Sonia
Chapitre XIII
On pourrait dire qu’Armianof ne fit qu’un somme pendant les heures qui suivirent, malgré la nécessité de se réveiller aux stations pour régler les comptes et pour demander des nouvelles de la diligence. Il se rendormait si bien, qu’aux premiers rayons du soleil il fut tout surpris d’apercevoir devant lui les murs d’un monastère et les maisons de pierre d’une ville de quelque importance.
Il se rappela alors qu’il avait voyagé une bonne partie de la nuit, qu’il s’était réveillé et rendormi trois ou quatre fois, et, s’étirant de tous ses membres, il entra dans la station pendant qu’on changeait ses chevaux.
– La diligence ? fit-il.
– La voilà qui s’en va, lui répondit-on en lui montrant un point noir dans le lointain.
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– Donnez-moi du thé, mais vite ! fut sa réponse ; et il se mit à marcher rapidement devant la porte pour se dégourdir les jambes. Il avala le thé bouillant qu’on lui présenta, mit dans sa poche deux ou trois bons petits pains blancs tout chauds que venaient lui offrir les paysannes jusque dans sa calèche, et dit au postillon qui se hissait sur le siège :
– Rattrape la diligence, et tu seras content.
Le postillon fit tournoyer son fouet, lança à ses bêtes une volée d’épithètes, – et l’attelage tintant, grelottant, descendit à grand fracas la côte rapide de la ville. Mais la diligence avait trop d’avance, et ce ne fut pas encore cette fois qu’Armianof put la rattraper.
Il était presque dix heures lorsque la lourde masse vacillante se montra au bout d’une de ces longues routes en ligne droite qui, franchissant collines et vallées, font l’effet des tubes d’une longue-vue prêts à rentrer les uns dans les autres.
– Un coup de collier ! Rattrape la diligence ! cria le prince, électrisé par cette sorte de steeplechase ; cinq roubles si tu la rejoins avant la
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station.
Les quatre rosses partirent ventre à terre, dégringolant les pentes avec la vitesse d’une locomotive, et remontant la pente opposée du même élan, en vertu de la vitesse acquise. Comment ces chevaux efflanqués peuvent-ils suffire à un pareil service ? Les équarrisseurs seuls pourraient répondre en disant le nombre qui leur passe par les mains chaque mois.
Tube après tube disparaissait, et la masse roulante se rapprochait de plus en plus ; enfin, les deux voitures se trouvèrent de niveau.
– Arrête ! cria le prince au postillon de la diligence.
– La diligence ne s’arrête pas, c’est défendu, répondit le fonctionnaire en fouettant ses chevaux.
Armianof tira un rouble de sa poche et le fit briller au soleil.
– Iachka ! cria aussitôt le postillon en clignant de l’œil au conducteur, regarde donc sur la route, je crois que le cheval de gauche a perdu un fer.
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– Monsieur Grébof ! cria le prince d’une voix de stentor pendant que le conducteur vérifiait les pieds des six chevaux – tous en parfait état, personne ne le savait mieux que lui.
Boris, étonné de s’entendre nommer en pareil endroit, sortit la tête de dessous la capote qui recouvrait l’impériale et écarquilla les yeux en apercevant le prince.
– Venez dans ma voiture, voulez-vous ? j’ai à vous parler : nous faisons route ensemble.
Boris dégringola lestement et sauta dans la calèche. Le petit museau effaré de Sonia suivait ses mouvements ; il la rassura d’un geste.
– Tout est-il en ordre ? cria le postillon.
– Va, répondit le conducteur.
Et les deux équipages se mirent à trotter de front.
Armianof n’aimait pas les longs préambules, et Boris était un homme auquel on pouvait parler franc. Il ne perdit donc pas de temps pour entrer en matière.
– Je vous demande pardon de troubler ainsi
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votre voyage, Boris Ivanovitch, dit-il au jeune homme dès que celui-ci se fut assis auprès de lui ; mais vous comprenez bien que ce n’est pas une simple fantaisie qui me fait courir après vous depuis hier soir...
Boris, plus étonné que jamais, acquiesça d’un signe, sans rien comprendre.
– Voulez-vous répondre nettement à toutes mes questions ? continua Armianof. Il m’importe de savoir si je dois voir en vous un ami ou un indifférent ; – j’attends de vous la vérité absolue sans réticence, quelle qu’elle soit.
– Je dirai la vérité, répondit Boris, qui commençait à entrevoir le fond des choses.
– Dans quels rapports exactement êtes-vous avec mademoiselle Goréline ?
Boris, prêt à bondir, rencontra le regard du prince. Ces beaux yeux fiers et doux avaient une expression sérieuse et franche devant laquelle l’étudiant sentit sa colère tomber ; – il embrassa en un moment toutes les conséquences de sa réponse, et, fixant son regard sur celui
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d’Armianof, il répondit :
– Je l’aime, et je lui ai demandé de devenir ma femme.
– Et elle ?
– Elle a consenti.
– De son propre mouvement ?
– De son propre mouvement.
– Quand cela ?
– Il y a deux mois.
– Avant mon arrivée ?
– Oui.
– Pourquoi êtes-vous parti ?
– Parce que madame Goréline, ayant appris notre amour, a refusé de m’accorder sa fille en mariage.
– Et le général ?
Boris haussa les épaules et sourit tristement,
– Alors, vous avez renoncé à mademoiselle Goréline.
– Pourquoi voulez-vous savoir cela ?
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– Afin d’agir pour le mieux. Répondez-moi, je vous en prie, avez-vous renoncé à mademoiselle Goréline ?
La calèche roulait toujours. Boris, après une lutte d’un moment, répondit.
– Je vous livre le repos de la vie de mademoiselle Lydie, parce que je crois que vous êtes un honnête homme. Je l’ai revue...
