Printemps
12 h 33 sur la...
12 h 33 sur la pendule du tableau de bord du camion à café. Mais qui s’intéresse encore à l’heure ? Peut-être pour la toute première fois, Richard s’est libéré du temps. Il a le tournis devant cette vie dans l’au-delà qui s’ouvre à lui, il file à cent kilomètres-heure dans une zone limitée à cinquante (il est presque assis face au volant, il voit donc le compteur) entre deux femmes, tant qu’à faire. Ils se rendent à la ville la plus proche. La femme qui s’appelle Alda y emmenait les deux filles et elle lui a proposé de le prendre, lui aussi, et il a dit oui et là, ils sont assis à l’avant de la camionnette parce que, à l’arrière, il y a juste du linoléum par terre entre les placards et les machines. La fillette qui lui a donné le stylo est plaquée contre la portière du passager. Lui-même est pris en étau entre les deux femmes, une jambe de chaque côté du levier de vitesses. Heureusement que c’est une boîte automatique, sinon ça serait compliqué. Les sièges luisants en cuir marron sont agréables. L’intérieur de ces camionnettes est vraiment chouette. La portière côté conducteur s’ouvre comme dans le temps, comme sur le continent, à l’inverse d’une portière de voiture ou de camionnette normale. Cependant, le volant est à droite, comme il se doit. C’est un peu gadget, mais tout de même impressionnant.
C’est quoi, ça ? il demande. Sur la colline. Le château.
Ce n’est pas un château, dit la femme du camion à café. C’est Ruthven Barracks.
La femme du camion à café s’appelle Alda Lyons. Elle le leur a dit devant la gare. Elle travaille à la bibliothèque de la ville.
C’est l’endroit où la rébellion jacobite s’est terminée, elle dit. Cet endroit a brûlé le lendemain de Culloden.
Le lendemain de quoi ? demande Richard.
De Culloden, elle répond.
C’était bien ce que j’avais entendu, dit Richard. Culloden. Un très bon film.
Et pas seulement, dit Alda. Une bataille, aussi. Et un lieu.
Oui, dit Richard. Mais également un film. De Peter Watkins. La toute dernière bataille entre Anglais et Écossais.
Très juste, elle dit (à la manière d’une bibliothécaire). Les Hanovriens contre les Jacobites. Parce qu’on aime bien simplifier. Le temps simplifie tout. La caserne de Ruthven a été incendiée en avril 1746. Ce qui restait de l’armée jacobite s’y est rassemblé au lendemain de la bataille, ils ont attendu là le message de ce cher bon Prince Charles-Edouard qui a déclaré que tout était fini, que chacun devait prendre soin de soi. Alors ils ont mis le feu à l’endroit pour que l’autre armée ne puisse pas l’utiliser, et ils sont partis.
Watkins a aussi réalisé ce documentaire sur les frappes nucléaires qu’ils ont eu trop peur de diffuser, dit Richard. The War Game.
Je m’en souviens, dit Alda. Je me souviens aussi de son Culloden.
Culloden. Culloden, répète Richard.
Tellement bon que vous le répétez, dit Alda.
En fait, toute ma vie, je l’ai mal prononcé, dit Richard. J’accentuais la mauvaise syllabe.
Alors que vous avez vu ce film qui était si bon, dit Alda. Eh bien.
Cassandre, ici présente, dit la jeune femme en uniforme de garde de sécurité. Elle sait quelques petites choses sur les frappes nucléaires qui m’ont fait bien peur, hier.
L’automne nucléaire perpétuel, dit la fillette. On est à cinq explosions à peine de ne plus connaître que cette saison sur la planète.
Cinq, c’est bien ça ? demande Alda.
Peut-être moins, répond la fillette. Vu que j’ai douze ans, et qu’il ne reste plus que douze ans pour éviter que le monde soit détruit par le changement climatique, il y a une urgence qui a juste ma durée de vie de faire quelque chose pour empêcher ça.
Je croyais que tu t’appelais Florence, dit le type.
Je suis capable d’avoir plus d’un nom, dit la fillette.
Moi aussi, dit Alda.
Je parlais de la Cassandre prophétique, dit la garde de sécurité, celle qui prédit l’avenir aux gens mais personne ne croit un mot de ce qu’elle raconte.
La gardienne est une amie de la fillette ou de sa famille. Elle s’appelle Brett. Comme Brett Somers, suppose Richard.
