Sonia

Henry Gréville · Chapitre 26 sur 27

Pages du PDF

Sonia

Chapitre XXV

 

Sa besogne terminée, Boris revint à Moscou. Avant de rentrer dans ses foyers, il avait été voir Grébova ; mais le manque de chevaux l’avait retenu en route, et il s’était un peu attardé.

La nuit était plus d’à moitié écoulée lorsqu’il atteignit les collines qui entourent la ville sainte. Quelques lumières éparses indiquaient seules l’immense espace qu’elle occupe ; les faubourgs endormis semblaient de grands villages. Ses chevaux, fatigués par une poste de trente kilomètres, n’avançaient plus qu’avec peine dans la neige à demi fondue de la fin de mars ; mais à force de voir reculer devant lui l’espérance d’arriver promptement, il avait fini par se résigner à la lenteur de sa course.

Enfin, les maisons se groupèrent en masses plus serrées, les églises se rapprochèrent ; il était dans la ville. Une demi-heure encore, et il serait

 

349

chez lui, où il n’était pas attendu. « Sonia sera bien surprise ! » pensait-il en souriant : dans son idée, surprise et contente ne faisaient qu’un.

La faible clarté des lampes filtrait seule à travers les fenêtres de l’église voisine de sa demeure.

Deux heures ! se dit-il en faisant sonner sa montre : c’est bien tard ou bien tôt pour arriver. Enfin, me voilà ; n’importe.

Le portier à moitié endormi lui ouvrit lentement la grande porte cochère. Le traineau congédié, sa valise à la main, Boris gravit rapidement l’escalier, et sonna, une première fois doucement, pour ne pas effrayer Sonia, puis une seconde fois un peu plus fort.

Derrière la porte, il entendit accourir des pieds nus, comme jadis, et une douce voix, un peu tremblante, cria :

– Qui est là ?

– C’est moi, Sonia. Boris Grébof ! J’arrive, ouvre-moi.

Un faible cri de joie lui répondit. La clef

 

350

tourna, la porte s’ouvrit toute grande, et Sonia parut, sa petite lampe à la main.

Une longue chemise de toile bise la couvrait de la naissance du cou jusqu’aux pieds ; un châle rouge, jeté sur sa tête, retombait sur ses épaules, et ses longues tresses à demi dénouées roulaient au hasard jusqu’à ses genoux.

– Maître, maître ! c’est vous ! s’écria-t-elle joyeuse en se hâtant de refermer la porte.

Boris la regardait presque sans la reconnaître.

Était-ce bien cette même Sonia qu’il avait quittée, quelques mois auparavant, malingre et frêle ? Ses yeux brillaient de joie et peut-être un peu de fièvre, car elle tremblait de tous ses membres, dans sa surprise ; le teint éclairci s’était teinté de rose ; les lèvres rouges souriaient de leur bon sourire ému, et cette taille élégante, ces bras arrondis... Était-ce bien Sonia ?

Celle-ci se doutait peu de l’effet que ce changement produisait sur son maître : elle avait même oublié la simplicité de son costume ; le froid lui rappela que la toile de son vêtement ne

 

351

suffisait pas à la couvrir. Elle courut se vêtir plus chaudement, et revint aussitôt présider à l’installation de Boris. La bouilloire fuma bientôt sur la table.

– Assieds-toi là, et prenons le thé, ensemble, dit Boris. Tu trembles de froid.

– C’est de plaisir, mon maître ! Oh ! comme je vous ai attendu !

Et les yeux étincelants de Sonia riaient en même temps que ses lèvres.

– Tu avais donc bien envie de me revoir ? fit Boris, tout heureux de cette joie épanouie devant lui.

– Oh ! je crois bien ! Tout était si triste, sans vous ! Vous ne pouvez pas vous l’imaginer !

– Qu’as-tu fait pour passer le temps ?

– Je me suis fait une robe, – et puis, j’ai lu, j’ai lu... Tout cela ! De la main elle indiquait un tas de livres mis à part sur une petite table dans un coin – J’ai mis de petits morceaux de papier aux endroits que je ne comprenais pas. Vous me les expliquerez, n’est-ce pas, mon maître ?

 

352

Et toujours ce même regard débordant de joie et de confiance, qui allait chercher sa réponse jusqu’au fond du cœur de Boris.

– Je t’expliquerai tout ce que tu voudras, lui dit-il après un petit silence. En attendant, il est grand temps que je dorme.

– Et moi qui n’y pensais pas ! s’écria Sonia en bondissant vers l’armoire au linge.

