Printemps

Ali Smith · Chapitre 10 sur 42

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Printemps

Avril dernier. Le dernier mois...

Avril dernier. Le dernier mois d’avril. Quatre mois avant qu’elle meure. Même si, sur le moment, personne ne le sait encore, bien sûr.

Mais ce que tout le monde sait ce jour-là, c’est que c’est la plus chaude journée d’avril depuis la naissance de Richard. Ils disent ça à la radio et à la télévision comme si c’était incroyablement lointain, une tout autre époque.

Ce qui est le cas.

Il entre dans un magasin Maplin pour acheter une carte mémoire. La chaîne Maplin va bientôt fermer. TOUT DOIT DISPARAÎTRE. On dirait que le magasin a été pillé. Il demande à un type – son badge indique que c’est le gérant – s’il lui reste des cartes mémoire. Le type secoue la tête. Trop tard, Richard remarque le contour sombre et le bord rouge des yeux de cet homme qui sans doute gagnait bien sa vie, qui avait pris un magasin en gérance, et tout à coup, ça ne veut plus rien dire, en fin de compte, tout ça n’a plus aucun sens.

Sa vie telle qu’il la connaissait est terminée et moi, je lui demande une foutue carte mémoire. Je suis un gourdin sur pattes, pense Richard en ressortant du magasin dévasté.

Il marche sur le trottoir dans la chaleur anormale.

Je suis vraiment stupide, il dit à Paddy en arrivant chez elle. Je suis un monstre en ce monde.

Paddy n’est plus qu’un sac d’os. Presque toute sa fureur s’est consumée, elle aussi. Elle est devenue philosophe sur beaucoup de sujets qui la faisaient encore enrager deux jours plus tôt.

Deux jours plus tôt à peine, elle enrageait au sujet du gouvernement britannique et de l’Irlande.

Il se peut qu’ils ne sachent pas ce qu’ils font, avait-elle dit. Il se peut aussi qu’ils sachent très bien ce qu’ils sont en train de faire. Je ne leur pardonnerai jamais, personne qui a connu ça ne peut pardonner. Déterrer les anciennes haines.

Il y avait deux autres choses qui la mettaient en colère, aussi.

Oh, je comprends le Brexit, avait-elle dit. Tous ces gens furieux pour toutes les raisons du monde contre la démocratie. Ce que je ne comprends pas, c’est le scandale Windrush. Ce que je n’arrive pas à saisir, ni à accepter, c’est la tour Grenfell. Windrush, Grenfell, ne sont pas des notes de bas de page de l’histoire. C’est l’histoire.

Toute l’histoire est notes de bas de page, Paddy, il a dit.

Le Commonwealth, elle a dit. Quel mensonge. Pourquoi il n’y a pas eu un tollé de la taille de ce Royaume qui est soi-disant uni ? À n’importe quelle autre période de ma vie, ce genre de chose aurait fait chuter un gouvernement. Où sont passées les bonnes gens de ce pays ?

Lassitude de la compassion, a dit Richard.

Rien à foutre de la lassitude de la compassion, elle a dit. Les gens n’ont plus d’âme.

Le racisme, a dit Richard. Légitimé. La division légitimée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par tous les journaux et chaînes d’information, sur tous ces écrans, à la grâce du dieu des incessants nouveaux commencements, ce dieu qu’on appelle internet.

Je sais que les gens sont divisés, elle a dit. Les gens l’ont toujours été. Mais les gens n’étaient pas – ils ne sont pas – injustes. Avant, même le racisme britannique reculait quand ça touchait à l’injustice.

Tu as vécu dans un monde protégé, a dit Richard.

Laisse-moi rire, elle a dit. Je suis irlandaise. J’étais irlandaise dans les années 1950. J’étais irlandaise quand être un Irlandais à Londres, c’était être à la fois un Noir et un chien. Je connais très bien les Britanniques. J’étais irlandaise dans les années 1970. Tu t’en souviens ?

Oui, je m’en souviens, il a dit. Comme toi, je suis vieux.

Un jumeau est apparu.

Maman, calme-toi. Richard, s’il te plaît. Ne la lance pas sur Donald Trump.

On ne parle pas de Trump, a répondu Richard.

On ne parle pas de lui, bon sang, a dit Paddy. On ne va pas faire quelque chose qu’un démagogue narcissique rêve qu’on fasse.

Je t’en supplie, Richard, dit le jumeau. Et ne parlez pas non plus du changement climatique ni de la progression de la droite ni de la crise des migrants ni du Brexit ni de Windrush ni de Grenfell ni de la frontière irlandaise.

Tu plaisantes ? a dit Richard. Il ne resterait plus rien pour la mettre en colère.

Ne dis pas crise des migrants, a dit Paddy. Je te l’ai déjà expliqué des millions de fois. Ce sont des gens. C’est multiplié par soixante millions un individu qui traverse le monde et franchit tous les obstacles qui se dressent devant lui, qui affronte le monde contre vents et marées, lesquels empirent de jour en jour. La crise des migrants. Tu es toi-même fils de migrante.

Richard, dit le jumeau comme si sa mère n’était pas là. Je suis sérieux. Si maman continue à être énervée comme ça après tes visites, nous allons te demander de ne plus venir.

Il faudra d’abord passer sur mon cadavre, putain, a dit Paddy.

Elle est tellement énervée, après, a dit le jumeau.

Je ne suis pas énervée, a dit Paddy.

