Printemps

Ali Smith · Chapitre 9 sur 42

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Printemps

Un avis de décès paraît...

Un avis de décès paraît dans le Guardian environ une semaine après sa mort. Rédigé par l’un des jumeaux. Patricia Heal née Hardiman 20 septembre 1932-11 août 2018.

Elle s’était un jour appelée Patricia Hardiman. Il l’ignorait.

Ils n’avaient pas pensé à mettre le nom de Paddy, celui qu’elle utilisait pourtant dans les génériques, et n’avaient cité que les deux plus célèbres des dix-sept productions originales sur lesquelles ils avaient tous deux collaboré : Sea of Troubles (1971) et Andy Hoffnung (1972), deux dramatiques saluées par la critique, visionnaires et expérimentales avant l’heure, diffusées par la BBC dans l’émission Play for Today. Sea of Troubles a saisi les premiers élans de ce qui deviendrait ensuite le mouvement pour la paix en Irlande du Nord ; Andy Hoffnung a été l’une des toutes premières dramatiques à exprimer à la télévision britannique ce qu’il s’était passé trois décennies plus tôt au cours de l’Holocauste.

Sea of Troubles : de Beatrix Potter aux cocktails Molotov. Jusque-là, il n’y avait presque jamais rien eu sur l’Irlande du Nord ; Alan Whicker avait bien réalisé un documentaire quelques années plus tôt, mais il n’avait quasiment pas été diffusé. Trop risqué. Pour Sea of Troubles, ils avaient agité la caméra afin d’imiter les mouvements de l’œil humain au milieu de véritables gens de façon à présenter des fragments de leur vie, là où ils vivaient vraiment et ce qu’ils disaient dans leur vie de tous les jours en conservant leur anonymat et en les protégeant car les visages n’apparaissaient jamais, ils se contentaient de filmer tout autour d’eux pendant qu’ils parlaient, ils saisissaient la façon dont ils bougeaient leurs mains, la fumée de leur cigarette, les objets sur la table de la cuisine ou la tablette de la cheminée ; un chapelet, une photo de monarque à cheval, un motif sur une table en Formica, le portrait du marin sur un paquet de John Player’s, un cendrier vide ou plein, une soucoupe, une bouilloire posée sur le fourneau, un évier en céramique récuré à fond, des pois de senteur sur une treille par une fenêtre, des cheveux enroulés dans des bigoudis sous un foulard, de la rouille sur le métal d’une barrière, une matraque de policier accrochée à la porte du jardin, un vieux fanion en tissu soigneusement plié derrière une brique dans la remise d’une ferme.

Un soldat qui fouille un adolescent aux cheveux longs en jean et chemise en lui tapotant les jambes. Un soldat qui agite un bâton métallique en direction d’un groupe de huit ou neuf femmes. Les pieds d’un enfant qui traverse une route loin derrière des barbelés.

Cela avait été l’objet de discussions au Parlement. On avait mieux compris comme ça que par un millier d’articles de journaux. Ils ont prédit le Bloody Sunday. (Alors que n’importe qui muni d’un seul œil et d’une moitié de cerveau aurait pu prédire le Bloody Sunday, avait déclaré Paddy l’année suivante quand un journaliste avait écrit quelque part que c’était Sea of Troubles.)

Le premier docudrame expérimental de Paddy. L’un des tous premiers du genre. La première chose que Richard faisait pour de bon. La première chose bien qu’il faisait vraiment. Avec Paddy, au paradis désormais, aussi morte que Beatrix Potter à l’époque pour eux.

Andy Hoffnung : Paddy avait pris place à côté d’un homme pour écouter du Beethoven au Wigmore Hall vers la fin des années 1960. An Die Hoffnung, il lui avait dit avec un sourire. Elle avait cru que c’était son nom, elle s’était présentée à son tour, puis elle avait lu sur le programme qu’il s’agissait d’un morceau.

Après le concert, ils étaient allés dîner. (Ils avaient sans doute couché ensemble.) Il ne lui avait presque rien dit de lui. Mais, fine mouche, Paddy avait compris à demi-mot. Il était à moitié d’origine allemande et à moitié d’origine anglaise. Il avait hérité du pire des deux. Il avait beaucoup perdu, famille, amis, maison, tout ça, et bien d’autres choses encore. Et pourtant, c’était l’homme avec le plus d’espoir qu’elle ait jamais rencontré, avait-elle dit à l’époque. Je ne suis pas naïve. Je le pense vraiment. Je me suis rendu compte en discutant avec lui que le véritable espoir, c’est en fait une histoire d’absence d’espoir.

Comment est-ce possible ? avait dit Richard.

(Il était jaloux.)

Je l’ignore. Mais je l’ai quitté moi-même pleine d’espoir, ce qui veut dire beaucoup pour moi en ce moment, Doubledick.

Le type du concert de Beethoven lui avait pris la main au club où ils étaient allés comme pour lui lire les lignes de la main ou lui dire la bonne aventure, mais au lieu de ça, il avait rejoué la scène d’un film de Charlie Chaplin qu’il se souvenait avoir vu dans son enfance où Chaplin attrape la main d’une femme et, en observant les lignes sur son poignet ou sur sa main, lui annonce combien d’enfants elle aura. Il compte. Il dit qu’elle en aura cinq. Puis il regarde les lignes de sa propre main, il compte, et il arrive à vingt-cinq, trente, trente-cinq, et encore plus.

