Sonia

Henry Gréville · Chapitre 10 sur 27

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Sonia

Chapitre IX

 

Goréline et Boris firent au prince la visite promise, et bientôt celui-ci prit l’habitude de venir les voir deux ou trois fois par semaine.

Il faisait à Lydie une cour assidue. Boris s’en apercevait, et plusieurs fois il fut sur le point de dire à son rival le véritable état des choses. Il avait assez apprécié la loyauté du jeune homme pour être persuadé que celui-ci renoncerait à ses attentions dès qu’il serait informé de la vérité. Mais l’indécision de son caractère l’empêcha de se porter à une démarche décisive, qui du reste pouvait avoir ses dangers : comment les parents de Lydie prendraient-ils ce brusque changement ? Et il se résigna à attendre.

Un mois à peine le séparait de son retour à Moscou, et il était assuré que le prince ne les y suivrait pas.

Celui-ci pouvait, à la vérité, faire une demande

 

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officielle de la main de la jeune fille avant l’expiration de ce terme. Mais alors il serait temps... Et c’est ainsi que Boris laissa passer les jours.

Pendant ce temps-là, Lydie faisait ses petites réflexions.

Elle aimait toujours Boris : sa bonne tournure, son visage noble et intelligent, sa passion surtout n’avaient rien perdu de leur charme, mais... elle avait trouvé un point de comparaison : et comment le pauvre étudiant eût-il pu lutter avec ce brillant visiteur, ce gentilhomme accompli, qui, après avoir vécu près des dames de la cour, lui rendait un hommage aussi soutenu ?

Dans ses rêves, elle n’était peut-être pas encore allée jusqu’à se dire que le nom de princesse Armianof valait mieux que celui de madame Grébof ; mais elle avait déjà vu apparaître comme dans un mirage les appartements somptueux, les riches toilettes, les parures de pierres précieuses et surtout les bals de la cour ; ce mot lui faisait battre le cœur : il évoquait devant elle une sorte de vapeur dorée,

 

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un tourbillon de dentelles, de diamants, d’étoffes soyeuses, de lumières, de musique et de parfums, et tout au fond, sur un trône étincelant, la famille impériale, qui avait parlé au prince et qui parlerait aussi un jour à la princesse Armianof...

Elle n’allait pas plus loin ; mais les quatre ans d’attente lui paraissaient bien longs, et elle se demandait avec effroi si au bout de ces quatre années, Boris n’appellerait pas aisance un revenu plus modeste que celui de ses parents, – car elle n’avait nulle idée de la valeur des choses.

Et tous les jours l’heure de la leçon la trouvait plus calme, les baisers furtifs de Boris ne la faisaient plus trembler ; – elle les recevait comme une chose due et les rendait par habitude. Il n’osait l’interroger, et son cœur se brisait en pensant que si par ses travaux il pouvait lui apporter un jour la fortune, il ne pourrait jamais lui donner les fêtes du grand monde.

La part d’influence de madame Goréline dans les pensées de sa fille peut aisément se deviner. Elle ne cessait de lui répéter : Quand tu seras princesse... Et ce mot creusait sûrement une

 

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empreinte ineffaçable comme la goutte d’eau dans le roc.

Le général n’avait point de si haute ambition : ce mariage lui apparaissait comme une chose toute naturelle et charmante, non précisément parce que sa fille deviendrait grande dame, mais parce qu’elle passerait les six mois de l’été dans leur voisinage et qu’il pourrait la voir presque journellement.

On ne se cachait guère de Boris pour faire allusion à cet heureux avenir. Il écoutait en silence, comprimant l’horrible souffrance de son cœur et cherchant les yeux de Lydie pour y lire une consolation ; mais le plus souvent il ne les rencontrait pas.

Avec une sorte de sagacité animale, Sonia avait vu que « son maître » était malheureux. Elle l’accablait de soins et de prévenances, mais sans venir à bout de dissiper sa mélancolie.

Elle avait fini par ne plus lui parler ; elle se contentait de le suivre des yeux avec une expression de chien battu, qui s’éclaircissait aussitôt qu’il jetait un regard sur elle ou

 

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prononçait son nom. Elle avait renoncé à rendre spontanément les petits services que jadis elle offrait à toute la maison ; jadis on la repoussait, on la rudoyait en l’accusant de maladresse ou d’incapacité ; mais depuis qu’on ne l’avait plus là sous la main, toujours prête, toujours alerte, ses pieds actifs et ses mains adroites manquaient à tout le monde.

– Pourquoi n’es-tu pas là quand on a besoin de toi ? lui disait-on rudement.

– Vous m’avez dit cent fois que je n’étais bonne à rien, répondait-elle ; – et les coups de pleuvoir comme grêle sur ce corps débile et chétif, qui semblait s’être fait impassible à force de se roidir.

– Tu n’es vraiment bonne à rien ! lui dit madame Goréline un beau matin.

Ce jour-là, Son Excellence la générale n’était pas dans la meilleure disposition. Son fils adoré, maître Eugène, mécontent d’être réveillé trop tôt, à ce qu’il prétendait, avait commencé par une grossièreté à l’adresse de sa maman.