Après tes visites, on n’arrive pas à lui faire prendre ses médicaments, a dit le jumeau d’un air énervé.

Ça c’est vrai, a dit Paddy.

Son putain de cadavre :

Ils l’avaient sédatée jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Elle était vieille, elle était malade, c’était le moment pour elle de partir, elle avait perdu toute qualité de vie. La morphine l’avait métamorphosée : une semaine, elle était au fait des choses, encore pleine d’esprit et d’énergie. La suivante, Mais qu’est-ce qui crie comme ça ? Mes oreilles ne sont que cris. Puis elle n’avait plus été capable de suivre une conversation, puis son visage n’était plus qu’inquiétude, comme si elle avait perdu quelque chose sans qu’elle sache quoi.

Non qu’elle ait jamais cessé de prononcer des mots plus gros que tout le monde.

Pas de psychopompeusité ici, avait-elle dit sur son lit de mort.

Non qu’elle ait jamais vraiment cessé d’être là, malgré le délire induit par la perfusion. Ce qu’ils oublient au sujet de Windrush, c’est que c’est une rivière, et qu’une rivière a plus souvent qu’à son tour une source, qu’elle se jette dans d’autres rivières puis finit par former quelque chose d’aussi vaste que l’océan.

Cette perfusion est-elle vraiment nécessaire ? a demandé Richard au jumeau.

Le jumeau a demandé à Richard de sortir de la chambre.

Puis le jumeau a dit à Richard de sortir de la chambre.

L’autre jumeau était assis sur une chaise devant la porte. Il avait la tête baissée vers ses pieds ou vers le plancher. En passant, il fallait prendre garde à ne pas le bousculer dans l’escalier.

Cette perfusion est-elle vraiment nécessaire ? a demandé Richard à l’autre jumeau.

Que veux-tu que j’y fasse ? il a répondu. Je n’ai pas mon mot à dire. Je ne peux pas lui donner des ordres. Je suis le cadet.

Tu es son cadet de quatre minutes, a dit Richard. Et tu es un adulte maintenant. Tu as plus de cinquante ans, bon sang.

Le jumeau a gardé la tête baissée vers le parquet. Richard est passé près de lui sans grandes précautions et il est rentré chez lui.

Dix jours plus tard, il lisait dans le Guardian :

Patricia Heal née Hardiman.

Mais ça, c’est dans le futur. Là, c’est encore le mois d’avril.

Il lui parle du type chez Maplin.

Tout doit disparaître, elle répète comme si c’était de la poésie.

Et moi qui lui demande une carte mémoire, il dit. Je suis le type le plus maladroit sur Terre.

Les cartes mémoire, elle dit. La mémoire, on en a et on n’en a plus. La morphine fait perdre la mémoire. On oublie tout, surtout ce qu’on voulait garder. Bref, c’est la merde.

Elle rit.

Pourquoi ils te mettent ça ? demande Richard. Tu as mal quelque part ?

Nulle part, elle dit.

Je croyais qu’on n’avait ça qu’à la toute fin, dit Richard. Tu n’en es pas là.

Merci, elle dit.

Le jumeau, qui surgit déjà dans le couloir, s’agace.

Peux-tu partir, Richard, s’il te plaît ? il demande.

Dermot, je viens juste d’arriver, répond Richard.

Paddy regarde le jumeau.

Toute une génération d’enfants qui n’ont aucune idée qu’ils vont mourir un jour, elle dit.

Maman, dit le jumeau.

Mourir, c’est salutaire, Dick, dit Paddy. C’est un cadeau. En voyant Trump, je vois tous les autres, ces nouveaux tyrans mondiaux, ces chefs de meute, ces racistes, ces suprémacistes blancs, ces nouveaux croisés de l’agitation, ces gangsters partout dans le monde, et ce à quoi je pense, c’est à Hamlet et cette trop trop solide chair. Mais elle finira par fondre comme neige au soleil.

Elle dit tout ça en continuant à regarder le jumeau.

Je reviens dans une minute avec la cuiller, maman, dit le jumeau. Ne t’attarde pas, Richard. Elle est très très fatiguée aujourd’hui.

Le jumeau disparaît en direction de la cuisine.

Paddy se tourne vers Richard.

Ils veulent ma mort, elle dit.

Elle dit ça sans rancœur.

C’est ce qui est censé arriver, elle dit. C’est le sens de l’histoire. C’est naturel, Doubledick. Ah, les gosses. Je devrais remercier Dieu qu’ils aient enfin réussi à se mettre d’accord sur quelque chose.

Elle ferme les yeux, elle les rouvre.

La famille, elle dit.

Au moins, toi, tu as une famille, dit Richard.

Oui, elle dit. J’en ai eu une. Mais toi aussi.

D’une façon ou d’une autre, en grande partie grâce à toi, il dit.

Elle secoue la tête.

Si je suis honnête, j’aimerais bien que la mienne ressemble un peu plus à la tienne, elle dit.

Ah. Eh bien, si tu veux savoir, dehors, le temps est devenu fou. Tu ne rates rien, Pad. L’un des pires printemps dont je me souvienne. De la neige jusqu’à là il y a deux semaines à peine. Moins sept degrés. Et maintenant, il fait vingt-neuf.

Tu te trompes, elle dit. C’est l’un des plus charmants printemps que j’aie connus. Les plantes n’attendaient que de pousser. Tout ce froid. Et tout ce vert.

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