Sonia
Chapitre I
« On demande un étudiant pour passer l’été dans une famille, à la campagne. Pour les conditions, s’adresser à madame la générale Goréline, à la Tverskaïa, maison Mialof, à Moscou. »
– Pourquoi pas ? se dit Boris Grébof en repliant le journal où il venait de lire cette annonce. Pourquoi pas là aussi bien qu’ailleurs ? Il faudra toujours commencer par un bout, autant vaut aujourd’hui que demain.
Il se leva, passa son léger paletot de printemps, et sortit pour tenter la fortune.
On n’aurait pu l’accuser de mettre trop d’empressement à cette démarche : il s’en allait d’un air nonchalant en regardant à droite et à gauche. La Tverskaïa était loin de chez lui ; pour s’y rendre, il avait à traverser toute la ville chinoise, ce bazar pittoresque de Moscou, plus
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semblable à une ville byzantine du moyen âge qu’à un quartier de capitale au dix-neuvième siècle. Il s’arrêtait partout, prêt à rebrousser chemin sous le plus léger prétexte. La destinée ne fournit pas l’ombre d’une excuse à son indécision, et il arriva devant la porte de la générale Goréline sans avoir trouvé moyen de reculer. Il entra.
Au bruit que fit, en retombant, la double porte vitrée, un suisse vêtu d’un uniforme vert très râpé, orné de galons jaunes très graisseux, émergea d’une petite niche placée en sous-sol. Une forte odeur de soupe maigre, aux choux aigris et aux champignons secs, accompagna cette apparition.
– Qu’est-ce qu’il vous faut ? demanda-t-il d’un ton familier et impertinent en examinant le jeune homme de la tête aux pieds.
– Ce qu’il me faut ? répliqua Grébof avec une inflexion de voix exactement semblable ; il faut que je voie la générale Goréline.
– Ah ! vous venez pour la place ? Vous êtes un étudiant, à ce que je vois ? eh bien, montez là-
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haut.
– Où ça, là-haut ?
– Au quatrième, tout en haut. Il en est déjà venu beaucoup d’étudiants, mais ils n’ont pas convenu.
– C’est encourageant, murmura Grébof en gravissant, non sans efforts, les deux derniers étages roides comme une échelle de meunier, surtout en comparaison des deux premiers, confortables comme un escalier d’archevêque. Un suisse qui se mêle des affaires de la famille et un escalier auquel on grimpe comme à un mât de cocagne !... Bah ! je ne conviendrai pas non plus, et le premier pas sera fait tout de même.
Il s’arrêta « tout en haut » devant une porte revêtue de drap déteint, ornée d’une plaque de cuivre au nom de Stépan Pétrovitch Goréline, et sonna. On fut longtemps sans lui répondre. D’assez mauvaise humeur, il allait recommencer d’une main plus vigoureuse, quand il entendit derrière la porte les pas pressés d’un domestique. Le serviteur s’arrêta un instant, sans doute pour boutonner les derniers boutons de sa livrée, puis
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il ouvrit, et Boris se trouva en face d’un petit homme, à l’air craintif.
– La générale Goréline ? demanda l’étudiant en examinant le vêtement du domestique, blanchi sur les coutures et usé aux boutonnières.
La maison ne lui disait rien de bon, et il avait envie de s’en aller.
– Madame est chez elle, répondit le petit homme d’une voix enrouée. Vous venez pour la place, monsieur ?
– Oui, pour la place, fit brusquement Boris exaspéré. Il paraît que tout le monde sait cela, chez vous.
Le petit homme, tout effaré, recula d’un demi-pas et répondit d’un air ahuri :
– Madame a ordonné de recevoir tous ceux qui viendraient pour la place. Veuillez entrer.
Boris fut introduit dans un salon meublé de velours grenat. Les tentures avaient cruellement souffert des mites, le papier était terni par endroits, le bois des fauteuils avait perdu son vernis, et le tapis usé qui couvrait une partie du
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parquet témoignait, par la bizarrerie de son dessin, qu’on en avait coupé et rapiécé les endroits les plus endommagés.
Un portrait en pied du général Goréline, avec toutes ses décorations et des canons dans le paysage, ornait le mur de gauche. À droite, un canapé, à moitié barricadé par une table couverte d’albums, était surmonté d’un autre portrait, également en pied, tout aussi peu remarquable comme exécution, mais dont l’original avait dû être d’une beauté incontestable. Les traits fins et comme ciselés dans l’ivoire étaient rehaussés par un coloris plutôt doux qu’éclatant, semblable aux teintes des roses du Bengale que l’automne a fait pâlir. L’expression de ce visage était celle de tous les portraits de commande, souriante et nulle.