 

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Celle-ci voulait bien le gâter, mais à ses heures seulement ; si bien qu’elle avait répondu aux impertinences du petit garçon par une paire de soufflets qui avaient eu pour résultat de rendre la mère et le fils furieux l’un contre l’autre, et encore plus contre le monde entier.

Après avoir prié Boris de faire travailler Eugène sans miséricorde, elle venait de rentrer exaspérée dans sa chambre pour faire sa toilette.

– Tu n’es vraiment bonne à rien...

Sonia, en apportant une cruche pleine d’eau, venait de se piquer le pied à une épingle tombée sur le plancher, et avait répandu tout le liquide, qui courait rapidement sous le lit, dont il inondait les rideaux.

Très délibérément, Sonia avait posé sa cruche par terre et retirait l’épingle qui avait pénétré assez avant dans la chair de son pied nu.

– Mais, voyez un peu, s’écria madame Goréline au comble de la fureur, au lieu de réparer le dommage, la voilà qui s’occupe de son pied ! Veux-tu bien aller chercher une éponge,

 

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petite misérable !...

Sonia courut chercher l’éponge et revint bien vite ; mais elle avait oublié le baquet, et l’inondation gagnant du terrain, une robe de soie de couleur délicate, qui gisait à moitié sur le lit, fut mouillée dans le bas et en reçut un dommage irréparable.

La colère de la dame ne connut plus de bornes.

– Je te jetterai dans la rue ! criait-elle à tue-tête : tu peux t’en aller ! Tu ne coucheras pas ici ce soir ! Sors d’ici, fainéante, puisque tu n’es bonne qu’à tout gâter !

– Madame ! madame ! où irai-je ? dit l’enfant le cœur gros, mais sans pleurer, – car elle ne pleurait plus guère, tant elle était accoutumée à étouffer ses larmes.

– Cela m’est égal ! Va-t’en d’ici, va-t’en du village, je ne veux plus te voir ! Tu ne vaux pas le pain que tu manges...

La fureur de madame Goréline parut se calmer subitement ; mais le feu d’une méchante résolution brillait dans ses yeux.

 

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– Madame, personne ne veut de moi, je ne suis qu’une orpheline ; si vous me chassez, je n’ai que la forêt où aller, et les loups me mangeront !

– Va-t’en où tu voudras, mais que je ne te revoie pas, entends-tu ? répliqua froidement la dame.

– Vous faites une mauvaise action, madame, Dieu vous punira !... dit la petite en la regardant d’un air de défi.

– Si tu es ici demain, s’écria madame Goréline hors d’elle-même, je te fais fouetter et enfermer comme une vagabonde. Ta mère n’était pas d’ici, je ne te dois rien. Va-t’en !

– Dieu vous punira, madame, répéta Sonia.

Elle sortit, le front haut, le cœur débordant d’une implacable indignation. Ses pommettes étaient brûlantes, ses yeux étincelaient : elle eût tué madame Goréline sans remords si elle avait trouvé une arme sous sa main. Heureusement, il ne s’en rencontra pas.

Elle alla dans la chambre de Boris, espérant l’y trouver pour lui raconter ce qui venait de se

 

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passer. L’étudiant donnait sa leçon à Eugène dans la salle d’étude.

Sans se presser, sans répondre une parole aux railleries des gens qui se moquaient de sa mésaventure, elle sortit, prit dans une cachette connue d’elle seule les quelques nippes qu’elle possédait, en fit un petit paquet et alla s’asseoir près de la porte d’entrée, à la place des mendiants, attendant que Boris fût libre pour lui demander conseil et protection.

Eugène en voulait fort à son précepteur de la recommandation que venait de faire sa mère au sujet de son travail ; aussi son premier soin avait-il été de prendre l’offensive et de taquiner Boris. Mais, se voyant mal reçu, il avait transformé ses taquineries en une véritable guerre ouverte.

Tout moyen lui semblait bon, pourvu qu’il piquât ou blessât le jeune homme, et malgré son stoïcisme et le peu de cas que méritaient ces hostilités, Grébof, à deux ou trois reprises, avait senti le rouge de la colère lui monter au visage ; réprimant une forte disposition à jeter le garnement par la fenêtre peu élevée du jardin, au

 

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bout de deux heures de patience il se contenta de lui dire :

– C’est demain dimanche, mais tu as eu ton dimanche aujourd’hui, puisque tu n’as rien appris ni rien préparé : demain, nous recommencerons ce que tu aurais dû savoir aujourd’hui.

L’enfant voulait réclamer ; Boris le poussa doucement dehors,

– Amuse-toi, lui dit-il, tâche de profiter de ta journée, puisque demain sera un jour de classe.

Eugène, furieux, sortit en se demandant comment il pourrait bien se venger.

Il se mordait les doigts depuis cinq minutes, quand une idée lumineuse traversa son esprit ; il se dirigea vers la chambre de sa sœur.

– Lydie, lui dit-il posément, j’ai fini ma leçon, tu peux aller prendre la tienne.

Là-dessus il sortit, les mains dans les poches de son pantalon, et s’en alla du côté où il pensait trouver sa mère.

 

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