En un clin d’œil, le lit fut garni de draps blancs, et, du seuil de la porte, la jeune fille, en se retirant, dit comme tous les soirs :

– Bonsoir, mon maître ; vous n’avez besoin de rien ?

Mais quelle douceur dans ce timbre voilé ! C’était une voix de femme, et non plus une voix d’enfant.

– Non, merci, de rien, répondit Boris envahi par il ne savait quelle préoccupation étrange et nouvelle. Sonia disparut, et le jeune homme resta seul à se demander s’il avait rêvé la transformation qui s’était opérée en elle. Il s’était probablement imaginé, sans s’en rendre compte,

 

353

qu’elle resterait toujours le petit être frêle et mignon qu’il avait soustrait aux duretés de madame Goréline.

Tout à coup, pareille à ces plantes des rivières, qui poussent, feuilles et fleurs, dans une seule nuit, et qui viennent s’épanouir abondantes et superbes sur les eaux, l’enfant était devenue femme, – et quelle femme ! gracieuse et digne, chaste et attrayante à la fois, coquette sans s’en douter de son sourire et de ses yeux magnifiques. Voilà qu’au lieu d’un farfadet docile, il avait sous son toit une jeune fille dans le complet épanouissement de ses dix-huit ans. Qu’allait-il en faire ?

Ici la méditation de Boris s’arrêtait devant un obstacle invincible ; à cette question, aucune réponse, ni dans sa tête, ni dans son cœur. Que faire de Sonia ? Mais pouvait-il se passer d’elle ? Ne faisait-elle pas partie du foyer domestique ?

Comme il restait pensif, sans plus songer au sommeil, une vibration sonore et prolongée fit tressaillir doucement la maison tout entière. Boris se leva.

 

354

– Le premier coup de matines ! Quatre heures déjà !

Une autre vibration plus faible répondit au loin, puis dix autres. Un silence se fit, et, aussitôt après, les cloches commencèrent ce glas funèbre du carême, si étrange, si solennel qu’on ne l’oublie plus jamais quand on l’a une fois entendu.

C’était cette plainte grandiose que Boris écoutait de sa fenêtre, l’oreille tendue vers l’espace désert.

Les petites cloches résonnaient tour à tour, une seule fois, comme des larmes discrètes et isolées, puis les marteaux s’abattaient tous ensemble sur les timbres puissants, en une plainte lugubre et désespérée. Au nord, au sud, à gauche, à droite, de tous les points de l’horizon, partait l’appel funèbre, et les trois mille cloches de Moscou répondaient en vibrant ainsi qu’une gigantesque harpe éolienne.

Une mélodie bizarre, insaisissable, faite de notes éparses, volait d’un clocher à l’autre, cueillant çà et là sur son passage un accord

 

355

étrange, une grappe d’arpèges semblable à un collier de perles égrenées dans un bouclier d’airain ; – encore quelques notes fugitives, puis un accord plaqué, clameur d’âmes en peine flottant dans cette nuit de brouillard humide, au-dessus d’un sol instable de neige épaisse à demi fondue.

Aucun bruit au dehors, dans les ténèbres presque palpables, rien que cette plainte capricieuse et pourtant mesurée.

Ce glas immense, qui, isolément, dans chaque clocher, eût été funèbre, éveillait la confiance et même une sorte de joie sérieuse ; par l’harmonieuse solidarité de toutes ces vibrations, il mettait dans l’âme du rêveur certain sentiment vague de vie, de sécurité, d’association, – et, pour le poète, quelle harmonie ! Celle du vent, dans les hautes forêts respectées par l’homme, n’a rien de plus grandiose ni de plus solennel.

Boris écouta jusqu’au moment où peu à peu les vibrations s’éteignirent ; un clocher lointain continua encore quelques instants à envoyer ses appels vers le ciel obscur ; puis tout s’arrêta.

 

356

Un grand silence se fit ; le crépitement des gouttes d’eau qui tombaient du toit dans la neige fondue animait seul la solitude blafarde ; un coup de vent tiède, précurseur du printemps, rejeta les cheveux de Boris sur son visage. Il se sentit tout à coup saisi d’une émotion joyeuse.

– La fin du carême, pensa-t-il ; bientôt Pâques, puis le printemps... Et mon nom qui est imprimé sur ce livre, avec celui de mon savant ami ! Aurais-je à la fois le renom et la fortune ?

Il se coucha plein d’espérances diverses, et s’endormit sur-le-champ.

