Sonia
Chapitre VIII
Tout préoccupé de sa protégée, Boris expédia au plus vite les leçons du petit garçon ; il avait hâte de mettre Lydie dans la confidence des chagrins de la petite chercheuse de pipes.
Elle entra enfin, ses cahiers à la main comme de coutume. Mais au premier mot que prononça le jeune homme, elle l’interrompit d’un air boudeur.
– Je n’ai que faire des querelles des gens, dit-elle, et maman m’a défendu de m’en mêler.
– Ne fais-tu jamais que ce que maman t’ordonne ? dit Boris tout bas en souriant doucement.
Lydie était ravissante quand elle faisait sa petite moue d’enfant gâtée.
– Ce n’est pas une raison, commença-t-elle en rougissant ; puis elle leva les yeux sur Boris, qui
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couvrait sa main gauche de baisers, et elle se mit à rire. – Quel air sérieux ! dit-elle ; allons, monsieur, dictez !
Boris dicta pendant quelques instants ; puis, entre deux phrases, il reprit son idée.
– Cette enfant est extrêmement malheureuse ici ; ta mère ne l’aime pas...
Eugène passa la tête par la porte entrouverte.
– Que veux-tu ? lui demanda Boris avec impatience
– Mon ballon, répondit l’enfant en le regardant en face d’un air railleur.
– Cherche-le vite, et va-t’en.
Eugène mit cinq minutes à fureter dans tous les coins et ne trouva pas son ballon, pour une raison excellente : l’objet en question gisait bien tranquillement au milieu de la grande allée, où il venait de l’abandonner.
– Mais laisse-nous donc tranquilles ! s’écria Lydie ; je dirai à maman...
– Qu’est-ce que tu diras à maman ? demanda
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Eugène en regardant sa sœur, cette fois, avec le même air effronté.
– Que tu m’empêches de prendre ma leçon ! répliqua Lydie, qui rougit jusqu’à la racine des cheveux en faisant cette réponse.
– Oh ! seulement cela ? Il n’y a pas grand mal ! répondit le petit garçon ; et il sortit en fermant soigneusement la porte, qu’il avait trouvée entrebâillée. – Maman ! viens jouer au ballon avec moi, dit-il à très haute voix en passant devant la fenêtre.
– Appelle Sonia.
– Sonia m’ennuie, elle joue trop bien, je ne veux pas de Sonia ; viens, maman : avec toi, c’est bien plus amusant, tu manques toujours le ballon !
– Vilain garçon !
– Allons, maman, viens tout de suite !
Madame Goréline ne savait pas résister à cette voix adorée ; elle suivit donc son fils au plus profond du jardin. Quoique bien seuls maintenant, les deux jeunes gens restèrent un
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instant silencieux.
– J’ai peur qu’il n’ait deviné quelque chose, dit enfin Lydie.
Boris avait eu la même pensée, mais il se fut bien gardé de la formuler, de peur d’inquiéter la jeune fille.
– Peut-être, répondit-il en souriant pour la rassurer ; mais tu vois que s’il est taquin, il ne nous est pas contraire ; et il attira sur son épaule le frais visage de Lydie pour l’embrasser.
Elle ne résista pas.
Une minute après, Boris reprit :
– Puisque nous sommes seuls pour un instant, causons sérieusement de cette petite fille.
– Encore ? fit Lydie, nous n’avons qu’un moment, et tu l’emploies à me parler de cette petite sotte ?
– Elle est très malheureuse, Lydie, reprit Boris avec la même douceur que s’il eût essayé de persuader un petit enfant ; personne ne l’aime ici.
– On a bien raison ! répliqua-t-elle
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brusquement. Moi non plus, je ne peux pas la souffrir.
– Pourquoi cela ? fit Boris surpris et un peu blessé, en quittant la main qu’il n’avait cessé de tenir dans la sienne.
Sans s’expliquer en quoi, Lydie sentit qu’elle avait choqué le jeune homme ; un sentiment confus lui disait peut-être qu’elle avait eu tort ; au lieu de se rendre compte de ce qu’elle éprouvait contre la pauvre fillette, elle saisit le premier prétexte, et celui que le hasard lui fournit était le meilleur de tous.
– Tu l’aimes trop, dit-elle, j’en suis jalouse.
Boris se mit à rire et reprit la main abandonnée.
