Printemps
Puis, quand elles atteignent la...
Puis, quand elles atteignent la gare de l’endroit représenté sur la carte postale, un vieux type qui a perdu la boule les retarde encore plus.
Bret se retourne à la sortie au moment où le train quitte la gare et elle aperçoit Florence au bout du long quai.
Elle repart en courant sur le quai pour la rejoindre.
Faites pivoter vos jambes, dit Florence à un type décoiffé sur la voie. Asseyez-vous d’abord sur le côté. Puis à trois, levez les jambes.
Trois employés de la gare sont eux aussi en train de courir vers le type, qui pleure les bras écartés, comme s’il ne supportait pas de toucher ses flancs. Deux employés sautent et le hissent sur le quai. Et continuent à le tenir.
Il avait perdu quelque chose, qu’est-ce que vous avez perdu, déjà ? demande Florence. Quelque chose est tombé sur la voie. C’était quoi, déjà ?
Mon euh, mon stylo, répond le type.
Son stylo, dit Florence. Il a laissé tomber son stylo.
Il m’a échappé des mains, il dit, je le tenais, je l’ai lancé en l’air par accident, il a volé, et comme c’est un objet très sentimental j’ai, euh.
Un stylo, dit une femme, la cheffe de gare ou quelque chose comme ça.
Oui, dit le type.
Vous êtes descendu en violation du règlement et au péril de votre vie sur des rails où vous auriez pu provoquer un accident mortel, des blessés graves et des traumas, dit la femme. Pas seulement pour vous mais pour tous les gens dans ce train qui vient de repartir. Sans parler des gens qui travaillent ici. Qui auraient pu subir des représailles et des sanctions quant à leur statut. Sans parler des conséquences sur les trains déjà en retard partout dans le pays. Tout ça parce que vous avez laissé tomber un stylo. J’aurai décidément tout vu. Et il est où, ce stylo ? J’aimerais voir le stylo qui aurait pu vous coûter la vie et mon boulot.
Ici, dit Florence.
Elle tend au type un stylo que Bret reconnaît comme l’un des stylos gratuits de l’hôtel où elles ont passé la nuit.
Bret éclate de rire.
Un stylo Holiday Inn ? demande la femme.
Important, dit l’homme. Sentimental.
Il signifie beaucoup pour lui, dit Florence.
L’homme fond à nouveau en larmes.
Vous n’avez pas besoin de le tenir comme ça. Vous pouvez le lâcher maintenant, dit Florence.
Les deux hommes lâchent les bras du type. Puis ils ont l’air un peu surpris d’avoir obéi. Ça fait trois employés de gare qui fulminent. Ils insistent sur le fait que le type a commis un délit. La femme parle d’appeler la police et sort un téléphone.
Florence lui fait un regard chaleureux.
C’est plus une question d’objet perdu que de délit, dit Florence. Quelque chose a été perdu, puis retrouvé. Monsieur ne voulait faire de mal à personne. Aucun mal n’a été fait.
La femme la regarde, puis regarde le type en larmes.
D’accord, aucun mal n’a été fait, elle dit.
Elle a l’air ahurie d’avoir dit ça.
C’est ce dont ça a l’air. C’est bien ce qu’il semble, dit Bret.
