Sonia
Chapitre XV
Il y avait déjà quinze jours que Boris était à Grébova. Tous les jours il s’attristait un peu plus ; deux fois il avait été mettre lui-même à la poste des lettres mystérieuses, et rien encore n’était venu lui dire si Lydie n’avait pas été surprise, si elle n’avait pas eu à souffrir de leur entrevue.
L’inquiétude le dévorait ; vingt fois il avait pensé à partir, à recommencer ce voyage pour l’entrevoir seulement sans lui parler. Mais le plus puissant des motifs l’avait retenu : il ne possédait plus un sou.
Un jour enfin, il revint de la poste, tout joyeux. Depuis son retour, sa mère ne l’avait pas vu si gai. Il s’en alla deux ou trois fois jusqu’au fond du potager pour lire et relire le tout petit billet qu’il avait reçu le matin.
Ce billet était bien court ; un juge impartial eût pu trouver bien banale cette réponse aux
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effusions de cœur du fiancé banni ; mais c’était l’écriture de Lydie, c’était sa première lettre d’amour !
Elle n’aurait contenu qu’une signature, Boris eût encore été satisfait.
« Cher Boris », écrivait-elle, « j’ai reçu tes deux lettres. Je t’en prie, ne m’écris pas si souvent, car Dounia m’a déclaré qu’elle ne voulait pas aller à la poste plus d’une fois tous les quinze jours ; elle dit que c’est trop loin, et en effet, c’est très loin. J’ai peur que par mégarde on n’apporte ta lettre chez nous, et tu sais ce qui arriverait. Maman est toujours très fâchée ; le prince n’est plus revenu depuis le jour de ton départ, qu’il a passé la soirée chez nous, et il était très maussade. Je me porte bien, et je te souhaite une bonne santé. J’ai trouvé le petit Jocelyn avec mon nom, je te remercie.
« Quand nous reverrons-nous ? Que c’est triste de ne pas se voir, et qu’il y a loin d’ici à l’automne ! Je t’embrasse.
« TA LYDIE. »
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Boris fut d’abord parfaitement heureux. Au bout de quelques heures, il sentit sa félicité décroître peu à peu ; cette lettre ne le satisfaisait pas complètement : il eût voulu savoir ce que Lydie avait pensé, ce qu’elle avait souffert ; – elle n’en disait rien, et lui, il sentait son âme s’épancher en flots de tendresse à la seule idée que la main de la jeune fille avait touché le papier qu’il pressait de ses lèvres.
Cependant, il chassa ses pensées mélancoliques pour s’absorber dans la joie ; cette lettre était le premier chaînon de leur vie future ; elle avait signé : « Ta Lydie », donc elle était bien à lui : cette signature valait un engagement...
Il s’endormit en tenant la précieuse lettre dans sa main passée sous son oreiller.
Le lendemain, en lui apportant sa tasse de lait, Sonia lui dit soudain :
– Vous avez reçu une lettre de mademoiselle ?
– Qui t’a dit cela ? fit Boris stupéfait en prenant son air le plus sévère.
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– Personne. J’ai vu l’enveloppe sur votre table, et j’ai bien pensé que c’était mademoiselle, puisque vous étiez si content.
– Fais-moi le plaisir de ne raconter de semblables sornettes à personne ! dit Boris, peu satisfait de la perspicacité de ce petit page en haillons. S’il te passe de sottes idées dans la tête, au moins ne les dis qu’à moi, qui les oublie, tandis que les autres s’en souviendraient.
– J’entends, mon maître, fit Sonia en inclinant sa tête, qu’elle releva d’un air capable. – Et... elle se porte bien, mademoiselle ?
– Va-t’en, sotte, dit Boris, tout à fait de mauvaise humeur.
Il eût effrontément soutenu à tout être vivant que la lettre n’était pas de Lydie ; – les yeux de cette petite fille l’avaient troublé ; il s’en voulait, il lui en voulait encore plus, et Sonia fut en disgrâce pendant deux jours.
Le soir du troisième jour, comme il rentrait pour se coucher, assez tard, il aperçut un petit paquet tassé par terre au pied de son lit.