– Si c’est madame Goréline, se dit Boris en l’examinant, elle a été bien jolie ; il a dû lui en rester quelque chose.
Un froufrou de soie se fit entendre, Boris se retourna ; madame Goréline en personne traversa le salon, fit un léger salut au jeune homme et vint s’asseoir juste sous son portrait.
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Cette habitude prise dans sa jeunesse, pour bien prouver « que la ressemblance n’était pas flattée », lui était devenue fatale avec le temps. Les dents avaient noirci, le nez s’était fait rouge et pointu, un sourire aigre et mielleux avait remplacé chez l’original la banalité souriante de la copie...
– Il ne lui en est pas resté grand-chose, se dit Boris en achevant sa réflexion, pendant que madame Goréline lui indiquait un fauteuil et proférait en français le sacramentel :
– Prenez place, je vous prie. – Vous désirez passer l’été chez nous ? dit la dame d’un air aimable.
Boris s’inclina en signe d’assentiment.
– Voici ce que c’est, continua-t-elle ; il faudrait vous occuper de mon petit garçon Eugène. Il a onze ans, il est bien gentil ; – ce n’est pas parce que je suis sa mère, – mais, vraiment, tout le monde s’accorde à le trouver bien gentil ; nos voisines de campagne l’adorent. Je veux qu’il entre au gymnase à l’automne, et il faudrait le préparer, mais bien comme il faut,
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vous savez, sur toutes les sciences et les langues aussi. – Vous parlez le français ?
– Oui, madame.
– Et l’allemand ?
– Je parle mal cette langue, n’en ayant pas l’habitude ; mais je peux l’enseigner autant qu’il le faut pour l’examen d’entrée.
– Le latin et le grec ?
– On ne demande pas tant de choses pour la première classe des gymnases de garçons, répondit Boris en réprimant un sourire ; – la conversation commençait à l’amuser ; mais je connais également ces deux langues. Depuis trois ans, à l’Université, je suis les cours de la Faculté de philosophie.
Madame Goréline devint immédiatement plus communicative.
– C’est que, voyez-vous, il faut être si instruit pour ne pas rester court devant les questions que font les enfants ! – les enfants intelligents, bien entendu ! Moi-même, parfois, je ne sais que répondre aux questions de mon fils : – je réponds
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toujours, cependant, car il faut conserver son prestige, mais... enfin, vous savez vous-même... vous avez l’habitude des enfants.
– Pas la moindre ! répondit nettement Boris.
– Ah ! je croyais... Vous n’avez donc jamais accepté de place pour l’été ?
– Non, madame, c’est la première fois.
– Ah !... Et vous êtes étudiant depuis trois ans ?
– Oui, madame.
– C’est singulier...
Elle s’arrêta devant le regard ferme et un peu dédaigneux du jeune homme, et n’osa continuer le cours de ses investigations.
– Il est singulier, reprit-elle, après une seconde de silence, que vous n’ayez jamais passé l’été dans une famille ; mais, pour moi, ce n’est pas un défaut, au contraire ; vous serez pour mon fils plutôt un compagnon qu’un maître, et c’est ce que je désire.
– Compte là-dessus ! se dit Boris in petto ;
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mais il garda cette réflexion pour lui.
– Nous passons l’été dans le gouvernement de Smolensk, où j’ai une terre. Nous partons le quatorze mai, c’est-à-dire de mardi en huit. Vous pouvez venir avec nous, si vous le désirez, ou bien nous rejoindre le lendemain : il y a une diligence qui vous met à dix verstes de chez nous. Je vous donnerai cela par écrit. Vous aurez du temps libre, car mon Eugène est encore bien enfant, et quatre heures d’occupation par jour lui suffiront. Vous pourrez monter à cheval ; nous avons une rivière, on se baigne en été, – enfin vous ferez partie de la famille, ajouta la dame avec un sourire très engageant qui découvrit quelques mauvaises dents.
– Comme c’est commode ! Tout de suite, à première vue ! se dit Boris, continuant son soliloque intérieur. Mais tout cela l’amusait.