– Puisque je l’aime trop, répondit-il, il faut l’aimer aussi ; comme cela, nous partagerons, et chacun de nous n’aura pas besoin de l’aimer autant pour qu’elle soit aussi bien et beaucoup mieux protégée. Veux-tu ?
– Nous en reparlerons, fit-elle avec sa jolie moue ; dis-moi que tu m’aimes.
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Sur ce chapitre, l’heure s’écoula bientôt, et il ne fut plus question de Sonia ce jour-là.
Une heure après le dîner, vers six heures, une calèche attelée de quatre superbes chevaux noirs, aux harnais étincelants, s’arrêta devant le perron des Goréline. Les domestiques accoururent pour recevoir l’hôte inattendu ; mais avant que le petit valet à la mine effarée eût pu s’approcher pour ouvrir la portière, le visiteur avait déjà sauté à bas de son équipage et donné des ordres à son cocher, qui alla se ranger au fond de la cour.
– Le général et madame la générale sont-ils chez eux ? demanda le nouveau venu.
– Je ne sais pas, monsieur... c’est-à-dire je crois qu’ils daignent prendre un peu de repos après le dîner, balbutia le maigre domestique, plus effrayé que jamais par la splendeur de l’équipage et la barbe magnifique du cocher. Qui dois-je annoncer ?
– N’annonce rien du tout pour le moment, répondit le jeune visiteur en riant : mais quand tes maîtres seront réveillés, tu leur diras que le prince Armianof s’est permis de visiter leur jardin en
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attendant qu’ils voulussent bien le recevoir.
Là-dessus, il se dirigea vers le jardin, ouvrit la petite porte qui le faisait communiquer avec la cour, et s’enfonça sous les allées de tilleuls.
C’était l’heure où Lydie quittait Boris après le tête-à-tête qu’elle lui accordait tous les jours auprès de la source, pendant le sommeil de ses parents. Ils venaient de parler de leur avenir, et, comme il arrive dans toutes les grandes passions éprises d’idéal qui ne trouvent à saisir que le terre-à-terre, Boris, d’ordinaire si confiant, avait eu un accès de mélancolie. Or, Lydie craignait et détestait ces moments de tristesse, dont elle était loin de comprendre la divine langueur.
Elle quittait donc la source, assez mal satisfaite de son fiancé, lorsqu’au détour d’un sentier elle se trouva brusquement en face d’un beau jeune homme au type oriental, à la physionomie ouverte et intelligente, à la toilette irréprochable.
Tout le Moscou d’hiver, avec ses traîneaux, ses bals, ses théâtres, oublié depuis deux mois, lui revint en tête à l’aspect du jeune citadin.
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Elle s’arrêta confuse sous le regard de ces yeux de gazelle ; mais elle ne douta pas un instant que ce monsieur ne fût leur voisin dont on parlait tant et qu’elle n’avait jamais vu,
Deux générations sur le sol russe n’avaient pas affaibli la pureté du type circassien dans la famille du prince Armianof. Sa sœur était la plus belle personne de la cour, comme il était le plus beau cavalier de Pétersbourg. Aussi, quand il dit de sa voix la plus douce :
– Mademoiselle Goréline, si je ne me trompe, permettez-moi de me présenter moi-même : le prince Armianof.
Lydie se sentit tout épanouie, et c’est avec la grâce la plus parfaite qu’elle lui répondit en rougissant :
– Permettez-moi, monsieur, d’aller prévenir maman.
Puis elle s’échappa, un peu troublée ; car cette apparition de la vie mondaine venait de rompre le cercle magique dont l’amour de Boris l’avait entourée.
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Le général et son épouse furent bientôt sur pied ; Stépane Pétrovich courut aussitôt dans le jardin pour embrasser le fils de son vieil ami, qu’il avait vu tout petit.
En apercevant ce jeune élégant, dont toute la personne irréprochablement costumée exhalait un parfum exquis de violette de Parme, il s’arrêta un peu interdit ; tutoyer ce beau cavalier, l’appeler par son surnom de gamin, impossible ! Mais le prince ne lui laissa pas le temps d’hésiter beaucoup.
– Général, lui dit-il en s’approchant vivement, reconnaissez-vous votre lutin ? M’avez-vous assez gâté, autrefois ?
Il serra dans ses bras le bon vieux général, qui, tout attendri, l’embrassa à deux ou trois reprises comme dans le temps où il lui grimpait après les jambes.
