait la seule façon de comprendre quelque chose sur la vraie vie.
Cette fillette contraint les gens à se comporter comme ils devraient, ou comme s’ils vivaient dans un monde meilleur.
Go Fuck YourseLf.
Bret rit dans le noir.
C’est quoi, le chic réfugiés ?
Elle est, quelle est l’expression ?
Encore une vieille expression issue de l’histoire et des chants.
Quelqu’un de bien.
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