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– Qui est là ? demanda-t-il, non sans surprise.
– C’est moi, maître, dit Sonia, en se soulevant à demi.
Elle s’était assoupie à genoux auprès du lit.
– Je vous attendais, continua-t-elle, pour vous demander pardon.
– De quoi ? fit Boris un peu troublé.
– D’avoir été si sotte l’autre jour. Ce ne sont pas mes affaires, Boris Ivanovitch, et j’ai été entêtée. Je vous ai fâché, vous ne me parlez plus...
Elle se rapprochait, toujours à genoux, et se traînait devant lui d’un air suppliant :
– Pardonnez-moi ; jamais, jamais cela ne m’arrivera, croyez-moi...
– Bien, bien, dit Boris à la fois impatienté et touché. Je te pardonne. Va dormir.
– Vous me pardonnez ?...
Et Sonia bondit sur ses pieds.
– Oui.
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– Et vous me parlerez encore, et vous me gronderez quand je ferai mal ?... Hier j’ai fait exprès de ne pas apporter de l’eau dans votre chambre ; j’avais pensé que vous me gronderiez, et vous êtes allé en chercher vous-même sans rien dire... – J’aime mieux être grondée que de ne pas vous entendre parler, Boris Ivanovitch !...
Le jeune homme ne put s’empêcher de rire, et posant la main sur la tête de la fillette :
– Va dormir, petite sauvage, dit-il, je te promets de te gronder comme il faut à la première occasion.
Les yeux pétillants de joie, Sonia saisit la main de Boris, la couvrit de baisers, et s’enfuit comme une petite souris.
Les vacances de Boris s’étaient écoulées, septembre venait de commencer, et les universités rouvraient leurs portes.
Par une belle matinée d’automne, le jeune homme quitta Grébova, sa mère, tout ce petit monde paisible et familier, et Sonia, qui s’attachait à lui et ne voulait pas le laisser partir.
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– Emmenez-moi, disait-elle, je vous servirai ; il faut quelqu’un pour cirer vos bottes et vous préparer la bouilloire à thé ; prenez-moi, et jamais vous ne serez mécontent.
Vaines prières ! Elle resta au village, près de madame Grébof, que cette nature passionnée et sauvage effrayait, pendant que l’attachement aveugle de l’enfant pour son fils éveillait toute sa pitié et sa sympathie.
Peu à peu, la petite fille reporta sur la mère de son maître le trop-plein de dévouement que le départ de Boris laissait sans emploi. Au lieu de s’enfuir à la moindre question, elle finit par se laisser interroger, par répondre, et par raconter, mais à la vieille dame seule, le passé lugubre dont elle ne voulait pas se souvenir...
Les mains fortement jointes, les dents serrées, les yeux étincelants, les narines frémissantes, comme un gnome irrité, elle raconta ce qu’elle avait enduré en silence, ses colères subites et contenues, sa rage impuissante, l’idée qu’elle avait eue un jour de mettre le feu à la maison pour détruire ses cruels habitants et elle-même,
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puis ses remords au souvenir de la bonté, – stérile, hélas ! – du général Goréline, et, tout à coup, l’apparition de Boris, qui avait mis le soleil dans sa vie, jusque-là sombre et froide comme l’hiver du pôle.
Madame Grébof écoutait toutes ces choses avec une horreur confuse, illuminée soudain par la charité. D’abord elle avait refusé de croire à ce que racontait l’enfant.
– Ce n’est pas possible, se disait-elle, Dieu ne permettrait pas de pareilles monstruosités !
Puis elle s’était rappelé de lugubres histoires, et, tout en se sentant pleine d’une douce compassion, elle avait prié de toute son âme pour les malheureux qui méconnaissaient ainsi la loi de Dieu.