(Même si elle ne ressemble pas du tout à Brett Somers, ce qui est bien dommage.
Sexiste. Un homme sans intelligence émotionnelle.
Très vrai. Mais peut-être un peu dur envers toi-même, dit sa fille imaginaire.)
Cet endroit, Ruthven, demande Richard. C’est beau ? Je cherche un lieu.
Pour tourner un film ? demande la fillette.
Non, il répond. Pour une amie à moi morte récemment. Je cherche un lieu d’où je puisse lui envoyer une pensée, un signe, depuis un bel endroit. Ce qui est la raison pour laquelle je suis ici, dans le Nord.
Je connais de bien meilleurs endroits pour ce genre de chose, dit Alda.
Quand est-ce que votre amie est morte ? demande la fillette.
En août, il répond.
C’est encore récent, dit Alda. Je suis désolée.
Merci, il dit. Elle était scénariste, souvent pour moi. J’ai eu la chance de travailler avec elle. C’était la meilleure. Vous êtes bien trop jeunes pour avoir vu ce qu’elle a pu faire, toutes autant que vous êtes. Si vous regardiez la télévision dans les années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, vous avez forcément vu quelque chose d’elle, et si c’est le cas, vous n’avez pas pu oublier, et même si c’est le cas, c’est resté quelque part en vous. Un immense talent largement sous-estimé.
Alda désigne du pouce les ruines qu’ils dépassent.
Ici, pas de doute, c’est splendide, elle dit. Mais l’histoire qui y est attachée ne l’est pas autant.
D’accord, il dit.
Le contrôle institutionnalisé de certaines personnes par d’autres, dit Alda. Combats, destructions, défaites.
Votre amie était-elle défaite ? demande la fillette.
C’est un mot que je ne peux en aucune manière lui associer, il dit.
Alors pas là, dit Alda. Ils ont construit la caserne de Ruthven sur les ruines d’un ou deux châteaux qui avaient brûlé. C’est resté comme en 1746, sans doute parce que si on avait construit par-dessus, quelqu’un l’aurait brûlé. Le gouvernement anglais a construit la caserne de Ruthven suite à l’Acte d’Union avec l’Écosse, ils comptaient gagner encore plus d’argent grâce à cette nouvelle terre. Alors ils l’ont donnée à l’armée. Ça a été une zone militaire pendant presque un siècle. D’autant plus après Culloden. Puis c’est devenu une chasse gardée. Une réserve de cerfs.
C’est bien trop montagneux pour que des gens vivent là, dit Richard. Mais c’est ce qui fait la beauté des Highlands. Cet endroit magnifiquement désert.
Il voit une rougeur envahir le cou d’Alda, la femme du camion à café. Le rouge remonte depuis le col de sa veste jusqu’à ses oreilles.
Non, c’était au contraire très vivant, et même assez peuplé, bien plus que maintenant. Même si les évacuations n’ont pas eu ici un impact aussi fort que partout ailleurs dans le Nord.
Une évacuation, dit Richard.
Oui, dit Alda. Encore un mot pour votre collection de mots mal accentués.
Comme dans évacuation sanitaire ? demande la fillette.
Comme quand la classe dominante anglaise, avec l’aide de chefs de clan et propriétaires terriens corrompus, a réduit de manière systématique la population des Highlands, il y a deux cents ans, une seconde à l’échelle de l’histoire, par « réduire » je veux dire qu’ils abattaient les gens, comme des arbres, pour ensuite écrire dans les journaux qu’ils civilisaient les lieux, qu’ils pacifiaient les sauvages. Ils étaient malins, ceux qui vivaient ici. Ils n’avaient pas le choix. C’est une terre dure à cultiver, mais, contre toute attente, ils y étaient parvenus et vivaient ainsi depuis des siècles. Ces sauvages dont je descends.
Réalisateur, c’est ça ? C’est comme metteur en scène ? demande la gardienne Brett.
Il incline la tête vers elle et répète avec ironie.
Oui, comme metteur en scène.
Ah ouais ? Vraiment ?
Essentiellement pour la télévision, il répond. Malheureusement pour moi. Je viens d’une époque où tout ce qui était progressiste à la télévision était souvent voué à un sort malheureux.
