Printemps
Mars dernier. Cinq mois avant...
Mars dernier. Cinq mois avant qu’elle meure. Il parcourt les kilomètres de trottoirs couverts de neige fondue entre chez lui et chez elle. Il sonne à la porte. L’un des jumeaux vient lui ouvrir. Paddy est à l’autre bout de la maison. Elle l’entend dans l’entrée et elle crie :
Serait-ce mon très cher roi des arts ?
Elle est de cette maigreur où on a l’impression que son bras pourrait se briser s’il soulevait une tasse de thé. Mais son esprit s’en prend à lui avec force, ses cheveux trop longs, qu’est-ce que c’est que cette tache sur sa chemise, qu’est-ce que tu fabriques, tu ne sais plus manger proprement ? Regarde l’état de ton pantalon, tu n’as pas de bottes ? Regarde ton pauvre petit torse tout creux dans cette chemise tachée, Dick, tu te prends pour Périclès prince de Tyr ou quoi ?
Périclès prince de tire sur la corde, il répond. Dix kilomètres dans le blizzard pour venir discuter intendance avec toi.
Et ça serait toi qui tires sur la corde, espèce d’escroc, à t’apitoyer sur ton propre sort. C’est moi qui suis en train de mourir, elle dit. Retire ces chaussures mouillées.
Tu ne mourras jamais, Paddy, il dit.
Oh que si, elle dit.
Oh que non, il dit.
Grandis, elle dit, on n’est pas dans une pantomime, on va tous mourir, c’est un fantasme moderne et un malaise général de croire que non, ne tombe pas là-dedans, de toute façon, pour l’instant, c’est moi qui ai le bateau à la coque trouée, alors bats des pattes.
On est tous dans le même bateau, Paddy, dit Richard.
Ne me pique pas ma tragédie, elle dit. Mets tes chaussures sur ce radiateur. Retire ces chaussettes et mets-les sur le radiateur aussi. Dermot, apporte une serviette et allume la bouilloire.
Le navire du monde libéral, il dit. On croyait tous être compagnons sur un bateau qui vogue à jamais vers le soleil couchant à l’horizon.
Tout a changé, tout a bien changé, elle dit. Et comment progresse le navire du nouvel ordre mondial, dis-moi ?
Il rit.
Il prend la forme d’un navire de jeu vidéo, il dit. Conçu par ordinateur pour être torpillé.
L’ingéniosité humaine, elle dit. Il faut saluer le fait de toujours trouver de nouvelles façons intéressantes de jouir de la destruction des choses. Comment vas-tu, à part la fin de la démocratie libéralo-capitaliste ? Ça fait plaisir de te voir, mais qu’est-ce que tu veux ?
Il lui raconte la dernière nouvelle, il vient d’apprendre qu’on lui a attribué le dernier film de Martin Terp.
Terp ? Oh mon Dieu, elle dit.
Je sais, dit Richard.
Que Dieu te vienne en aide, parce que tu vas en avoir besoin, elle dit. Attribué comment ? Pour quoi faire ?
Il lui parle du roman sur ces deux écrivains qui habitaient en 1922 dans la même petite ville suisse mais ne se sont jamais rencontrés.
Katherine Mansfield ? elle dit. Vraiment ? Tu es sûr ?
C’est bien elle, il dit.
Voisine de Rilke ? elle dit. Pour de bon ?
Les remerciements à la fin du roman l’affirment, en tout cas, il dit.
Quel genre de roman ? elle dit. Qui l’a écrit ?
Du genre littéraire, il dit. Le deuxième roman d’une Nella quelque chose, Bella. Beaucoup de mots. Peu d’action.
Et ils confient ce genre de projet à Terp ? elle demande.
C’est un best-seller. Il a figuré sur toutes les listes de prix, il dit.
Je vis sous ce genre de radars, désormais, elle dit. Et c’est bien ?
Les éloges sur l’édition de poche disent une idylle de paix et de tranquillité, un cadeau du passé, on se laisse prendre, on s’abandonne, une échappée à l’ère du Brexit, tout ça, il dit. J’ai bien aimé. Deux personnes qui vivent une paisible existence d’écriture et se croisent parfois dans un couloir d’hôtel. L’une achève l’œuvre de sa vie, même si elle l’ignore encore. Elle est malade. Pour fuir les disputes avec son mari, qui habite plus haut dans la montagne, elle est descendue vivre dans cet hôtel avec une amie, un personnage assez effacé. L’autre écrivain, comment il s’appelle, tu dis ?
