Sonia

Henry Gréville · Chapitre 4 sur 27

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Sonia

Chapitre III

 

Mademoiselle Lydie avait probablement pris l’étudiant en grippe à cause de la grammaire française, car elle n’assistait pas au repas de famille. Elle avait choisi ce jour-là pour aller voir une de ses amies, et vers quatre heures on vint annoncer qu’elle y restait pour le dîner. Madame Goréline n’était pas contente, et son mari, comme de juste, fut la victime élue par sa mauvaise humeur.

On ne saurait imaginer un être plus petit, plus actif et plus philosophe que le général Goréline. Habitué à ne pouvoir ouvrir la bouche en présence de sa moitié, il avait pris de bonne heure le parti du silence : – mais comme il se rattrapait quand il trouvait un interlocuteur ! Intolérant envers les autres, – en paroles bien entendu, – presque autant que sa femme l’était avec lui, il émettait des opinions tout d’une pièce, qu’on eût

 

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dites du même bronze que les canons de sa batterie ; mais l’opinion émise était oubliée aussitôt que discutée, et il n’eût pas fallu lui représenter le lendemain ses propres arguments de la veille ! Il les eût réduits en poussière avec la même aisance et la même légèreté qu’un obus traverse un blindage.

Le « charmant enfant » de madame Goréline, son fils Eugène, était un enfant terrible pareil à tous les autres, ni plus ni moins intelligent, mais d’une impertinence adorable avec son père, comme du reste on aurait pu le conclure sans le voir, rien qu’à la façon dont madame Goréline parlait à son mari en présence de leurs enfants.

Le dîner, mesquin et prétentieux, était exactement ce que promettait le salon grenat. Il y avait un poisson délicat, mais trop petit pour le nombre des convives, dont deux ou trois n’eurent en partage que quelques bribes noyées dans un flot de mayonnaise. La salade était faite avec de l’huile rance achetée au plus près et du vinaigre aqueux, produit de fabrication domestique ; ainsi du reste.

 

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Le repas s’écoula d’ailleurs sans encombre. La maîtresse du logis comblait Boris de prévenances et de bons morceaux ; Eugène, encore intimidé par la présence du nouveau venu, se tenait d’une façon satisfaisante, et le général était si fort absorbé qu’il n’ouvrit pas la bouche après le premier compliment expédié en quatre mots :

– Enchanté de vous voir.

Les autres convives, au nombre de quatre ou cinq, peu intéressants, avaient entrepris une discussion sur les mérites respectifs des différentes races de vaches au point de vue de la viande et du lait.

Boris s’ennuyait cordialement. Son visage le trahissait peut-être, car madame Goréline s’empressa d’entamer une description fort engageante de leur maison de campagne.

On passa au salon pour prendre le café.

Boris pensait au moyen de s’éclipser sans se compromettre, lorsque tout à coup la porte du salon s’ouvrit et mademoiselle Lydie entra, toute rose, toute souriante, vêtue de blanc avec de

 

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larges rubans bleus, un bouquet de lilas blanc à la main. Boris, frappé de sa beauté rayonnante, la regarda plus attentivement qu’il ne l’avait encore fait ; elle s’en aperçut et lui accorda le plus gracieux des saluts, avec un sourire mêlé d’une nuance de satisfaction modeste.

– Tu reviens bien tôt ! lui dit sa mère. On a dîné de très bonne heure.

– Non, répondit mademoiselle Lydie en s’asseyant en face de Boris, mais je m’ennuyais et je suis partie tout de suite après le dîner.

– C’était bien la peine de rester là-bas ! s’écria Eugène. Du reste, tu as bien fait, nous avons eu de plus grosses portions de gâteau.

Madame Goréline fit les gros yeux à l’enfant terrible. Peine perdue, il continua :

– C’est que si tu avais été là, il n’y en aurait pas eu pour tout le monde : papa en avait trop pris.

Madame Goréline cacha sa colère sous un éclat de rire. Mais mademoiselle Lydie, évidemment mécontente du tour que prenait la

 

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conversation, se tourna vers Boris et lui dit de sa voix la plus douce :

– Partez-vous avec nous mardi prochain, monsieur ?

– Je ne sais encore, mademoiselle.

– Il faudrait vous décider, Boris Ivanovitch, dit madame Goréline. Si vous venez, nous prendrons la voiture et la calèche ; sinon, nous ne prendrons que la voiture, et j’enverrai la femme de chambre par la diligence.

– Nous quatre dans la voiture ? interrompit Lydie. Pour cela, non, maman ; je n’irai pas dans la voiture avec papa, qui fume toute la journée, et Eugène, qui donne des coups de pied à tout le monde.

– Qu’est-ce qui vous arrangerait le mieux ? demanda Boris à madame Goréline.

– Mais, si vous venez, je pourrais vous mettre avec Eugène dans la calèche ; alors j’emmènerai la femme de chambre.

Lydie fit un petit geste indéfinissable.

– Venez, monsieur Boris, dit-elle ; c’est très

 

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amusant de voyager en caravane, et puis on passe la nuit, en route, dans une station de poste.

– Non, dit sa mère, cette fois nous voyagerons sans nous arrêter.

– Eh bien, c’est encore mieux ; j’adore voyager la nuit, quand la rosée est tombée et qu’il fait frais.

Boris pensa à la grande forêt pleine de rossignols qu’il traversait avant d’arriver à son village, et son cœur se serra.

– Eh bien, vous viendrez, n’est-ce pas ? D’ailleurs, ajouta-t-elle en baissant la voix, il n’est pas sûr que vous ayez Eugène pour compagnon pendant toute la route.

Boris la regarda incertain, ne sachant ce qu’il devait penser.

– On vous donnera bien papa pour un bout de chemin, continua-t-elle avec un petit éclat de rire. Maman, c’est entendu, M. Boris part avec nous.

Il partit en effet avec eux ; et la malicieuse Lydie, qui venait toujours à bout de faire ses volontés d’enfant gâtée, s’arrangea si bien,

 

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qu’elle fut sa compagne dans la grande calèche, tantôt seule, tantôt avec son petit frère, pendant une bonne partie de la route.

 

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