Printemps
Puis il s'est passé ça....
C’était un lundi d’octobre. Bret est descendue du train. C’était en plein milieu de la matinée. Elle avait le service de l’après-midi. Elle a pris l’escalier vers le portillon et elle est sortie.
Une collégienne était assise sur un siège métallique devant la gare.
Excusez-moi, a dit la fillette.
Qui ça, moi ? a dit Bret.
(Plusieurs personnes venaient de descendre du train.)
Vous pourriez m’aider, s’il vous plaît ? a demandé la fillette.
Bret a jeté un coup d’œil à sa montre pour voir si elle avait le temps.
Une fille de ton âge ne devrait pas être à l’école à cette heure ? elle a demandé.
C’est une très bonne question, a dit la fillette.
Dans ce cas, tu ferais bien d’y répondre, a dit Bret.
J’y compte bien, a dit la fillette. Quand ça sera le moment. Mais pour l’instant, je me demande.
Tu te demandes quoi ? a demandé Bret.
Ça veut dire quoi, SP ? a demandé la fillette.
Quoi ? a dit Bret. Ah.
(La fillette avait le badge de Bret à hauteur des yeux.)
Ça signifie que je suis Surveillante Pénitentiaire, a dit Bret.
Et le B, c’est pour quoi ? a demandé la fillette.
Bret a saisi dans sa main son badge au bout du cordon.
C’est mon prénom, a dit Bret.
Ton prénom c’est juste la lettre B ? a demandé la fillette. C’est trop cool. C’est une super bonne idée.
Ne sois pas stupide, a dit Bret. C’est l’initiale de mon prénom, évidemment.
Je vais changer mon prénom et ne garder que l’initiale, a dit la fillette.
Et c’est quoi ton prénom ? a demandé Bret.
F, a répondu la fillette.
Ce qui a fait rire Bret.
En vrai, elle a dit.
Florence, a dit la fillette.
Et si tu es Florence, alors moi, je suis The Machine ? a demandé Bret.
La fillette avait l’air aux anges. Bret se sentait étrangement contente d’avoir fait rire quelqu’un.
Arrête, on doit tout le temps te faire cette blague, avec ce prénom, Florence, a dit Bret.
Ouais, mais en général, on me dit, Florence, où est ta machine, ou quelque chose comme ça. Personne ne s’est jamais présenté comme ma machine, a dit la fillette.
Ouais, mais je suis vraiment une machine. Et pas forcément la tienne. Et pour l’instant, ce que te dit la machine, c’est : école. Tu ne devrais pas être en train de travailler à résoudre des équations ou un truc comme ça ? À quelle école tu vas ? Ou plutôt, à quelle école tu ne vas pas ?
Ça aussi, ça a fait rire la fillette. Bret a essayé de lire ce qui était écrit à l’intérieur du petit blason cousu sur le blazer de la fillette qui riait. Vivunt spe. Du latin. Vivant, vivre. Ils vivent. Quelque chose comme ça.
La fillette a sorti un objet de sa poche et elle l’a tendu à Bret. Bret s’est assise sur un siège en métal près d’elle.
C’était une carte postale qui avait l’air vieille, de celle qu’on envoyait dans le temps, elle représentait une rivière pleine de cailloux avec quelques arbres. Trois gamins pagayaient au loin dans une eau bleu vif. Le bleu avait été accentué, il était faux, l’eau ne pouvait pas être aussi bleue que ça. Peut-être que le vert avait été accentué, lui aussi. Mais sur la carte postale, c’était une journée ensoleillée, avec un ciel bleu un peu brumeux, un seul nuage, des collines et des montagnes au loin, quelques arbres, une plage de galets qui descendait jusqu’à l’eau, et plein d’herbe derrière. Au bas de la carte, était écrit : KINGUSSIE : La rivière Gynack et son golf, 5359W, et quand on savait que c’était un parcours de golf, on distinguait aussi trois petits personnages au loin sur la photo, sans doute des golfeurs.
Hum, a dit Bret. De qui ça vient ? Je peux lire, ou c’est personnel ?
Stv, a dit la fillette.
Stv ? qu’est-ce que ça veut dire ? a demandé Bret.
Si tu veux, a répondu la fillette.
Merfaire, a dit Bret.
Qu’est-ce que merfaire veut dire ? a demandé la fillette.
Merci, je vais le faire, a dit Bret.
Tu parles ma langue ! a dit la fillette.