Elle se lance dans une longue histoire sur un film qu’elle a vu un jour à la télévision qu’elle n’a jamais oublié. Mais Richard n’écoute plus parce que, à la radio, quoique à volume très bas, passe cette vieille chanson pop sur la joie et l’amusement à travers les saisons que chante ce type à la voix fluette, où il est question de sa mort prochaine et de comment il dit au revoir à tous ses amis. Ça revient tout à coup à l’esprit de Richard :
Années soixante-dix. 1973 ? 74 ? Paddy appelle et le réveille en pleine nuit.
Doubledick, j’ai besoin de toi tout de suite. Tu peux venir ?
Il est 2 h 45 du matin. Il hèle un taxi sous la pluie.
Un jumeau, pré-adolescent à l’époque, lui ouvre la porte.
Ta mère m’a appelé, il dit. Qu’est-ce qui se passe ?
On entend de la musique en provenance de la maison mitoyenne, forte pour trois heures du matin.
Te voilà, dit Paddy. Bon. On ne sait plus quoi faire. Le pire, c’est dans ma chambre, mais les garçons l’entendent même dans la leur tout au fond de la maison. Le seul endroit où on est un peu tranquilles, c’est la salle de bains. Mais on ne peut pas tous dormir dans la salle de bains.
La chanson se termine. La musique s’arrête.
Et voilà, dit Richard.
Paddy hausse un sourcil.
La chanson recommence.
Ah, dit Richard.
Paddy et le jumeau rient. L’autre jumeau, qui se trouve dans une pièce quelque part derrière, rit lui aussi.
C’est quoi ? demande Richard.
Le numéro un au top 50, répond un jumeau.
Terry Jacks. Seasons in the Sun, les saisons au soleil, crie l’autre de plus loin.
Tu as essayé de téléphoner ? demande Richard.
On est tombés sur un disque, répond le jumeau sur le palier.
Les deux jumeaux éclatent de rire.
On a appelé, dit Paddy, on est allé sonner, on a frappé à la porte de derrière, à celle de devant, on a donné des coups de poing dans les murs. On a jeté des pierres contre les vitres. De là à en conclure qu’il y a toutes les chances qu’ils ne soient pas là…
C’est comme ça depuis quatre heures et demie de l’après-midi, crie le jumeau depuis sa chambre.
Le saphir va finir par s’user, dit Richard.
Un diamant. Ça pourrait prendre des jours.
La police ? propose Richard.
Paddy lui jette un regard méprisant.
Elle refuse d’appeler la police et elle refuse qu’on l’appelle, dit le jumeau dans la chambre.
Et si quelqu’un était mort là-dedans ? il demande.
Même si c’était le cas, elle ne nous laissera pas appeler la police, répond l’autre jumeau.
S’ils sont là et pas encore morts, je me dévoue, crie le jumeau de la chambre.
La chanson se termine et recommence.
Et même si les Hardwick sont morts là-dedans, dit l’autre jumeau, on sait bien que Terry Jack lui, est immortel.
Plus de quarante ans après, Richard se souvient d’avoir escaladé un toit plat pour forcer une fenêtre, puis s’être glissé dans une maison vide, avoir suivi le bruit à l’oreille jusqu’au salon puis soulevé le bras de la platine et pris le disque pour le ramener à Paddy. Il la revoit, à quatre heures du matin, glisser un crayon dans le trou du disque, puis eux quatre, assis devant un café instantané, celui que tout le monde prenait avec du lait en poudre, regarder l’un des jumeaux tenir le 45 tours le plus près possible des quatre brûleurs de la gazinière tous allumés.
Puis Richard était reparti chez les voisins par la fenêtre toujours ouverte et il avait laissé le 45 tours plié en deux sur le tapis près du tourne-disque avec un mot, une saison de trop au soleil.
Il avait fermé la fenêtre pour qu’on ne voie pas qu’elle avait été forcée et il était ressorti par la porte du jardin, qu’il avait ouverte avec une clef dénichée sur le cadre. Il avait refermé. Et tendu la clef à Paddy.
Au cas où Terry Jack se réveillerait d’entre les morts, il avait dit.
Ce qui avait fait rire les jumeaux.
Il rit maintenant sur cette route d’un tout autre pays qu’il parcourt en compagnie d’inconnues.
À croire que les années soixante sont de retour.
Il n’est toujours pas mort.
Ah ! ah !
Il sourit avec délice à la femme en uniforme de gardien. Elle lui lance un regard très étrange.