Rilke, dit Paddy.
Il a terminé l’œuvre de sa vie un peu plus tôt dans l’année, dit Richard, il est épuisé. Il doit y avoir des travaux dans la tour où il réside, alors il s’installe au bout de la rue dans le même hôtel. Les travaux se terminent, il quitte l’hôtel au moment où elle arrive avec son amie chargée comme un baudet de tous leurs bagages. Mais il aime bien dîner à l’hôtel, alors tous les soirs ou presque, il y retourne, c’est dans une station de ski et c’est l’été, alors l’endroit est désert, l’hôtel comme la ville, et parfois les deux écrivains sont assis non loin l’un de l’autre dans la même salle à manger. Parfois, ils se croisent dans les jardins de l’hôtel, le roman parle des montagnes qui les dominent et d’eux qui les contemplent, etc. ils vivent leur vie dans la magnificence de ce décor alpin.
Et qu’est-ce qui s’y passe ? demanda Paddy.
Je viens de te raconter l’intrigue, il dit.
Hum, dit Paddy.
La saison passe, il dit. Ils ne se rencontrent jamais. Chevaux, chapeaux-cloches, petits gilets, herbe haute, fleurs, pâturages avec des vaches, vaches avec des cloches autour du cou. Un drame en costume.
Elle agite la tête.
Mais Terp, elle dit. Quelle catastrophe. Tu ne peux pas te sortir de là ?
Il tend une manche de chemise pour lui montrer à quel point elle est élimée. Puis il tend l’autre manche, elle aussi élimée.
Tu as lu le script ? elle dit.
Oui, il dit.
Il y a des terroristes dedans ? elle dit.
Ils éclatent de rire. L’année dernière, ils ont visionné ensemble en VOD tous les épisodes de Trésor National, la dernière série de Martin Terp qui avait fait l’objet de critiques dithyrambiques : cinq épisodes haletants rythmés par des explosions ; la police et les services secrets qui affrontent un groupe de femmes terroristes islamistes barricadées avec des gilets de kamikaze, des civils et un jeune guide spécialisé dans l’histoire de l’Angleterre en guise d’otage.
C’est pour ça que je suis là, Paddy. C’est pire que les terroristes, dit Richard.
Il lui raconte que Martin Terp a déjà soumis plusieurs jets de scènes de sexe, à propos desquelles la chaîne à l’origine du projet d’adaptation et l’importante plate-forme de diffusion en ligne financent une bonne part du film, sont très enthousiastes.
Des scènes de sexe ? dit Paddy.
Il acquiesce.
Entre Katherine Mansfield et Rainer Maria Rilke ? elle dit. En quelle année, déjà ? 1922 ?
Dans la tour, dans la chambre d’hôtel de Mansfield, dans d’autres lits de l’hôtel y compris celui de son amie, il y a aussi un petit prisme lesbien, et attends, ce n’est pas fini, dans les jardins de l’hôtel, où se trouve une petite grotte où a l’habitude de jouer un quatuor à cordes, dans le couloir de l’hôtel caché par un rideau derrière une plante en pot, dans la salle de billard, sur la table de billard, avec les boules qui partent dans tous les sens. Du cul comique, il dit.
Paddy rit très fort.
Ce n’est pas le cul comique qui me fait rire, elle dit. Ce qui me fait rire, c’est que ça n’est pas tout simplement grotesque, c’est impossible. En 1922, Mansfield était déjà très atteinte par la tuberculose. Elle en est morte au début de 1923.
Je sais, il dit. J’ai déjà mal là à cause de sa tuberculose.
Il attrape la main trop maigre de Paddy pour la poser sur ses poumons. Elle lui sourit en haussant un sourcil.
Fish are jumpin’, Doubledick.
Somatise, and the living is easy. Depuis qu’ils travaillent ensemble, depuis Sea of troubles, où il avait passé les six semaines de tournage avec un teint que Paddy qualifiait de vert irlandais, diagnostiquant un mal de mer sur terre, la théorie de Paddy, c’est que quand ce genre de chose commence à lui arriver, le résultat sera de qualité, de même que le succès.
Il sourit et lui lâche la main.
Je suis incapable de faire quoi que ce soit de bien sans toi, il dit.
J’aimerais te démentir, mais là, je suis désarmée, maintenant que tu m’as annoncé que Terp était le nouveau moi, elle dit. Et ne me fais pas souffrir davantage. Je rêverais de faire ça avec toi. Katherine Mansfield. Un script sur Katherine Mansfield, mon Dieu. Et Rilke. Deux monuments de la littérature. Mansfield et Rilke, au même endroit au même moment. Incroyable.