Deux mois après le départ de Boris, elle terminait ainsi une de ses lettres :
– « Ta petite sauvage s’est apprivoisée avec moi ; toutes les après-midi elle vient s’asseoir à mes pieds, et elle me prie de lui apprendre à tricoter. Elle casse autant d’aiguilles qu’il y a de
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jours dans le mois, mais elle a bonne volonté. Cependant, quelquefois elle est d’un entêtement qui me désole ; elle a pris la blanchisseuse en aversion, et rien ne peut l’engager à lui rendre le moindre des petits services qu’elle nous prodigue à Dâcha et à moi. Au printemps, nous la ferons travailler dans le jardin. Maintenant, comme elle est la plus agile de toute la maison, c’est elle qui me sert à table ; mais nous n’avons jamais pu venir à bout de lui faire mettre des souliers. Tu devrais m’écrire, la prochaine fois, que tu veux qu’elle mette des bas et des souliers. Je lui lirai ce passage, et peut-être viendrons-nous à bout de la tenir un peu plus honnêtement vêtue. »
Boris rit de tout son cœur à ces doléances maternelles ; l’idée d’ordonner à Sonia, par écrit, de porter des souliers, lui paraissait si plaisante, qu’il la mit sur-le-champ à exécution ; et, quinze jours après, il eut la satisfaction d’apprendre que ses ordres avaient reçu leur accomplissement.
Il en rit de plus belle, et ce moment de gaieté lui fit grand bien, car depuis l’automne sa vie s’assombrissait de plus en plus. Lydie était
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revenue à Moscou avec ses parents, et Boris s’arrangeait pour la rencontrer quand elle sortait seule avec sa femme de chambre Dounia, forcément mise par elle dans la confidence ; mais ces rencontres, rares et courtes, étaient chèrement payées à l’obséquieuse Dounia. Boris se privait de bien des petites choses pour pouvoir glisser le fin papier plié en quatre dans la main de la soubrette complaisante.
Et puis, Lydie avait commencé à aller dans le monde ; elle se levait tard et n’aimait pas à sortir le matin ; l’après-midi, ils couraient risque d’être rencontrés par quelque figure de connaissance ; le soir, Lydie allait au bal, au théâtre ; on recevait chez ses parents... bref, Boris l’entrevoyait à peine.
D’ailleurs, qu’aurait-il pu lui dire ? Ses leçons n’étaient guère nombreuses et suffisaient tout juste à lui procurer les livres coûteux dont il avait besoin.
Attristé, presque découragé, il se mit à travailler avec rage, ne sortit plus que lorsqu’il y était obligé par ses affaires, et s’adonna
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complètement à de fortes et sérieuses études.
Rien ne venait le distraire de ce travail assidu. Tous les huit jours, il recevait une lettre de sa mère ; répondre n’était pour lui ni joyeux ni facile, car il tenait à cacher soigneusement les tristesses de sa vie à l’excellente femme, et le mensonge répugnait à sa nature foncièrement droite.
Dans les premiers jours d’octobre, il avait reçu la visite du prince Armianof, qui retournait à Pétersbourg ; la cordialité du jeune homme avait fait une bonne impression sur son cœur endolori ; il avait éprouvé un moment de joie en serrant la main de ce visiteur dont la présence lui rappelait les jours heureux de son amour ; puis le prince était parti, et le rideau de sombre tristesse qui séparait Boris du monde extérieur s’était appesanti de plus en plus sur son âme.
Un soir qu’il travaillait seul, acharné à sa tâche avec une sorte d’ardeur amère, sous sa lampe fumeuse, on lui apporta une lettre.
En la lisant, Boris se crut halluciné, et se reprit à plusieurs fois avant d’aller jusqu’au bout. Voici
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ce que lui écrivait Armianof :
« Un savant philologue, M. N., ami de feu mon père, cherche pour l’aider dans ses travaux un jeune homme qui soit spécialement voué à la philologie ; riche et sans famille, la générosité lui est facile, et sans qu’il ait fixé la rétribution annuelle de son secrétaire, je crois pouvoir avancer hardiment qu’elle ne s’élèverait pas à moins de deux mille roubles.
« La seule condition qu’il réclame est la moralité absolue du candidat, car il lui mettra entre les mains des travaux encore inédits, fruits de longues recherches. Ce savant passera l’hiver à Pétersbourg, pour achever de compulser les manuscrits de la Bibliothèque impériale ; puis, aux premiers jours du printemps, il partira pour l’étranger, accompagné de son secrétaire, et il passera deux ans à visiter les bibliothèques de l’Europe. Ce travail terminé, le secrétaire pourrait compter sur une gratification proportionnée à ses services.