Il était très tard quand Boris se réveilla. Le coup de vent de la nuit avait emporté les brouillards ; un gai soleil faisait fondre la neige des toits par torrents de gouttelettes brillantes. Une main discrète frappait de petits coups à sa porte.

– Qu’est-ce qu’il y a ? cria Boris encore mal éveillé.

– Il est midi, monsieur. Ne voulez-vous pas déjeuner ?

 

357

– Si tard ? répondit le jeune homme en se frottant les yeux ; j’arrive, mets la table.

Il fut prêt en un instant et ouvrit la porte du petit salon qui servait de salle à manger.

La nappe blanche, les assiettes reluisantes, la carafe de cristal brillant où se jouaient les rayons du soleil tamisés par les feuilles vertes des plantes qui garnissaient intérieurement la croisée, tout cela avait un air de santé et de joie qui fit plaisir à Boris.

Il poussa un soupir de satisfaction en s’asseyant devant son assiette vide ; son chez-soi était retrouvé, – et quel palais, si somptueux qu’il puisse être, vaut l’humble demeure où l’on est le maître, où chaque objet vous appartient et vous souhaite la bienvenue !

– Ne vous impatientez pas, maître, j’arrive, fit la voix de Sonia derrière la porte. Elle entra l’instant d’après, portant à deux mains un plat fumant dont la vapeur entourait son visage radieux et rosé d’une sorte de nimbe flottant.

Elle déposa son fardeau sur la table

 

358

– Bonjour, maître ! dit-elle en inclinant profondément la tête à la manière russe. Puis elle se tint debout en face de lui, prête à le servir.

Boris rencontra le clair regard plein de bonté qui le faisait penser à sa mère.

– Mangez, monsieur, ajouta-t-elle, j’espère que ce sera bon, et vous devez avoir faim.

Boris avait faim, mais il ne pouvait détacher ses yeux de ce cou blanc, de ces lourdes tresses, de cette robe modeste et sévère, de ce poignet délicat qui sortait des manches un peu relevées pour plus d’aisance dans les mouvements.

– Sonia, quel âge avez-vous ? dit-il en se servant.

Ce vous surprit la jeune fille.

– Vous ai-je fâché ? murmura-t-elle toute confuse.

– Mais non ! répondit Boris en rougissant légèrement ; c’est une distraction. Quel âge as-tu ?

– Je ne sais pas au juste, répondit-elle aussitôt tranquillisée. Je dois avoir dix-sept ou dix-huit

 

359

ans. Pourquoi ?

– Pour savoir ! répondit Boris.

Au fait, pourquoi ? Il n’en savait rien.

– Il vous est venu des visites en votre absence, reprit Sonia en voyant qu’il ne parlait plus : le prince Armianof.

– Je le sais, il m’a écrit ! fit Boris en mangeant de bon appétit.

Sonia nomma encore quelques visiteurs, puis enfin, avec une sorte d’hésitation, les dames Goréline.

– Goréline ? répéta Boris, qui arrêta sa fourchette à mi-chemin : tu ne te trompes pas ?

– Non, mon maître, c’étaient bien elles. Elles étaient toutes deux vêtues de noir, pas très richement.

– Ah ! fit Boris pensif. Elles ne t’ont pas dit ce qu’elles me voulaient ?

– Non, elles reviendront.

Grébof continua à réfléchir pendant un instant, puis reprit son couteau et sa fourchette, comme

 

360

décidé à ne pas perdre un coup de dent. Sonia, qui le suivait des yeux, fut tout étonnée de sa propre joie intérieure à la vue de cette reprise d’hostilités contre son chef-d’œuvre culinaire.

– Est-ce bon, maître ? dit-elle avec empressement.

– Excellent. Et toi, tu ne déjeunes pas ?

– Après, quand vous aurez fini.

Boris regarda les joues roses et les yeux heureux qui l’examinaient sans malice, garda pour lui quelque chose qu’il avait au bout de la langue, et acheva son déjeuner en silence. Comme il se levait, Sonia se hâta de débarrasser la table.

– Laisse donc cela ! rit Grébof avec une ombre d’impatience.

Sonia leva sur lui un regard interrogateur.

– Est-ce que tu es faite pour emporter...

Il s’arrêta, ne sachant pas au juste ce qu’il voulait dire.

– Ah ! bien, maître, qui donc vous servirait ?

 

361

fit Sonia en riant tout doucement, plus des yeux que des lèvres : vous m’avez prise pour vous servir, il faut que tout soit en ordre, sans quoi vous me chasseriez !

