Sonia
Chapitre VI
Vers cinq heures, il se rendit à l’endroit indiqué ; Lydie ne s’y trouvait pas encore. Son attente fut longue, et au moment où il pensait qu’elle ne pourrait pas venir, il la vit approcher, toute parée, son ombrelle à la main.
– Je me suis habillée, dit-elle ; maman dort encore ; quand elle se réveillera, j’ai dit qu’on lui annonce que je suis prête ; nous gagnerons ainsi le temps de sa toilette, et quand la voiture sera attelée, la petite Sonia m’appellera.
Écartant soigneusement les plis de sa robe pour ne pas les froisser, elle s’assit sur la pente, à peu de distance de Boris.
La source était au penchant d’un ravin ; la main de l’homme n’avait pas gâté sa beauté sauvage par des arrangements maladroits ; elle bouillonnait doucement dans sa coupe d’argile et s’échappait avec un susurrement argentin sur un
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lit de cresson et de cailloux, pour aller retrouver le ruisseau qui coulait tout près. Le myosotis et la menthe croissaient en grosses touffes au-dessus et tout autour.
Rien de moins pompeux que cette pauvre petite source destinée à abreuver les prosaïques habitants de cette demeure ; mais sa limpidité avait quelque chose de virginal, les fleurs qui l’entouraient formaient un cadre approprié à sa simplicité modeste, et l’ombre des aulnes, qui flottait à sa surface, eût paru mesquine sur une vasque plus ample.
Lydie était trop parée pour cet endroit ; sa robe de soie, richement garnie, n’était pas en harmonie avec ce paysage intime et profondément russe. Boris n’y fit pas attention, sa vie était concentrée dans les paroles qu’il allait prononcer.
– Lydie Stépanovna, lui dit-il après un silence, je vous ai dit que je vous aime. J’ai vingt et un ans, je suis de naissance noble, mais très obscure ; mon père était un pauvre propriétaire de campagne. Je ne possède rien, ou presque rien, mais j’ai beaucoup de courage ; j’ai étudié autant
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que j’ai pu le faire, je passerai ma vie à travailler, et j’espère devenir quelque chose. Je ne puis être heureux qu’avec vous. Tel que je suis, voulez-vous m’épouser ?
C’était ce qu’en bon russe on appelle « faire une proposition » ; pour la première fois Lydie se voyait demandée en mariage, son cœur battit ; ce beau jeune homme était là, tout pâle et presque sans voix ; elle avait dix-sept ans ; la vie lui paraissait une fête ; elle répondit :
– Oui, je le veux.
Boris l’attira sur son cœur et se mit à pleurer comme un enfant.
– Oh ! ma Lydie ! balbutiait-il en couvrant ses mains de baisers, comme je travaillerai ! Tu seras fière de moi, va, tu verras !
Ce premier moment d’extase passé, il songea avec effroi qu’il devrait attendre encore longtemps avant de réclamer sa fiancée.
– Tes parents ne consentiront pas, n’est-ce pas ?
– Je ne crois pas, dit Lydie en rougissant, mais
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si !... Quand... quand vous serez devenu riche...
– Dis-moi tu, je t’en prie, ma Lydie, tu es à moi, maintenant.
– Quand tu seras devenu riche et célèbre, ils ne demanderont pas mieux.
– Mon ange aimé !... Et toi, dis, auras-tu la patience d’attendre ?
– Certainement, fit-elle avec tout l’orgueil d’un jeune cœur qui n’a encore rien éprouvé.
– Plusieurs années ?
– Tant que cela ? fit-elle un peu effrayée. Mais je serai vieille !
– Vieille, toi, ma Lydie ?
Et Boris se mit à rire.
– Est-ce qu’il faudra plusieurs années, dis ? fit-elle avec insistance.
– Mais, peut-être ! Si j’obtiens d’être envoyé à l’étranger, aux frais du gouvernement, deux ou trois ans suffiront à me faire un nom, une position. Je travaillerai nuit et jour pour que tu sois riche, heureuse...
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Et les serments d’amour et de fidélité furent prodigués de part et d’autre. Boris engageait sa vie, il le sentait ; aussi son âme était-elle pleine de la sérieuse ardeur des néophytes.
Elle, – elle ne savait pas bien ce qu’elle éprouvait, et l’avenir ne l’effrayait pas, car elle ne se sentait pas liée : c’était encore si loin ! En attendant, Boris l’aimait, elle avait un esclave ; elle était reine !
Le soleil n’envoyait plus que des rayons obliques à travers les arbres du ravin. La voix de Sonia se fit entendre au-dessus des jeunes gens.
– Mademoiselle, mademoiselle, criait-elle, votre maman vous appelle.
Lydie quitta précipitamment Boris en lui chuchotant un dernier mot de tendresse, remonta rapidement la pente gazonnée et disparut en criant : Je viens !
Boris, resté seul, fit quelques pas, s’approcha de la source, cueillit une tige de menthe sauvage et la froissa dans ses mains pour en aspirer le parfum ; puis il se rassit au bord et regarda l’eau
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qui s’écoulait avec un bruit musical.
Quelques cailloux roulèrent près de lui. Il leva les yeux et aperçut, se profilant sur le ciel bleu, la fine silhouette de la chercheuse de pipes.
– Que fais-tu là ? dit Boris un peu inquiet.
– Je vous regarde, répondit Sonia, qui descendit en courant le sentier rocailleux.
Elle le regardait en effet au lieu d’examiner le chemin ; un caillou tranchant se trouva sur sa route, le pied lui tourna, elle poussa un petit cri et s’affaissa sur elle-même. Boris se leva pour lui porter secours. Elle était déjà debout, mais un large filet de sang rouge et généreux coulait de sa cheville jusque sur le sable jaune.