« Ne sachant si ces propositions vous plairaient et s’il vous conviendrait de quitter
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Moscou, je n’ai pas encore prononcé votre nom. Il se peut que vous préfériez garder votre liberté. Cependant, tout ami sincère vous conseillera, je crois, très vivement, d’accepter ces offres.
« J’attends de vous un oui bien formel, et, à partir de ce moment, vous pourriez considérer la chose comme conclue. Si vous acceptez, ne vous tourmentez d’aucune difficulté matérielle ; tout sera arrangé dans les meilleures conditions. D’ailleurs, en arrivant à Pétersbourg, vous descendriez chez moi, et nous aviserions ensemble. »
La première impression de Boris fut une joie immense, – très détachée de toute pensée mesquine ; poursuivre ses études dans de telles conditions, c’était le bonheur !
La seconde fut un profond désespoir : se séparer de Lydie ? Impossible ! Et qu’il était dur, cependant, de renoncer à cette fortune, à ce commencement de réputation acquise d’une façon si douce et si honorable !
Ensuite vint la reconnaissance pour Armianof : « Comptez sur moi comme sur un
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véritable ami », avait dit le prince : quel ami eût pu faire mieux et avec plus de délicatesse !
Toutes ces idées travaillèrent si bien la tête de Boris qu’il ne put fermer l’œil de la nuit.
Le matin le trouva tout fiévreux, tantôt décidé à refuser immédiatement de peur de se laisser tenter, tantôt prêt à courir tous les risques et à accepter aussitôt.
Enfin il se dit qu’il n’avait pas le droit de prendre seul une résolution aussi importante, et qu’il devait avant tout consulter Lydie.
Le lendemain était un dimanche ; il avait quelque chance de la voir à l’église, et il se décida à attendre jusque-là ; mais la fièvre qui le dévorait ne fit qu’augmenter à chaque heure qui s’écoulait.
La nuit fut longue ; enfin, à quatre heures, il entendit sonner matines, puis la vie s’éveilla – bien faiblement dans le quartier excentrique habité par l’étudiant – puis enfin vint l’heure de partir.
En s’habillant, Boris se regardait dans la
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glace ; il fut effrayé de la pâleur et de la fatigue de son visage : ses traits étaient tirés et comme amaigris, on aurait dit qu’il venait de faire une longue maladie. Ce n’étaient pas les seules incertitudes des derniers jours qui l’avaient ainsi changé ; les lentes souffrances des trois mois qui venaient de s’écouler avaient ravagé profondément son être.
– Tout cela va finir, se dit-il résolument ; si Lydie veut que je reste, je ne penserai plus à ce rêve-là.
Avant dix heures, il était sur la place de l’église du Bienheureux-Vassili, guettant la venue de sa fiancée. Les toits multicolores des innombrables coupoles, la forme fantastique de cette singulière église, unique au monde pour la bizarrerie et l’originalité de son architecture, l’inquiétaient à un point de vue tout particulier ; Lydie n’entrerait-elle pas dans une de ces nombreuses chapelles sans qu’il l’aperçût ?
Il passa trois quarts d’heure dans ces angoisses, toujours renouvelées, que, seuls, peuvent apprécier ceux qui ont attendu comme
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lui ; enfin Lydie, accompagnée de sa femme de chambre, parut au bout de la place.
C’était une belle matinée de décembre ; un clair soleil faisait étinceler au-dessus de lui les coupoles dorées des églises du Kremlin, la neige épaisse tombée pendant la nuit couvrait le pavé raboteux de sa moelleuse blancheur, le ciel était du plus pur bleu turquoise.
Lydie, la taille bien prise dans son pardessus de velours noir, un petit chapeau rose encadrant son frais visage, les mains cachées dans son manchon, avançait d’un pas indolent avec un léger balancement qui n’était pas dépourvu de grâce ; sa suivante, courtaude et rougeaude, faisait avec sa blancheur élégante le contraste le plus parfait.
Boris les regardait sans oser approcher : enfin, elles ne se trouvèrent plus qu’à quelques pas de lui : Lydie, qui l’avait aperçu, lui fit un petit signe de tête, et il la suivit dans l’église.
