Sonia
Chapitre XVI
Le soir même, Grébof écrivait au prince, et en attendant sa réponse il alla dire adieu à sa mère. À cette arrivée inattendue, la vieille dame devina quelque chose d’insolite ; son fils eut beau employer les circonlocutions les plus subtiles.
– Je vois ce que c’est, lui dit-elle, tu vas me quitter pour longtemps ; sans cela, tu ne serais pas venu si proche de la Noël. Dis-moi, au moins, es-tu sûr de bien faire ?
Ce calme et cette résignation soulagèrent d’un grand poids le cœur de Boris, qui trouva alors le courage de lui raconter le tour inespéré que prenait sa vie. À mesure qu’il expliquait les nouvelles perspectives qui s’ouvraient devant lui, il s’étonnait de se sentir de plus en plus joyeux ; un lourd fardeau porté inconsciemment jusque-là semblait se détacher de ses épaules ; la vie qui se présentait à lui était encore le travail, mais un
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travail aimé, intelligent, et non plus la lutte brutale avec les difficultés de chaque jour.
Madame Grébof l’écoutait en le regardant de ses yeux de mère attentive, et suivait son discours avec toute la concentration dont elle était capable. Étonné de ne pas se voir interrompu, Boris s’arrêta au milieu d’une phrase joyeuse :
– Vous ne dites rien, mère ?
– Je t’écoute, répondit-elle, et j’appelle sur toi la bénédiction du Seigneur.
– Vous permettez alors ? fit-il, saisissant avec élan la main blanche et potelée de la bonne dame pour la porter à ses lèvres.
– Puisque ton bonheur est là, va, mon fils, répondit-elle ; Dieu me permettra peut-être de vivre assez pour te voir revenir.
Boris se laissa glisser à genoux devant elle ; l’idée de perdre cette mère si profondément aimée ne lui était pas encore venue ; il avait toujours eu vaguement l’impression qu’ils descendraient ensemble le cours de la vie, et que dans la vieillesse il aurait à son foyer près de ses
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cheveux grisonnants les cheveux blancs de sa mère, parvenue aux limites du grand âge, mais toujours indulgente et sereine comme une incarnation de la bonté sur la terre.
– Mère, je reviendrai, murmura-t-il, le cœur gros d’angoisse ; si vous vous sentiez malade, faites-moi écrire un mot, et j’arriverais aussitôt, je vous le jure !
– Ne jure pas, fit la pieuse mère en lui posant doucement la main sur la bouche ; jurer est un péché, le Seigneur nous en punirait. Tu tâcheras de revenir, n’est-ce pas ?
– Oui, mère, je te le promets, dit-il à voix basse. Voulez-vous que je reste ?
– Non, pars. Après tant de peines, j’aurais bien de la joie de voir revenir mon fils riche et heureux !
Elle souriait, les yeux bordés de larmes tremblantes, et Boris lui sourit en réponse, sans quitter les deux mains qu’il pressait sur ses lèvres.
– Alors, tu pars demain ? fit la mère après un
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silence.
– Après-demain matin.
– Demain, nous ferons dire des prières pour ton voyage ; quand quittes-tu Moscou ?
– Samedi ou dimanche.
– Tu m’écriras ?
– Avant de partir et aussitôt arrivé.
– C’est bien. Quand tu seras là-bas, tu m’écriras toutes les semaines ; as-tu assez de chemises ?
– Je ne sais pas, mère, je suppose.
– J’ai là deux ou trois belles pièces de toile ; je les gardais pour ton mariage ; – Boris ne put retenir un léger mouvement ; elle lui jeta un regard, puis détourna les yeux en poussant un soupir ; – je vais y mettre toutes nos femmes, et avant ton départ tu en auras au moins une demi-douzaine de toutes neuves. Attends-moi. Elle prit les clefs dans la petite corbeille qui la suivait partout, et s’en alla d’un pas un peu alangui « fureter dans ses armoires », disait-elle. Boris, immobile où elle l’avait laissé, la suivit des yeux
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et la vit disparaître dans sa chambre, dont elle ferma soigneusement la porte.