– Sacha ! s’écria-t-il enfin, mon cher Sacha ! Mais tout à coup l’idée lui vint que ce diminutif familier ne convenait plus à l’héritier des Armianof, et il reprit d’un ton plus grave : Votre Altesse...
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– Allons donc, Altesse ! Appelez-moi Sacha, comme autrefois : est-ce que vous ne m’aimez plus ? Je vous aime toujours, moi ; je vous ai aimé colonel, et je vous aime tout de même général. Est-ce ma moustache qui vous déplaît ?
– Ah ! Sacha, que de temps depuis que je ne t’ai vu ! dit Goréline en secouant la tête : tu étais haut comme cela, – il désignait dans la plate-bande un œillet de belle taille, – et maintenant te voilà un grand jeune homme ; on parle de toi, on dit que tu es bien vu à la cour...
– Bah ! répondit le prince, tout cela est bon pour l’hiver, mais je ne suis pas venu à la campagne pour parler de Pétersbourg : j’en ai assez pendant les six mois que j’y passe. Causons de vous, de votre famille : madame Goréline se porte bien ? Je viens de voir une adorable jeune personne. Votre fille ? Je vous en fais mon compliment.
– Oui, c’est notre beauté, notre Lydie ! répondit le vieillard radieux. Elle est aussi aimable qu’elle est jolie, croyez-moi.
– J’en suis persuadé, interrompit Armianof,
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mais je me rétracte si vous cessez de me tutoyer.
Il prit le bras du bon général, qui, tout content, le cœur à l’aise, appela Sonia et se fit apporter la plus longue de ses pipes. Il en offrit une au jeune homme, qui refusa en souriant, et alluma un cigare.
La venue de madame Goréline arrêta court l’expansion de son mari. À l’approche de cette dame, parée en l’honneur de son hôte d’une robe de soie et d’un bonnet tout neuf, la conversation changea pour ne plus reprendre le ton confidentiel des premiers moments. Vainement le jeune homme essaya de ranimer la gaieté communicative de son vieil ami ; il ne put y parvenir.
Madame Goréline tenait le dé de la conversation et croyait faire merveille en demandant au prince des nouvelles du grand monde de Pétersbourg, dont elle avait fait partie autrefois, car, pour le malheur de son mari, elle était de bonne famille, ce qui explique en un mot les souffrances du pauvre général ; elle ne s’était décidée à l’épouser que faute de mieux, en
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voyant que sa beauté ne suffisait pas à contrebalancer l’absence de toute fortune et de toute amabilité personnelle.
Lydie vint enfin se joindre à la société, en annonçant que le thé était prêt, et tout le monde, y compris Boris et Eugène, fut bientôt réuni autour de la table couverte de fruits, de laitage, de gâteaux, de petits pains tout chauds, enfin de tout ce qui constitue en Russie un thé de campagne bien servi. Forcée, par l’exiguïté relative de ses ressources, de faire des économies à la ville, madame Goréline vivait grandement à la campagne, où les produits du jardin et de la ferme ne coûtent presque rien.
Armianof fut immédiatement frappé de la sympathique figure de Boris, et il entama avec lui une conversation assez sérieuse, bien qu’encore à portée de ceux qui l’écoutaient.
Le jeune étudiant, prévenu contre la beauté, l’élégance, la noble origine de cet intrus dans lequel il craignait de trouver un rival, se tint d’abord sur la défensive ; mais il ne put résister longtemps à la bonne grâce du prince. Les deux
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jeunes gens causèrent bientôt avec feu, et Boris, entraîné par l’intérêt de la conversation, ne s’aperçut pas que, tout en lui répondant, le prince ne quittait pas des yeux Lydie.
La jeune fille se sentait observée. Ses joues prirent un éclat plus brillant : la robe blanche qu’elle avait mise exprès lui allait à merveille : elle ne laissa échapper aucune occasion de faire valoir silencieusement ce qui pouvait plaire. Une heure auparavant, Boris s’en fût aperçu ; maintenant, il ne le voyait plus, et ce petit manège continua.