Ils s’enfoncèrent dans les galeries obscures, où la lueur des cierges allumés devant les images des saints, revêtues d’or et de pierres précieuses, jette
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des reflets étranges sur certains points, pendant que le reste est plongé dans une ombre flottante et mystérieuse.
Dans les profondeurs du chœur, le quatuor liturgique chargé des répons lançait vers les voûtes les accents solennels des prières de l’Avent.
Lydie s’appuya contre un pilier, dans un angle sombre, fit deux ou trois fois le signe de la croix d’un geste machinal, puis se tournant vers Boris :
– Tu as mauvaise mine, dit-elle, et tu n’aurais pas dû sortir.
– J’avais quelque chose de très important à te communiquer, répondit-il en s’approchant de façon à lui parler en un chuchotement presque insaisissable.
– Quoi donc encore, quelque désagrément ? fit-elle d’un air ennuyé.
– Non, mon ange, pas précisément.
Et tout en paraissant absorbé dans ses méditations, il lui raconta d’une façon brève et nette le contenu de la lettre qu’il avait reçue ; la
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seule chose qu’il ne dit pas, – pourquoi ? il ne s’en rendit pas compte – ce fut le nom de son correspondant.
Du reste, Lydie ne le demanda pas ; elle écoutait en silence, – non sans émotion, mais de quel genre était cette émotion, elle n’eût pu le dire, – et quand il eut terminé, elle continua de se taire.
– Eh bien ? fit Boris étonné de ce mutisme.
– Eh bien, quoi, qu’as-tu décidé ?
– Je n’ai rien décidé, j’attends ta réponse, je ferai tout ce que tu voudras. Si tu veux que je reste, je resterai.
– Sans regret ? fit Lydie émue.
– Sans regret, puisque tu l’auras désiré. Tu sais bien que je ne vis que pour toi.
Lydie pressa la main qui tenait la sienne. Le chœur invisible envoyait à intervalles égaux les formules régulières des répons ; Boris, la tête inclinée, attendait le mot qui allait décider de son destin.
– Pourquoi resterais-tu ? dit-elle enfin, avec un
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indicible mélange de honte et de tristesse. Ici tu ne peux rien faire. Va là-bas !
– C’est toi qui me le conseilles ? murmura Boris, le cœur défaillant.
Il avait espéré qu’elle lui dirait de rester.
– Oui, cela vaut mieux.
– En es-tu sûre ?
Il la regardait comme pour lire sur le beau visage que la lueur vacillante des lampes faisait passer incessamment de l’ombre à la lumière ; il ne put saisir aucune expression bien nette.
– Tu resteras seule, sans moi ? Peux-tu vivre sans moi ?
La main de Lydie trembla dans la sienne. « Seigneur, ayez pitié ! » répétaient les chantres en mineur sur un ton aigu. La plainte se prolongeait derrière les piliers et dans le dédale des chapelles ; on eût dit qu’un cœur d’ange se brisait de douleur là-haut dans les étoiles.
Boris reprit :
– Tu veux que je m’en aille ?
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– Oui, fit-elle avec un inexprimable mouvement d’impatience.
– Lydie, as-tu bien réfléchi à ce que tu dis ? Dedans, trois ans peut-être sans nous voir ?
Il espérait toujours qu’elle reculerait devant la séparation.
– Cela vaudra mieux, dit-elle une seconde fois.
Il se laissa glisser à genoux près d’elle, comme en prière, et pressa sur ses lèvres la main sur laquelle tombaient une à une ses larmes brûlantes. Elle pleurait aussi sous son voile. Quelle femme eût résisté à une telle angoisse ?
Au bout d’un instant, elle se pencha vers lui :
– Relève-toi, dit-elle, on va nous remarquer.
Il obéit, et son visage prit une sorte de rigidité marmoréenne.
– Tu le veux, Lydie ? soit. Je te remercie, tu es plus courageuse que moi ; je n’aurais jamais pu, mais c’est pour notre bien à tous deux. Dans deux ans et demi, je reviendrai ; alors je serai riche et célèbre, – tu seras à moi ?