Puis il a fait son petit rire silencieux, elle a dit, il imitait Chaplin qui riait comme un enfant.

Comment il s’appelle ? a demandé Richard (jaloux). Tu as couché plus d’une fois avec lui ? Il était bon au lit ? Ces deux dernières questions, il ne les pose que dans sa tête. À partir de là, dès qu’elle mentionnait, même en passant, quelque chose au sujet de ce putain de Charlie Chaplin, Richard savait qu’elle pensait, ou qu’elle faisait allusion, comme un petit secret, comme si personne ne pouvait savoir sauf elle, sans idée que Richard l’avait percée à jour, au type de An die Hoffnung.

Elle avait écrit le scénario en quatre semaines. Il était ingénieux, il racontait l’histoire sans la raconter. Un homme blessé parcourt Londres, ouvert à tout. C’est à peu près tout. Le froid, le brouillard. Il ne lui arrive rien, mais d’une manière ou d’une autre, tout ce qu’il touche s’ouvre. Il est assis dans une cuisine avec une carte postale. Envoyée depuis allez savoir quel camp pendant la guerre.

Ici tout va bien, déclare face caméra l’acteur qui joue Andy Hoffnung.

Il est en train de lire la carte.

Mais ensuite, regardez, elle écrit, mais je préférerais être avec la cousine Eury. Eury était un code entre eux pour signifier l’enfer. Eurydice au séjour des morts. Elle dit qu’en réalité, elle aimerait être morte, il dit.

C’est le seul moment où il est question de la guerre dans le scénario. Ailleurs, elle se devine à travers les trottoirs de Londres, les trouées où il y avait autrefois des maisons, les marches en pierre qui conduisent aux mémoriaux, la boue au bord de la Tamise qui s’agite entre ses berges, les grandes portes des musées fermées à cinq heures, les voitures stationnées dans la lumière déclinante, la place du marché une fois le marché fini, alors que les étals sont rangés, qu’il ne reste plus que des cageots brisés et des feuilles de chou. Richard envoie d’un coup de pied un navet qui gît dans le caniveau à l’autre bout de la rue par un mois de février crépusculaire.

Heal née Hardiman.

Richard referme le journal et le plie.

Paddy surgit dans sa tête comme par les portes du Hanged Man en ce jour de leur rencontre. Elle était si belle. Plus âgée que lui de dix-sept ans, même si toute femme plus âgée ou presque aurait paru belle à un homme dans la vingtaine, mais elle était tellement plus que ça, indépendante, du genre inclassable, inclassable dès le début. (On ne peut pas être du genre inclassable, avait-elle dit quand il lui avait dit ça, espèce de débile, comment veux-tu catégoriser l’inclassable.) Elle fumait sans même avoir conscience qu’elle tenait une cigarette, adossée ou penchée sur sa chaise, de cet air de j’en-ai-rien-à-foutre, jusqu’au moment où elle dirait, comme toujours, exactement ce qu’il fallait dire. Sans effort. Comme si elle savait exactement où mener une histoire. Elle tenait à bout de bras un mariage, un travail, des jumeaux à élever, puis, quand son mariage s’était brisé, ça lui avait d’une certaine manière offert encore plus d’insouciance. Lorsque le mariage de Richard avait à son tour volé en éclats à la toute fin des années 1980 et lui aussi, par la même occasion, il avait passé un mois chez elle sur le canapé. Elle l’avait aidé à s’occuper de la maison après le départ de sa femme et de sa fille. Elle l’avait aidé à s’occuper de lui-même.

Il n’avait jamais rencontré de fille comme elle. De femme. Car elle n’était pas qu’une fille.

(Est-ce offensant de dire ça de nos jours ? Il n’en avait aucune idée.)

Assis face à elle au Hanged Man en ce tout premier jour, il se demandait s’ils finiraient par coucher ensemble. (De nos jours, était-ce une pensée offensante ?) Réponse : oui. Mais ça n’était guère utile de le mentionner. Ça serait l’unique fois pour lui que le sexe ne vaudrait pas le coup d’être mentionné. Car ils étaient bien davantage que du sexe. Les personnes avec qui il avait couché au fil des années, avant Paddy, après Paddy, y compris la femme qu’il avait épousée, avaient été là un temps puis elles avaient disparu, en revanche, d’une certaine manière, Paddy était toujours là.

Il y a une différence entre la stratégie narrative et la réalité, mais elles sont symbiotiques, lui avait-elle dit un jour dans les années 1970.

Il était chez elle. C’était par une douce soirée de printemps. Ils écoutaient les informations à la radio dans sa cuisine. Les Maguire venaient d’être condamnés. (À eux tous, ils auraient fait soixante-treize années de prison avant que la sentence soit annulée et que ceux d’entre eux qui vivaient encore soient libérés.) Le ton sentencieux de Paddy était en lien avec la sentence des Maguire. Mais il était bien incapable de savoir ce qu’elle voulait dire.

Entre quoi et quoi ? Il a dit. Elles sont quoi ?

Elle avait éclaté de rire, c’était la première fois qu’elle riait depuis longtemps, elle avait tellement ri qu’il avait bientôt cessé de se sentir vexé et qu’ils avaient fini dans les bras l’un de l’autre. Après coup, elle avait dit, comme tout le monde, j’aime bien tirer mon coup, Doubledick, et c’était un très bon coup.

Merci.

1 avril 1976. er

Puis rien de tel. Ils avaient repris leur travail et leur vie.

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