Les employés de la gare ont tous le même air choqué. Ils disparaissent par des portes à plusieurs endroits du bâtiment, Florence et elle font sortir l’homme en larmes de la gare, il s’essuie le nez sur sa manche. Il s’excuse de ce geste dégoûtant. Il s’assied sur un banc devant la gare et leur raconte qu’il a toujours aimé les gares parce que ce sont des endroits où les gens arrivent et repartent, donc des endroits chargés en émotion, puis il continue sur comment un jour où il sortait d’une gare dans la ville où il avait vécu, ça faisait longtemps qu’il n’était pas venu là, il voulait voir ce qu’il avait parmi les cartons stockés là depuis la mort de ses parents, quand il est sorti de la gare, il a entendu quelqu’un chanter derrière lui une chanson, il ne trouvait pas ce que c’était, il la connaissait mais il n’arrivait pas à se rappeler son titre, c’était une belle voix, puis il s’est souvenu que la chanson s’appelait Chaque fois qu’on se dit au revoir, il a entendu des pas derrière lui, alors il a ralenti pour laisser passer la personne, et la personne était une jeune femme, si c’était elle qui chantait, elle ne chantait plus, et elle était bien trop jeune et elle ne portait pas les bons vêtements pour connaître une chanson aussi vieille ou pour savoir comment chanter une chanson comme ça avec autant de sentiments.
Le type s’est tu.
Tant mieux, parce qu’il est vraiment pénible, en fait.
Des larmes recommencent à couler sur ses joues.
Bret fait le même sourire qu’au boulot, celui qu’elle affiche quand les gens, personnel comme déts, pleurent.
Et si on allait lui chercher un café, elle dit.
Vous voulez un café ? demande Florence au type.
C’est un ivrogne, dit Bret. Il y a un camion à café.
Je ne suis pas ivre. Et ce camion ne sert pas de café, dit le type.
Mais si, dit Bret. Il y a écrit café sur son flanc.
Bret s’approche de la camionnette.
Quand elle revient, Dieu merci le type ne pleure plus.
Vous êtes réalisateur ? elle lui demande.
Plus ou moins, il répond.
Ça veut dire que vous l’êtes ou que vous ne l’êtes pas ? elle demande.
Mais il fait un signe de tête pour désigner Florence, qui est maintenant celle qui pleure.
Qu’est-ce que vous lui avez fait ? demande Bret, tout à coup si protectrice qu’elle doit se contenir pour ne pas lui mettre un coup de poing dans la figure.
Il a dit que la bibliothèque était fermée, dit Florence.
Le type recule de quelques pas face à la fureur de Bret.
Et alors, dit le type, c’est vrai. Elle est fermée le mardi.
Ce n’est pas grave, dit Bret.
Elle passe un bras autour des épaules de Florence.
Il ne faut pas pleurer pour ça, elle dit. On ira à une autre bibliothèque. On ira dans une plus grande ville.
Mais j’avais besoin que cette bibliothèque soit ouverte, dit Florence.
On peut regarder tout ce dont tu as besoin sur mon téléphone, dit Bret. J’ai une bibliothèque dans la poche. Tiens. Qu’est-ce que tu as besoin de chercher ?
Je dois aller à l’endroit sur la carte, dit Florence, puis à sa bibliothèque. Je n’ai pas d’autre message, pas plus de message que ça.
Bret la prend par les épaules et la place face au camion à café.
Tu vois la dame là-bas, là-dedans ? elle dit.
Florence s’essuie un œil pour regarder.
Tu la connais ?
Florence secoue la tête.
Elle, elle te connaît, dit Bret.
Comment ça ? demande Florence.
Elle vient de me demander si tu étais Florence, dit Bret.
Qui c’est ? demande Florence.
C’est drôle, c’est à peu près la question qu’elle vient de me poser, dit Bret. J’ai demandé un café et elle a dit qu’elle ne faisait pas de café. Puis elle a dit, cette fillette près du type avec qui vous êtes, par hasard, elle ne s’appellerait pas Florence ?
Je n’ai rien dit. Puis elle m’a examinée des pieds à la tête et elle a dit,
j’ai déjà fait la connaissance de monsieur le réalisateur, mais qui êtes-vous quand vous êtes chez vous, madame en uniforme Sa4A ?
Alors j’ai dit,
le truc, madame Camion à café qui n’est pas un putain de camion à café, c’est que je ne suis pas chez moi pour l’instant. Je suis très très loin de chez moi. Alors je peux être n’importe qui. Absolument n’importe qui.
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