Si jamais ça t’intéresse…, dit Richard.
Tu penses bien que ça m’intéresse, elle dit. Ses meilleures nouvelles, Mansfield les a écrites en Suisse. Et lui, sur le point de finir ses élégies, les Poèmes à Orphée. Ces deux esprits brillants qui plongent dans l’obscurité pour chercher comment parler de la vie et de la mort. Qui recréent leur forme littéraire. Au même moment au même endroit. Rien que cette idée. Si c’est vrai, c’est magique, Dick. Vraiment.
Je te crois, il dit.
Elle secoue la tête.
Rilke, elle dit. Avec Mansfield.
Et là Richard se souvient. Il fait le lien. Katherine Mansfield est l’une de ces nombreuses écrivaines dont Paddy parle depuis toujours, l’un de ces auteurs en général dont elle lui parle depuis des dizaines d’années sans qu’il écoute jamais vraiment ou fasse quoi que ce soit à ce sujet.
Il lui dit quelque chose qu’il invente sur l’instant, à savoir qu’il avait toujours cru que la Mansfield dont elle parlait datait de l’époque victorienne, que c’était une vieille bique toute maigre un peu coincée et innocente.
Coincée et innocente ! dit Paddy. Mansfield !
Elle rit très fort.
Katherine Mansfield Park, elle dit.
Richard rit lui aussi, même s’il ne voit pas très bien ce qu’il y a de drôle.
Une aventurière dans tous les sens du terme, dit Paddy. Sexuel, esthétique, social. Elle est allée partout dans le monde. Elle a vécu une vie tous azimuts en amour, ce qui était très osé à son époque, c’est pour te dire à quel point elle n’avait peur de rien. Elle est tombée enceinte je ne sais combien de fois, jamais des bonnes personnes, elle a épousé un étranger pour que son enfant à naître soit légitime, puis elle a fait une fausse-couche. C’est dans le livre ?
Non, dit Richard. Rien de tout ça.
Pendant la Première Guerre mondiale, dit Paddy, elle a traversé la ligne de front afin de passer la nuit avec son amant français, qui était soldat. Pour ça, elle a exhibé une carte postale envoyée par sa « tante » où elle lui demandait de venir la voir de toute urgence. En réalité, la carte avait été postée par son amant. Et signée Marguerite Bombard. Un bombardement de marguerites ! Elle a choqué à l’excès ceux qui se croyaient les vrais révolutionnaires de la société. Elle a renvoyé dans leurs paniers les Woolf, Bell et Bloomsbury qui voyaient en elle une sauvage de Néo-Zélandaise, la petite coloniale. C’était une pionnière.
Paddy secoue la tête.
Mais en cette année 1922, le simple poids d’une couverture sur sa poitrine était trop lourd pour Mansfield. Alors je ne parle même pas de sexe. En 1922, doux Jésus, de ce que je sais, elle était tellement affaiblie qu’elle parvenait à peine à passer d’un fiacre au hall d’un hôtel. Et les hôtels n’aimaient pas les tuberculeux, ils n’autorisaient pas une femme à séjourner longtemps avec ses quintes de toux. C’était peut-être différent en Suisse, où le tourisme de la tuberculose a été élevé au rang d’industrie.
En quel sens ? demande Richard.
Le bon air pur, elle répond.
Comment tu sais tout sur tout, Paddy ? il demande.
Je t’en prie, dit Paddy. Ne me reproche pas ce que je sais. Je suis une espèce en voie de disparition, une créature dont plus personne ne pense qu’elle sert à quelque chose. Les livres. La connaissance. Des années de lecture. Et au final ? Eh bien voilà, je sais des choses.
C’est pour ça que je suis venu, il dit.
C’est bien ce que je me disais, elle dit.
Elle s’appuie contre le rebord de la table et repousse sa chaise. Elle attrape le coin de la table puis se lève. Elle attend un instant que les vertiges cessent. Elle le voit inquiet, qui s’avance pour l’aider.
Non, elle dit.
Elle tourne la tête vers l’entrée et ses bibliothèques.
Le Rilke que je possédais a sans doute depuis longtemps rejoint le paradis qu’est la boutique de charité, elle dit. Un homme magnifiquement mort bien avant sa mort. Observez ce bouquet de roses, il a dit, et oubliez toute autre distraction dans ce monde soi-disant réel. Mais une femme ne peut encaisser que peu d’anges et de roses, de mort-comme-moyen-d’expression-viens-en-moi-et-moi-en-toi-et-ensemble-nous-vaincrons-la-mort-en-mourant. Surtout une femme mourante. Mais là, je me montre injuste.