Il resta longtemps seul, rêvant à son avenir, à son passé ; la fenêtre fermée d’un double châssis ne lui laissait voir qu’un horizon de neige, borné par un ciel terne et neigeux ; – mais que cette humble demeure, que ce modeste horizon lui étaient doux et chers ! Son cœur débordait à la fois de tristesse et d’espérance, et par-dessus tout d’un inexprimable amour pour cette mère si dévouée, qu’il allait laisser seule avec l’âge croissant et la solitude envahissante... Il cacha ses yeux dans sa main et se sentit l’âme triste comme aux plus mauvais jours.
Un frôlement léger le tira de sa douloureuse rêverie ; il tressaillit, craignant d’avoir été surpris par sa mère : ce n’était pas elle, c’était Sonia, qui de tout près du seuil le regardait avec des yeux pleins de grosses larmes. Boris l’avait à peine entrevue et ne lui avait dit qu’un mot en passant ; depuis deux heures, accroupie contre la porte, elle attendait une marque d’attention de son maître. N’entendant plus de bruit, elle s’était
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hasardée à entrer, mais elle n’avait osé s’aventurer plus loin.
– Maître, vous êtes triste ? dit-elle à voix basse.
– Ce n’est rien, répondit le jeune homme en la regardant avec bonté. Comme tu as grandi, fillette !
Elle n’avait pas grandi, mais sa robe longue tombait modestement jusqu’à ses chevilles couvertes de gros bas de laine grise, ses pieds mignons étaient chaussés de robustes souliers. Elle suivit le regard de son maître, qui souriait en se rappelant ses refus énergiques de se laisser chausser.
– Vous m’avez ordonné de porter des souliers, et j’en ai mis, dit-elle ; ils coûtent un rouble argent ; et les bas, je les ai faits moi-même.
– Toi-même ! fit Boris, tu as donc appris ?
– Oh ! j’ai appris beaucoup de choses ! J’ai aussi tricoté des bas pour vous, mon maître.
Elle tira de dessous son tablier une énorme paire de bas gris et les apporta à Boris, le visage
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couvert de rougeur, avec un sourire de triomphe modeste au coin de la bouche et sous ses paupières baissées.
– C’est très bien fait, dit Boris peu connaisseur, et cela me tiendra chaud pendant le voyage. Je te remercie.
– C’est moi qui arrangerai votre chambre, n’est-ce pas, mon maître ? répondit-elle avec empressement. Vous restez longtemps ?
– Jusqu’à après-demain.
– Seulement ? Ô maître, à présent que je sais coudre et tricoter, et beaucoup d’autres choses, est-ce que vous ne m’emmènerez pas à Moscou pour vous servir ?
– Pas encore, répondit le jeune homme, riant et soupirant à la fois.
La porte de madame Grébof s’ouvrit doucement. Sonia s’enfuit comme une hirondelle effarouchée, et la vieille dame entra, deux ou trois pièces de toile sur les bras. Elle avait pleuré, on le voyait, mais son visage était calme. Boris courut la débarrasser de son fardeau, et couvrit de
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baisers les mains et les joues de la bonne créature. Elle le prit avec effusion dans ses bras ; un sanglot aussitôt réprimé gonfla sa poitrine maternelle, puis elle repoussa doucement son fils avec un sourire de résignation.
– C’est la volonté de Dieu, dit-elle en essuyant ses yeux humides avec le coin flottant de la pièce de toile. Au travail ! nous n’avons pas de temps à perdre. Compte-moi tout ce que tu as et tout ce que tu n’as pas ; j’ai mis de côté encore une ou deux centaines de roubles, et je ne veux pas que mon fils arrive dans la capitale comme un orphelin dépourvu de tout. Assieds-toi là, et faisons la liste.
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