Le plus stupéfiant dans ce souvenir, après tant d’années, c’est qu’il ressent de l’affection pour les jumeaux. Le gentil petit Dermot qui rit. Le gentil Patrick au cœur tendre qui rit avec ses mains sur le visage.
De toute évidence, la femme en uniforme attend une réaction de sa part. La fillette attend, elle aussi. Mais il ne sait pas du tout de quoi elles parlaient.
Parfois, il dit, on ignore pourquoi les gens agissent comment ils agissent. On ne peut que faire de notre mieux, c’est le mieux qu’on puisse faire, avec le plus de gaieté possible.
Il y avait peu de chance qu’il éprouve de la gaieté, dit la gardienne. Les nazis allaient lui mettre une balle dans la tête.
Les nazis ?
Euh.
Richard cherche une réponse convenable.
Une période affreuse, il dit. Vraiment. Je me suis toujours senti soulagé de ne pas l’avoir connue. Ça passe sans cesse à la télévision maintenant, avec toujours les mêmes horribles extraits, les mêmes têtes, les mêmes brutes qui crient n’achetez rien aux Juifs, les mêmes devantures couvertes de slogans, les mêmes gens terrorisés qui marchent vers des trains ou qui en descendent dans la boue, ce même vieil extrait de Hitler qui hurle. À croire que l’Histoire, même aussi terrible, n’est qu’un divertissement. Ce poison. Cette colère. Cette brutalité. Ces pertes. On pourrait croire qu’on a compris la leçon. Mais au lieu de ça, on appuie sur repeat et on met ça en fond pendant qu’on continue à vivre nos vies comme si de rien n’était. C’est une époque terrible qui peut si facilement revenir. Il suffit de taper quelques mots et ça surgit sur n’importe quel écran. Un peu comme ce morceau qui passait il y a une minute à la radio. C’est aussi le cas dans les supermarchés où passe une musique qui date de plusieurs dizaines d’années comme si c’était une bande-son actuelle. Car c’est une bande-son actuelle. Ou tout comme. C’est comme un cheval entravé sans cesse retenu par quelque chose.
La gardienne lui dit merci.
De rien, il dit.
Il fait un clin d’œil à la fillette qui l’a sorti des rails. Ils sont tellement entassés dans cette camionnette, elle est tellement plaquée contre la portière qu’elle ne peut presque pas tourner la tête.
Ça va ? il demande.
Ça va, elle dit. Je fais de mon mieux, pour faire face à la situation et être de la meilleure humeur possible.
Tout le monde rit.
N’importe qui sur la route à cet instant aura vu une image que Richard aurait aimé mettre dans un film.
Tu te crois drôle, dit la gardienne.
Je suis drôle, dit la fillette.
Une drôle de fille, oui, dit la gardienne.
Puis tout le monde se tait dans la camionnette tandis que passe le morceau The Final Countdown, Alda tend la main pour éteindre la radio.
C’est mieux ? elle demande à Richard.
Je suis désolé, il dit. Je ne me plaignais de rien.
Mais vous avez raison. Comme ça, nous n’avons plus d’entrave.
Elle appuie sur l’accélérateur. La camionnette prend de la vitesse.
Ça fonce, ces engins.
C’est encore loin ? demande à nouveau la fillette.
Le champ de bataille, dit Alda. Eh bien.
On va sur un champ de bataille ? demande Richard. Le champ de bataille ?
C’est encore loin comment ? demande la fillette.
Répondez-lui, dit la gardienne.
Pas très loin, dit Alda.
En termes de minutes, d’heures, de jours, de semaines ou de mois ? demande la fillette.
Selon mes estimations, c’est à une légende et deux vieilles chansons d’ici, dit Alda.
De chansons ? demande Brett. Elle va chanter ?
Saviez-vous, dit Alda, que le terme slogan vient du gaélique ? C’est le fait que ce monsieur ici présent l’ait employé qui m’y a fait penser. Ça vient des cris que poussaient les guerriers. Sluagh-ghairm. Slogan. Un cri de guerre. Cela dit tout ce qu’il faut savoir sur les slogans, que ce soit reprenez le contrôle ou partir, c’est partir, ou encore n’achetez rien aux Juifs ou I’m Lovin’ it ou Just do it ou toute aide est bonne à prendre.
C’est pas ma tasse de thé, dit la garde de sécurité.
Je m’en fous de la langue du temps qui passe, dit la fillette. Du moment qu’il passe.
OceanofPDF.com