La carte postale était vraiment vieille, le tampon datait de nombreuses années plus tôt, dix ans avant la naissance de Bret :
17 h 30, 16 04 86 INVERNESS produit de Hail Caledonia
Cher Simon nous sommes arrivés à Kingussie samedi à cinq heures et demie. Le voyage s’est bien passé. Il fait très doux ici il y a beaucoup de soleil lundi après-midi j’irai à Inverness en bus jeter un coup d’œil au Loch Ness alors à bientôt.
Oncle Desmond.
Elle l’a rendue à la fillette.
Et ? elle a demandé.
Où se trouve cet endroit sur la carte exactement ? a demandé la fillette.
Le nom est écrit juste là, a dit Bret.
Mais c’est où dans le pays ? a demandé la fillette.
Cherche, a dit Bret. Cherche sur un téléphone ou un ordinateur. Si tu étais à l’école, tu pourrais facilement le faire.
Et si je ne veux pas utiliser d’ordinateur ? a demandé la fillette.
Et pourquoi ? a demandé Bret.
Je ne veux pas, c’est tout, a dit la fillette.
Parce que ? a demandé Bret.
Je ne veux pas laisser de trace, a dit la fillette.
Parce que ? a demandé Bret.
Parce que, a dit la fillette. Parce que.
Qui a envie de faire ça ? a demandé Bret.
Tu devrais le savoir, a dit la fillette. C’est toi, la machine. Mais comment j’y vais ? Pour de vrai, je veux dire. C’est dans ce pays ?
Tu vas devoir demander à tes parents, a dit Bret.
Imaginons, juste imaginons, a dit la fillette, que je ne veuille demander à personne.
Pourquoi ? a demandé Bret.
Sauf à toi, a dit la fillette.
Tu demandes à la machine, a dit Bret.
Non, je te demande à toi, a dit la fillette. Qu’est-ce que je fais ?
C’est en Écosse, a dit Bret.
Ah bon ? a dit la fillette. Ouah.
Oui, a dit Bret. (Sûre à 99,99 %. D’abord elle avait cru que ça pouvait être le Devon vu l’étrangeté du nom, ou alors le Yorkshire. Mais il y avait écrit Loch Ness au dos. Et pas de doute, le Loch Ness, c’était en Écosse.)
Comment on y va, à partir d’ici, je veux dire ? a demandé la fillette. Je sais où se trouve l’Écosse. Mais c’est où, en Écosse ? Comment on va à cet endroit ?
On peut y aller en avion, ou alors prendre un train ou un bus, ce qui est sans doute moins cher, a dit Bret. Mais il faut un adulte qui puisse acheter un billet. Si on est prêt à dépenser de l’argent, on peut sans doute prendre un vol d’ici. Si c’est cette rivière-là qu’on veut voir ? Bien sûr. J’ai compris. Pas de doute, tu es une grande golfeuse. Tu fais le Grand Tour, le tour de tous les golfs du pays. Je sais reconnaître un golfeur quand j’en vois un.
La fillette a éclaté de rire.
T’en es à combien de birdies ? D’eagles, je veux dire. Et de bogeys ? a demandé Bret.
Pas mal, pas mal, a dit la fillette.
Il faut faire attention à ne pas mettre ta balle dans cette rivière dont j’ai oublié le nom, a dit Bret. Re-montre-moi. La Gynack. Ça sonne comme un terme médical. Et l’oncle Desmond ? C’est un golfeur, lui aussi ? Et Simon ? Ils ont une voiture ? Ils pourraient t’y emmener.
Je ne les connais pas, a dit la fillette. Je ne pense pas qu’ils soient importants.
Pas importants ? Personne n’est pas important, a dit Bret.
Je vais te faire respecter ce que tu viens de dire, a dit la fillette. Ce que je voulais dire, c’est que cette carte est un prétexte, tout ce que j’ai besoin de savoir, c’est le nom de l’endroit où je dois aller.
Qui t’a envoyé cette carte ? a demandé Bret. Ils ne pourraient pas t’y emmener en voiture ? Et ta famille ?
Et si on n’a pas de famille qui puisse vous emmener en voiture ? a demandé la fillette.
Qu’est-ce que tu veux dire par pas de famille ? a demandé Bret.
Tu as une voiture ? a demandé la fillette.
Je prendrais le train tous les jours pour aller au travail si j’avais une voiture ? a demandé Bret.
Tu pourrais, si tu étais soucieuse de l’environnement, a dit la fillette. Tu m’emmènerais jusque là-bas ?