Elle parvient toute seule jusqu’à l’entrée. Elle s’adosse au mur, puis contre les livres, se déplace le long des étagères jusqu’aux lettres de l’alphabet qu’elle recherche.
Non, plus de Rilke, elle dit. Je t’avais prévenu que je suis injuste. En revanche, j’ai plein de Mansfield pour toi.
Elle attrape un livre, elle l’ouvre, elle l’appuie et s’appuie elle-même sur les autres livres puis le feuillette. Elle le referme d’un coup sec et le glisse sous son bras. Elle saisit deux autres ouvrages. À l’époque, Paddy a encore la force de traverser une pièce avec deux ou trois livres un peu lourds plaqués contre sa poitrine. Elle les lâche sur la table devant lui. Il lit ce qui attire son regard à la page où l’un d’entre eux s’est ouvert.
Un orage s’abat tandis que j’écris cette lettre morose. Il résonne de coups de tonnerre splendides, j’aimerais être dessous dehors.
Ah ah, il dit.
Paddy sourit. Puis elle tapote deux fois la date en haut de la page, 1922, avec un doigt recourbé. Elle retourne s’asseoir dans son fauteuil.
C’est une année très riche qui t’attend, elle dit. 1922, où à peu près un cinquième des millions de gens sur Terre sont sujets de… ?
Elle hausse un sourcil, elle attend la réponse de Richard. Il ne dit rien. Il n’a aucune idée de ce qu’il est supposé répondre.
De l’empire britannique, elle dit. Je continue mon petit tour du monde, Mussolini n’est-il pas déjà en train de commencer à s’armer ? Est-ce que ça figure dans le roman ?
Tu me connais, il dit. J’ai pu passer à côté. Je ne suis pas le lecteur le plus attentif au monde.
Plus proche de nous, 1922, c’est aussi l’année de l’assassinat de Michael Collins, elle dit.
Richard tente de se rappeler qui est Michael Collins.
Réfléchis, dit Paddy. Les soulèvements en Irlande. Une toute nouvelle union. Une toute nouvelle frontière. De tout nouveaux troubles irlandais dans la longue série de troubles irlandais. Ne me dis pas que ce n’est pas de nouveau pertinent de nos jours de cette manière à la fois neuve et ancienne.
Elle ferme les yeux.
Peut-être aussi rappeler Wilson à Terp, elle dit. Ça pourrait lui faire plaisir, c’est encore un assassinat. Je parle de Henry Wilson, tu vois qui c’était ?
Euh, dit Richard.
Brigade légère, commandant dans la guerre des Boers, chef d’état-major général de l’empire britannique pendant la Première Guerre mondiale, unioniste convaincu, quand les républicains l’abattent devant chez lui, ça déverse de l’essence sur une mèche qui flambe déjà, la mèche de la guerre civile irlandaise. Mais tu sais tout ça, n’est-ce pas ? Quoi d’autre encore ? (Paddy est lancée, et elle est inarrêtable.) 1922. L’année où tout ce qui avait une quelconque importance en littérature vole en éclats à Margate Sands, où T.S. Eliot écrit La Terre vaine.
Bien sûr, il dit d’un ton neutre.
Ce que je dis, elle dit, c’est que là, tu as tout sur un plateau, en plus d’une histoire de rêve. Des gens qui ont réellement existé se trouvent par hasard au même endroit, mais ils ne se connaissent pas, ils ne se rencontrent pas. Ils passent tout près l’un de l’autre. À quelques centimètres. Rien que ça, c’est formidable. Elle a perdu un frère broyé par la guerre, l’autre a failli perdre la tête, broyé par la même guerre. Leurs écrits changent tout. Ils font voler le moule en éclats. Les vrais modernes, c’est eux. Les Zola et les Dickens passent le relais aux Mansfield et Rilke, deux grands écrivains sans domicile fixe, deux grands personnages à la marge. Elle était de Nouvelle-Zélande, et lui, d’où venait-il, déjà ? D’Autriche ? De Tchécoslovaquie ? De Bohème ?
C’est vrai qu’il a l’air assez bohème dans ce roman, dit Richard.