Elle riait toujours, en allant et venant du salon à la cuisine.

La chasser ! Boris lui en voulut soudain pour cette plaisanterie ; chasser Sonia ? Autant vaudrait chasser la lumière de son logis !

Alors revint la question insoluble : que faire de cette jeune fille ?

– J’y penserai plus tard, se dit-il ; et il sortit pour vaquer à ses affaires.

« Plus tard » est le grand ami des Russes.

En route, il lui vint une idée merveilleuse ; mais cette idée, en prenant plus de consistance, emportait sa gaieté du matin. À force de réfléchir, il s’assura que là était la solution du problème. D’où vient que cette solution n’offrait rien de consolant à son esprit ?

Il n’en rentra pas moins décidé à faire convenablement les choses.

 

362

– Sonia, lui dit-il pendant qu’elle lui servait à dîner, est-ce que tu n’as pas songé à te marier ?

– Moi ? fit-elle, de plus en plus étonnée.

Elle examina Boris avec soin, comme pour se demander si on ne le lui avait pas changé à Pétersbourg. Cet examen sembla la rassurer, car elle répondit en souriant :

– Non !

– Personne ne t’a fait la cour, pendant mon absence ? Aucun beau garçon ne t’a demandée en mariage ?

Sonia rougit jusqu’aux oreilles, mais répondit nettement, en regardant son maître :

– Personne... Pourquoi ?

C’était Boris qui lui avait appris à demander pourquoi, quand elle ne comprenait pas, et, dans ce moment, il regretta peut-être de le lui avoir enseigné.

– C’est que, répondit-il après avoir cherché son idée dans les profondeurs de son esprit étrangement distrait, – je suis décidé à te faire une position quand tu te marieras, et maintenant

 

363

que tu as dix-huit ans...

Il s’arrêta ; l’idée qu’il venait de trouver n’allait pas plus loin. Sonia attendit un instant avant de lui répondre, et s’étant assurée qu’il n’avait plus rien à dire, elle parla à son tour, d’une voix grave et lente, comme elle l’avait fait deux fois seulement dans sa vie : le jour où il avait perdu sa mère, et celui où Lydie l’avait trahi.

– Maître, dit-elle, – une sorte de reproche inconscient vibrait dans cette voix, – votre défunte mère m’a fait promettre de vous servir fidèlement toute ma vie. Si j’avais le malheur de vous déplaire, et si vous m’ordonniez de quitter votre toit, ce n’est pas un mari que j’irais chercher, – ce serait la maison du Seigneur, où l’on daignerait peut-être me recevoir comme servante. Si je vous offense jamais, mon maître, c’est Dieu qui me consolera, et c’est le monastère qui sera ma demeure. Tant que je ne vous aurai pas déplu, permettez-moi de continuer à vous servir.

Toute droite, les bras pendants, elle était

 

364

redevenue la Sonia d’autrefois ; ses paroles étaient humbles dans leur dignité simple, et c’est Boris qui se sentit petit et humilié.

Comme elle finissait de parler, elle voulut se prosterner suivant l’antique usage russe. Il se précipita vers elle, et la reçut dans ses bras à moitié chemin. Elle n’insista pas, et resta toute droite devant lui, attendant une réponse, son honnête et chaste regard fixé sur lui.

– Tu as raison, et je suis un imbécile, dit-il tout à coup sans la regarder.

Il avait honte devant elle ; cependant il leva les yeux, magnétisé par le regard qui attendait toujours une réponse.

– Je suis un imbécile ! répéta-t-il en riant pour cacher son embarras. Va, je ne te parlerai plus de ces sottises.

Sonia reprit aussitôt son visage ordinaire, c’est-à-dire celui qui était nouveau pour Boris. L’expression enjouée de ses yeux et de ses lèvres revint comme un rayon de soleil, et, quelques heures après, pendant que la bouilloire chantait

 

365

en s’échauffant, il l’entendit fredonner à mi-voix une chanson de paysan, – chose qui ne lui était pas arrivée depuis des années.

Beaucoup de courses, de visites, de démarches à faire s’étaient accumulées durant l’absence de Boris, et pendant une quinzaine de jours il ne rentra guère chez lui que pour dormir. Sonia n’avait pas pu trouver le temps de lui parler de ses lectures ; mais elle avait la patience longue, et le bonheur était revenu à la maison. Tout ce mouvement se calma peu à peu, et les habitudes reprirent leur régularité, à la grande joie des deux solitaires.

 

366