Un mot malheureux de madame Goréline faillit gâter la bonne harmonie de cette agréable soirée. Enivré par cette atmosphère plus intelligente que de coutume, le général s’était mêlé à la conversation des jeunes gens : il lui arriva bien de proférer çà et là quelqu’une de ces vérités que le nom de M. Prudhomme a rendues illustres, mais aussi, à deux ou trois reprises, il eut raison et sut le prouver. Pendant un de ces heureux moments où il expliquait sa pensée aux jeunes gens attentifs, sa moitié, croyant se
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montrer fort supérieure, lui lança cette phrase, qui formait du reste un des refrains habituels de ses discours :
– Vous feriez mieux de vous taire, mon cher, vous ne dites jamais que des bêtises.
– Bien, bien, ma chère, marmotta le vieillard humilié, consterné, mais trop habitué à la soumission pour répondre vertement comme il convenait.
L’effet fut désastreux sur le prince. Sa gaieté, sa bonne humeur tombèrent subitement. Il jeta un regard interrogatif à Boris : celui-ci eut beaucoup de peine à ne pas répondre par un sourire de pitié, que ses lèvres indiquèrent malgré lui.
Personne n’avait l’air surpris ; Eugène mangeait avec appétit ; Lydie, placide, continuait à remuer les tasses sur le plateau ; madame Goréline souriait d’un air agréable.
– Nous en reparlerons à loisir, mon cher général, dit le prince en posant sa main fine et soignée sur la grosse main velue du vieillard mortifié. Mais vous pourriez bien avoir raison.
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– Certainement ! affirma Boris en regardant le prince de tous ses honnêtes yeux gris clair.
– Je suis tout prêt à le croire. Si vous voulez me faire tous deux l’honneur de visiter mon logis de garçon, – je n’ai fait meubler qu’une toute petite partie de la maison de mon père, – je serai heureux de vous y recevoir et de discuter à loisir sur tous les points qu’il vous plaira. Si vous aimez les fleurs, mademoiselle, dit-il à Lydie, ces messieurs pourront vous rapporter un bouquet de roses assez rares, que mon jardinier est très fier d’avoir acclimatées.
Lydie, rougissant de plaisir, répondit par un sourire, et bientôt après, Armianof prit congé de ses hôtes.
– Je compte sur vous, monsieur Grébof, dit-il au jeune étudiant.
– Je vous remercie, prince, répondit celui-ci, j’irai vous voir bien certainement.
Armianof monta lestement dans sa superbe calèche, à la grande admiration des domestiques et des paysans accourus pour le voir, et disparut
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aux regards ébahis de cette foule.
– Qu’il est gentil ! s’écria madame Goréline dans la salle à manger, en se hâtant d’éteindre les bougies superflues qui brûlaient dans les candélabres.
Boris regarda madame Goréline ; assuré que son mari lui tenait compagnie, il sortit pour essayer de dire bonsoir à sa fiancée.
– Ah ! oui, bien gentil ! répéta le général, encore ému de l’apostrophe de sa femme, tout coutumier qu’il en fût. Mais pourquoi m’as-tu dis comme cela devant lui... ?
– Faut-il vous répéter que vous ne comprenez rien à rien ? lui jeta-t-elle comme une pierre à un chien timide ; vous vous amusez à lui conter un tas de sottises avec votre étudiant, tandis qu’il aurait pu, pendant ce temps-là, s’occuper de Lydie...
– Il l’a, Dieu merci, assez regardée ! dit le brave homme, dont le cœur se réchauffa à la pensée de sa fille.
– Ce n’est pas malheureux ! répondit
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aigrement son épouse. Quand il reviendra, tâchez de ne plus recommencer. C’est un mariage qu’il faut absolument arranger.
– Oui, ma chérie, sois tranquille, j’y mettrai tous mes soins.
– Vous feriez mieux de ne pas vous en mêler du tout. Car avec votre tact ordinaire...
Elle sortit là-dessus ; mais son mari n’avait pas besoin d’entendre la fin de la phrase pour apprécier la gracieuseté sous-entendue.
Pendant cette conversation, Boris, sur la terrasse, avait trouvé moyen de s’approcher un instant de Lydie, et de lui chuchoter à l’oreille.
– Lydie, je t’adore ! Dis-moi un petit mot de tendresse. Je n’ai pas osé te regarder de toute la soirée.
– Tu as joliment bien fait ! répondit-elle en lui abandonnant sa main. S’il s’en était aperçu !
Ce n’est pas de son fiancé que Lydie rêva cette nuit-là.
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