Pas cette bohème-là, elle dit. Écoute. L’Empire britannique et l’Empire germanique qui tournent comme deux meules géantes, déjà des millions de morts, et elles sont sur le point d’écraser des millions d’autres vies au cours de la guerre à venir. Ça pourrait donner quelque chose de bien, Doubledick. Ça pourrait vraiment donner quelque chose de bien. Dis-le à Terp. La nostalgie de l’empire est de retour. Tu pourrais te servir de ça.
J’entends, il dit. Oui.
Et derrière tout ça, dit Paddy. Le sens de la montagne.
Qu’est-ce que tu veux dire par, le sens de la montagne ? demande Richard.
Dieu leur vient en aide dans ce village suisse, elle dit, avec ses grandes dents pointues de requin tout autour d’eux, comme s’ils se trouvaient sur la langue d’une gueule géante. En Suisse, pays soi-disant neutre, dans l’air, transportées comme la grippe espagnole, les spores de la prochaine dose de fascisme impérial.
Oui, dit Richard. Exact.
(Mon Dieu, il pense en disant ça.
Que sera le monde sans elle ?
Qu’est-ce que je vais faire sans elle ?)
Et ça c’est juste le début, elle dit. Il y a plein d’autres choses. Il y en a plein, plein d’autres. Je vais y réfléchir. Je te fais un topo par écrit, d’accord, Doubledick ?
Richard est physiquement soulagé, comme si quelqu’un venait de faire couler une douche chaude en lui. Peut-être même qu’il fuit, tellement il est soulagé. Il baisse les yeux pour s’assurer que non. Il relève la tête.
Merci, il dit. Paddy, tu es la meilleure.
Mais je ne peux pas faire tout ça pour toi, elle dit.
Non, non, je n’en demandais pas tant, il dit.
Il lui fait un clin d’œil. Elle est impassible, elle a le visage grave.
Toi et tes exigences, elle dit. Tu serais capable de me faire faire des recherches depuis la tombe, des notes posthumes, Rilke ceci, Mansfield cela, et même là, tu trouverais encore à redire à propos de mon écriture.
Paddy, il dit.
Tu vas devoir apprendre à mener la réflexion tout seul, elle dit.
J’en suis incapable, il dit. Et tu le sais.
Non, tu as toujours été doué pour voir les voix, elle dit.
Ah, il dit.
(Pas étonnant qu’il l’aime tant.)
Mais tu vas devoir t’endurcir, elle dit. Devenir plus dur que tu ne l’es. Tu vas devoir poser tes limites avec Terp.
Fais-moi ce topo, Pad, il dit.
Tu peux toujours compter sur ton pad, elle dit.
C’est une vieille blague entre eux. Ils rient comme deux écoliers. Le jumeau qui lui a ouvert un peu plus tôt réapparaît à la porte.
Il vaudrait mieux que tu partes, maintenant, Richard, il dit. Maman a l’air un peu fatiguée.
Un titre provisoire ? demande Paddy.
Elle fait comme si le jumeau n’était pas là. Richard l’ignore, lui aussi.
Le même que le roman, il dit. Pour qu’on sache que c’est l’adaptation d’un livre qui s’est bien vendu, donc ça doit être bon.
Et comment s’appelle le roman ? elle demande.
Avril, répond Richard.
Ah, dit Paddy. Bien sûr. Quel titre. Avril.
Elle ferme les yeux. Elle a tout à coup l’air vraiment fatiguée.
Il attrape l’une de ses chaussettes encore mouillées. Il se lève pieds nus, il récupère ses chaussures sur le radiateur et les tient par le talon.
Elle serre le poing sur la table.
Les fleurs toutes simples du printemps, voilà ce que j’aimerais revoir, elle dit.
Richard enfile une chaussure mouillée. Le froid sur son pied le fait grimacer.
C’est ce qui s’appelle ne pas partir du bon pied, il dit.
Reste aussi longtemps que tu veux, elle dit, les yeux toujours fermés. Prépare-toi quelque chose à manger. Le frigo est plein.
Tu veux que je te cuisine quelque chose ? dit Richard.
Oh mon Dieu, non, elle dit. Je ne peux rien avaler.
On s’en est déjà occupé, Richard, merci, dit le jumeau.
Elle garde les yeux fermés. Elle agite le bras au-dessus de la table.
Reste aussi longtemps que tu veux. Et emporte ces livres. Prends toute sa correspondance. Il y a d’autres volumes à M dans la bibliothèque.
Je refuse de prendre tes livres, Paddy, il dit. En aucun cas je ne prendrai tes livres.
Ce n’est pas comme si j’allais en avoir besoin, elle dit. Prends-les.
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