– Quand ?
– Hier soir avant la nuit.
– Eh bien ?
– Elle m’a promis de m’attendre. Je la considère comme ma fiancée ; le mauvais vouloir de ses parents peut retarder, mais non empêcher notre union.
– Elle vous l’a promis hier soir ?
– Oui, répondit Boris, malade au fond du cœur et irrité de toutes ces questions.
– Pourquoi les parents ont-ils refusé ?
– Parce que je suis pauvre, fit Boris avec un rire amer ; vous n’aviez pas besoin de me le
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demander !
Armianof réfléchit une minute, puis tendant la main à Boris :
– Amis ! dit-il. Racontez-moi tout dans les plus petits détails, je vous certifie que vous ne vous repentirez jamais de votre confiance.
Boris, gagné par la cordiale chaleur de son étreinte et de ses regards, lui raconta tout ce qui s’était passé depuis le matin, y compris le renvoi de Sonia, et la charge qu’il avait prise sur lui de mener cette petite chez sa mère.
Armianof l’écoutait, les yeux brillants, moitié souriant, moitié furieux. Quand il eut fini :
– Quel chevalier errant vous faites ! Amis ! ai-je dit tantôt. Eh bien, il s’agit de vous le prouver. Qu’allez-vous faire ?
– Je n’en sais trop rien, répondit l’étudiant, dont la surexcitation passagère fit tout à coup place à l’abattement. Pour le moment, je vais chez ma mère ; je m’y reposerai quelques semaines, – car je suis un peu fatigué, ajouta-t-il en se tournant vers le prince avec un faible
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sourire.
Ses yeux creusés soudain, ses pommettes brûlantes, prouvaient en effet que ces deux journées de souffrances avaient profondément atteint sa vigoureuse nature. Armianof le remarqua, mais garda ses réflexions pour lui.
– Et après ? dit-il.
– Après, je reprendrai mes occupations ordinaires ! je doublerai le nombre des leçons que je donne.
– Cela vous empêchera de travailler pour vous-même ?
– Je dormirai moins, répondit Boris. Matériellement, j’ai perdu mon été ; il faut bien que je travaille double cet hiver.
– Mais, fit Armianof, non sans hésiter, je croyais que vous aviez... Je pensais que les Goréline...
– Leur prendre à la fois leur fille et leur argent ! fit Boris avec amertume ; non ! L’un des deux me suffit. Du reste, n’ayant pas rempli mon engagement jusqu’au bout, je ne pouvais accepter
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aucune rémunération..
– De sorte que vous êtes aussi peu avancé qu’aux premiers jours de la saison ?
– Exactement, répondit l’étudiant, qui détourna la tête avec un mouvement d’humeur ; mais je ne sais pas pourquoi nous parlons de ces détails, qui n’ont rien d’intéressant..
Le prince ne répondit pas ; bien que, dans les commencements de leurs relations, Boris lui eût parlé sans contrainte de sa position pécuniaire et de ses projets d’avenir, il craignait d’avoir été trop loin et d’avoir blessé une susceptibilité que les circonstances actuelles pouvaient rendre plus ombrageuse.
Au bout de dix minutes, il se décida à rompre le silence, au risque d’effaroucher encore son morose compagnon de voyage.
– Au lieu de leçons, pourquoi n’essaieriez-vous pas de trouver un poste fixe auprès de quelque savant qui vous confierait la lecture de ses manuscrits ou la mission de l’aider dans ses travaux ?
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– Je préférerais infiniment ce genre de travail, mais de telles positions sont rares, presque introuvables. Je tournerai la meule, c’est plus sûr ; je l’ai déjà fait, je puis le faire encore.
Et Boris continua à regarder obstinément les paysages monotones qui défilaient devant lui.
– Écoutez, Boris Ivanovitch, lui dit le prince après un long silence, je vous dois aussi toute la vérité : j’ai été amoureux de mademoiselle Goréline, et j’ai pensé à demander sa main.
Boris tourna vers lui des yeux pleins de douleur et d’inquiétude.
– Mais il suffit qu’elle ait pris des engagements envers vous pour que je renonce à mes prétentions. Vous étiez là avant moi, vous avez obtenu son libre consentement, – je me retire et je vous le dis loyalement.
Au lieu d’éprouver de la joie, Boris sentit tout a coup sa tristesse s’appesantir encore. Faisant un grand effort sur lui-même :
– Elle aurait peut-être le droit de choisir entre nous, dit-il enfin à voix basse ; entre deux
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existences si différentes...
– Si elle pouvait hésiter pour un tel motif, répondit le prince gravement, elle ne serait digne ni de vous ni de moi.
Boris, sans rien dire, lui serra fortement la main. La station était en vue ; Armianof avait annoncé son intention de ne pas pousser plus loin cette expédition ; peu de mots furent échangés entre eux.
L’étudiant allait grimper sur son impériale, d’où les yeux inquiets de Sonia n’avaient cessé de le suivre.
– Vous avez un ami, lui dit Armianof au moment de le quitter, un ami sur lequel vous pouvez compter. En toute circonstance, adressez-vous à moi. De mon côté, je vous promets de ne pas chercher à revoir mademoiselle Goréline.
Cette promesse était inutile. La manière dont Lydie, fiancée à un autre, avait accueilli les galanteries du prince, l’avait complètement détaché d’elle ; et même, s’il l’eût osé, il eût dit à Boris combien peu il devait compter sur la
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constance de cette enfant fragile et coquette... Mais ici, moins que tout autre, il avait le droit de parler, et il se tut...
Quelques minutes après, les deux voitures prenaient des routes opposées, et Boris, moins affligé, retrouvait, blottie à ses côtés, la petite créature effarée qui n’avait plus au monde que lui.
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