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Lydie inclina la tête en signe d’assentiment.
– Dis que tu seras à moi, répéta-t-il avec une insistance fiévreuse.
– Oui, murmura-t-elle faiblement.
Une idée étrange traversa l’esprit de Boris : en ce moment, il avait besoin d’un gage solennel, d’un serment irrévocable pour lui donner confiance.
– Devant l’image, dit-il, en montrant un Sauveur qui les regardait d’un air placide, le globe du monde dans une main, l’autre levée vers le ciel en signe de commandement, – devant le Sauveur, jure d’être à moi.
– Je ne peux pas jurer, dit Lydie avec effroi, c’est un péché ; – je te l’ai promis, est-ce que cela ne suffit pas ?
– Alors, prie avec moi, il faut que nous soyons ensemble, répondit-il ; et il l’entraina devant l’image à peine éclairée par la lueur tremblotante d’une lampe et de deux ou trois petits cierges. Il serrait avec force la main qu’il tenait, et Lydie fut obligée de céder ; ils tombèrent à genoux côte à
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côte. Boris ne priait pas, il pensait, il se liait par la volonté à cette jeune fille agenouillée près de lui, et qui, elle, devait implorer la bénédiction de Dieu.
Elle ne priait pas non plus ; – elle avait peur. Il lui semblait commettre un sacrilège, et elle se demandait avec terreur si Dieu n’allait pas la foudroyer pour la punir de ce qu’elle faisait.
Une vieille femme qui apportait un tout petit cierge à l’image leur dit d’un ton suppliant :
– Faites l’aumône au nom du Christ, – pour qu’il bénisse votre mariage...
Lydie se releva brusquement ; Boris tira quelque menue monnaie et la donna à la vieille, qui se retira en les comblant de bénédictions.
On commençait à sortir, et ils étaient à tout moment heurtés par les allants et venants ; les voix aiguës des enfants de chœur lançaient les dernières prières de la messe.
– Adieu, dit brusquement Lydie.
– Je te reverrai, fit résolument Boris ; je ne peux pas te dire adieu ainsi.
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– Où ?
– Viens chez moi, dit-il d’un ton de maître. Viens avec Dounia ; si tu as peur, elle restera avec toi tout le temps. Personne n’en saura rien ; viens, il faut que je te parle librement.
– Tu ne me parleras pas si librement si Dounia nous entend, répondit Lydie avec un petit air de supériorité, et si elle m’accompagne, elle aura trop de pouvoir sur moi, je serai tout à fait dans sa dépendance.
L’impassible suivante, à deux pas de là, feignait n’avoir rien vu. Boris s’aperçut qu’au point de vue pratique, Lydie avait raison, – mais cette raison lui paraissait bien froide.
– Soit, dit-il après une seconde de réflexion, mais il faut que je te voie ; trouve un endroit.
– Quand pars-tu ?
– D’aujourd’hui en huit, probablement.
– Eh bien ! samedi à onze heures, ici, pendant la messe ; en semaine il n’y a presque personne.
– Bien.
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Un flot de peuple les sépara ; il ne put lui dire un mot de plus. Il se hâta de sortir, et aperçut à quelques pas devant lui la jeune fille qui retournait au logis. Sa démarche n’était pas changée ; rien ne dénonçait en elle une émotion nouvelle.
Il la regarda aussi longtemps qu’il put la voir et retourna chez lui, non plus fiévreux ni perplexe, mais le cœur plein d’une tristesse insondable. Il se demanda quelle impulsion étrange l’avait entraîné à prendre l’image à témoin de son serment et ne put se rendre compte du motif qui l’avait poussé. N’était-ce pas que dans les grandes émotions on revient parfois, machinalement, vers les habitudes de ses premières années ?
Pendant que Lydie cheminait vers sa demeure, Dounia lui dit :
– M. Boris s’en va ?
– Oui.
– Tout à fait ?
– Pour deux ou trois ans.
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– Tant mieux, mademoiselle ; à présent, rien ne vous empêchera plus de trouver un bon mari, noble et riche, comme il vous convient.
Lydie fit semblant de n’avoir pas entendu et garda le silence.
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