Ce sont les gens qui sont responsables de toi qui devraient t’y emmener, pas quelqu’un que tu ne connais pas, a dit Bret. Tu ne peux pas demander à un étranger de te conduire n’importe où dans le pays. On est au vingt et unième siècle. Les étrangers sont plus dangereux que jamais. Qui est responsable de toi ?
La famille d’accueil, a dit la fillette.
Et où habitent les Dacueil ? a demandé Bret.
Puis elle a dit, Oh, famille d’accueil.
Je dois aller là-bas, a dit la fillette. C’est indispensable. Le plus vite possible.
Ta famille d’accueil t’y emmènera, a dit Bret.
La fillette a secoué la tête.
Pourquoi tu veux absolument aller là-bas ? a demandé Bret. Qu’est-ce qu’il y a là-bas ? Ça ne peut pas être si urgent. La carte a été postée il y a plus de trente ans, ah ah.
Pour y aller en train, a dit la fillette, il faut partir de quelle gare à Londres ?
Demande à ta mère d’accueil. Demande-lui de regarder sur son téléphone, a dit Bret.
Tu peux regarder pour moi sur ton téléphone ? a demandé la fillette.
Euh, a dit Bret. Bon. Si je le fais, tu feras quelque chose pour moi ?
Ça se pourrait, a dit la fillette.
Marché conclu, a dit Bret. En tout cas je pense que je n’obtiendrai pas mieux.
Elle a sorti son téléphone. Elle a vu qu’elle était en retard pour le travail. Mais elle a tapé le nom de l’endroit et l’a montré à la fillette.
Il y a des trains directs qui partent chaque jour d’ici, a dit Bret. Ou alors, tu pourrais aller jusqu’à cette ville, qui est la… la quoi ?
Elle a mis un doigt sur le mot Édimbourg en le montrant à la fillette.
Capitale de ? a insisté Bret.
Est-ce que toutes les machines jouent au prof comme ça ? a demandé la fillette.
C’est ça, une machine, a dit Bret. Ce qui me fait penser. Je dois aller au travail. Bon. Tu vas ici, et de là, tu prends un autre train pour arriver là.
Si on partait aujourd’hui, a demandé la fillette. On pourrait arriver le jour même ?
Si tu partais aujourd’hui, euh, je ne sais pas, a dit Bret. Sans doute que non. Pas en train, en tout cas. En avion, oui. C’est assez loin au nord.
Ah.
La fillette avait l’air dépitée.
Tu pourrais sans doute faire une partie du trajet un jour et le reste le lendemain, a dit Bret. Mais je ne peux pas t’aider, je ne peux pas être complice d’une personne en fuite. Tu ferais mieux de ne pas fuir.
Ce n’est pas dans ma nature de fuir quoi que ce soit, a dit la fillette.
Bien, dans ce cas, a dit Bret. Tu me dois une faveur.
Je te dois quoi ? a demandé la fillette.
J’ai fait quelque chose pour toi, a dit Bret. Tu as promis de faire quelque chose pour moi.
J’ai dit ça se pourrait, a dit la fillette.
Je veux que tu me promettes, a dit Bret, de téléphoner aux gens qui sont responsables de toi pour leur dire où tu es et ce que tu comptes faire.
Je ne peux pas, a dit la fillette.
Pourquoi ? a dit Bret.
Je n’ai pas de téléphone, a dit la fillette.
Elle s’était levée et elle courait déjà en direction de la gare.
Alors donne-moi leur nom et un numéro pour que je puisse leur dire où tu es, a crié Bret après elle. Donne-moi le nom de ton école. Au moins ça.
Allez, viens, a dit la fillette. Vite. On va le rater.
Je ne peux pas partir avec toi, a dit Bret.
Elle a entendu la fillette dire à l’homme du portillon qu’elle n’avait pas de billet. Le type a quand même ouvert. Elle a entendu la fillette le remercier au passage. Elle a sorti son téléphone pour appeler qui ? Les secours ? Les pompiers ? La police ? Une ambulance ?
Quand elle a relevé la tête, la fillette avait disparu en direction des quais.
Elle a secoué la tête. Elle a fait demi-tour pour reprendre son chemin en direction du travail.
Au bout de trois minutes, elle s’est arrêtée sur la route. Elle est repartie en sens inverse.
Elle a couru vers la gare. Elle s’est arrêtée au portillon.
Laissez-moi passer, s’il vous plaît, elle a crié à l’homme qui actionnait le portillon.
Il s’est approché.
Votre billet ? il a demandé.
Je veux rattraper cette fillette que vous avez laissée passer il y a une minute, elle a dit.
Pour ça, il faut un billet valide, a dit le type.
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