– Quant aux appointements, reprit madame Goréline en devenant beaucoup plus sévère, je donne vingt roubles par mois, pendant trois mois ; ce qui fait soixante roubles pour l’été.
Ces derniers mots parurent lui causer quelque
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regret, car elle se tut, et se mit à pétrir son mouchoir de batiste, déchiré auprès du chiffre brodé.
– Je ne puis consentir à moins de cent roubles pour les trois mois, dit Boris d’un ton poli, mais résolu.
– Cent roubles argent pour préparer un petit garçon au gymnase ! mais vraiment, monsieur, la peine est si peu de chose ! Vous pourrez faire tout ce que vous voudrez de votre temps !...
– Je ne sais pas si ma peine sera petite ou grande, interrompit Boris tranquillement ; mais je ne peux pas accepter moins de cent roubles.
La dame resta très embarrassée.
Boris lui plaisait : sa modestie, sa dignité, un vague sentiment de la supériorité de ce jeune homme, peut-être, – sentiment assez indécis pour ne pas blesser l’amour-propre, assez net pour se procurer la secrète jouissance de se dire : « J’ai chez moi, pour une somme de..., un homme supérieur ! » – tout cela l’avait impressionnée.
– Il est très comme il faut ! se disait-elle ; mais
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cent roubles !
– Je regrette, madame, que nous ne puissions nous entendre, dit Boris en se levant.
Il avait dit cela en français, et si bien, avec un accent si peu moscovite, que la dame le retint par la manche et le fit rasseoir.
– C’est votre dernier mot ? dit-elle.
– Je ne marchande jamais ! fit-il un peu dégoûté.
– C’est une somme énorme ! Mais puisque vous le voulez, il faut bien en passer par là ! (Elle avait fait ses petites réflexions.) Comme vous aurez tant d’heures libres, vous aurez la complaisance de donner à ma fille quelques leçons de grammaire française. Elle a terminé ses cours l’année dernière ; mais je crains qu’elle n’ait un peu oublié... Lydie ! cria-t-elle.
– Maman ! répondit une jeune voix.
– Viens ici.
La porte s’ouvrit, et Boris vit entrer l’original du portrait auquel avait jadis ressemblé madame Goréline ; mais un original souriant, rougissant, à
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la mine triomphante, un peu railleuse, fière de sa beauté, sûre de son empire... C’était mademoiselle Lydie Goréline
– Lydie, mon enfant, dit la mère, voici monsieur... comment vous nommez-vous ?
– Grébof, Boris Ivanovitch.
– Voici Boris Ivanovitch qui passera l’été avec nous, à la campagne, et qui veut bien t’aider à apprendre ton français.
La jeune fille jeta sur Grébof un regard moitié boudeur, moitié satisfait... – satisfait sans doute d’avoir pour commensal un joli garçon : Boris était très bien de sa personne ; – et boudeur à l’idée de repasser ce malheureux français.
– Venez dîner dimanche, Boris Ivanovitch, vous ferez connaissance avec mon mari ; et puis vous verrez mon Eugène ; il est à la promenade en ce moment : c’est bien dommage : j’aurais bien aimé vous le faire voir. Enfin, ce sera pour dimanche.
Là-dessus, malgré les instances de la maîtresse du logis qui voulait le retenir encore, Boris se
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leva, salua les deux dames et se retira. Le petit domestique effarouché vint lui donner son paletot, et pendant qu’il le mettait dans l’antichambre, il entendit Lydie dire à sa maman d’un ton bien décidé :
– Je ne veux pas, maman, et je ne veux pas ! Je déteste la grammaire, et je ne la repasserai pas !
– Écoute donc, ma chère, lui disait madame Goréline : cet étudiant nous coûte très cher, il faut bien l’utiliser !
– Je ne veux pas l’utiliser ! répliqua mademoiselle Lydie.
La porte se referma, et Grébof n’en entendit pas davantage.
Comme il sortait, le suisse râpé réapparut dans la porte de sa cahute.
– Eh bien, quoi, monsieur ?
– Eh bien, mon brave, « nous nous sommes convenu », dit Boris en riant, cette fois, de bon cœur.
– Le général en sera bien aise, dit le suisse :
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tout ce remue-ménage l’ennuyait assez.
– Tiens, le général ! au fait, je n’en ai point entendu parler ! se dit Boris. Bah ! tout est pour le mieux ! Les drôles de gens, pourtant !
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