– Tu t’es fait bien mal ? lui dit Boris avec bonté.
– Non, ce n’est rien du tout, fit Sonia en se mordant les lèvres pour étouffer un gémissement.
Elle fit deux pas et s’arrêta. Le sang ruisselait. Attends, je vais voir ce que c’est, dit le jeune homme.
– Non, non, Boris Ivanovitch, s’écria-t-elle
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vivement, ce n’est pas la peine !
Sans l’écouter, il l’enleva de terre et l’assit sur une motte de gazon auprès du petit bassin. Elle ne résistait plus ; il prit doucement sur son genou le pauvre petit pied blessé. Une large entaille s’ouvrait au-dessous de la cheville, à l’endroit où la peau est délicate. Le sang ruisselait avec tant de force que Boris crut un instant à une lésion dangereuse. Puisant de l’eau avec sa main, il lava soigneusement la plaie, en retira quelques grains de sable, et la banda avec son mouchoir.
– Il faut retourner à la maison, dit-il, on va te mettre un emplâtre.
– Pourquoi ? fit Sonia, qui n’était plus timide ; cela guérira tout seul. Mais je suis très fatiguée.
Elle s’allongea un peu sur la pente gazonnée et appuya sa tête sur son bras. Elle était très pâle ; la blessure avait saigné assez longtemps pour l’affaiblir. Elle ferma les yeux, et Boris crut qu’elle s’était évanouie. Au mouvement qu’il fit, elle les rouvrit péniblement, et leur expression de reconnaissance alla au cœur du jeune homme.
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– Vous êtes très bon, dit-elle tout doucement. Jamais personne ne m’avait soignée.
– Mais tu n’as jamais été malade ?
– Oh ! si ! l’année dernière, j’ai eu la fièvre chaude.
– Et l’on ne t’a pas soignée ?
– Non, je suis restée sur le poêle ; la vieille Marthe me donnait à boire.
– Et tu as guéri comme cela ?
– Oui.
– Personne ne venait te voir ?
– Les maîtres n’étaient pas là. Mais quand ils y sont, c’est la même chose, on ne se dérange pas pour nous autres. Et à quoi bon ?
Elle referma les yeux.
– Mais le général !
– Oh ! lui, il est bon, mais qu’est-ce qu’il peut faire ? Je l’aime beaucoup ; il ne me gronde pas souvent, et il ne me bat jamais... Vous aussi, je vous aime.
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– Pourquoi ? dit Boris avec intérêt.
– Parce que vous êtes bon. Vous aimez les roses blanches ?
– Oui, répondit le jeune homme un peu étonné, comment le sais-tu ?
– Parce que, hier, j’ai vu que vous regardiez beaucoup une rose blanche déjà à moitié fanée ; alors je vous en ai apporté un bouquet de toutes fraîches le soir.
– C’était toi ?
– Oui. Ce n’est pas bien difficile ; il y en a un grand buisson au bout du jardin, à côté de la maison des gens.
– Je te remercie... fit Boris un peu attristé.
– Il n’y a pas de quoi.
Elle essaya de se lever, mais son pied mal assuré lui manqua ; elle serait tombée s’il ne l’avait retenue.
– Tu ne peux pas marcher, dit-il, je vais te porter jusqu’en haut.
Elle ne dit plus rien, se laissa enlever, et se
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blottit contre l’épaule du jeune homme pendant qu’il gravissait la montée. Quand il la déposa à terre, elle prit sa main, qu’elle baisa avec une ardeur passionnée
– Veux-tu bien finir ! lui dit Boris, peu disposé à accepter cette marque de soumission et de reconnaissance, où se retrouve encore avec tout son relief la vieille empreinte du servage.
Elle lâcha sa main, et se dirigea clopin-clopant vers la maison, à côté de lui.
Au moment où ils atteignaient la terrasse, Lydie et madame Goréline, en grande toilette, allaient monter en voiture.
– Voici une petite éclopée que je vous ramène, dit-il sans s’adresser particulièrement à aucune des deux : elle a au pied une blessure assez sérieuse, qu’il faudrait panser tout de suite.
– Ah ! bien, oui ! dit madame Goréline en étirant ses gants sur son poignet ; si on les écoutait, on serait toujours après eux. Lave-toi avec de l’eau fraîche, Sonia, et demain il n’y paraîtra plus. Bonsoir, Boris Ivanovitch, vous
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avez grand tort de ne pas venir avec nous. Allons, Eugène, te décideras-tu ?
La voiture s’éloigna. Lydie n’avait rien dit. Protégée par son ombrelle, elle jeta en partant un tendre regard à son fiancé.
Quand la porte de la cour se fut refermée sur l’équipage, Boris regarda la petite fille qui se tenait encore à côté de lui.
– Viens, Sonia, je vais te panser, moi. Je n’y connais pas grand-chose, mais cela vaudra toujours mieux que rien.
Il l’emmena dans sa chambre, la fit asseoir sur le pied de son lit, fit des bandelettes avec du taffetas d’Angleterre dont il avait une provision, déchira un de ses mouchoirs de poche, au grand désespoir de la petite fille, et lui posa un pansement assez convenable.
– Va, maintenant, dit-il quand ce fut fini, en la poussant doucement par les épaules.
– Oh ! Boris Ivanovitch, fit-elle avec des larmes dans la voix, vous remplacez ma mère !
Elle sortit là-dessus.
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Boris se mit à rire à cette idée saugrenue ; mais il était content de sa journée.
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