Sonia
Chapitre XI
Le paysan qui menait Boris avait bonne envie de le questionner ; à deux ou trois reprises, il essaya même d’engager la conversation, mais sans succès.
Bientôt les toits verts et la coupole en forme de navet renversé qui surmontait l’église de la petite ville du district se dessinèrent dans un pli de terrain, et moins d’un quart d’heure après la télègue s’arrêta devant le rez-de-chaussée en bois qui représentait la station de poste.
Personne ne se dérangea pour recevoir un voyageur de si peu d’importance ; le paysan allait sauter à bas de son chariot ; mais Boris lui dit d’attendre et entra seul dans la chambre graisseuse où le maître de poste fumait sa pipe d’un air grognon.
– À quelle heure passe la diligence de Moscou ? demanda le jeune homme.
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Le maître de poste tira deux ou trois bouffées de sa pipe avant de répondre ; puis, sans sortir de son calme olympien, il laissa tomber ces mots :
– À onze heures, si elle n’est pas en retard.
– Faut-il s’inscrire pour retenir sa place ?
– Ce n’est pas la peine ; la diligence est pleine quand elle passe ici.
– J’y trouverai bien toujours un espace de quatre pouces carrés pour m’y placer, dit Boris par manière de consolation ; puis il retourna à la télègue. Sonia, inquiète, tournait des yeux effarés vers la porte qui avait englouti son protecteur.
– Écoute, Sonia, lui dit l’étudiant, qui la prit dans ses bras et la déposa à terre, tu vas être bien sage ; je vais te faire donner du thé, et tu resteras ici à m’attendre. La diligence ne passera que tard dans la soirée ; tu garderas mes effets jusqu’à mon retour.
– Vous vous en allez ? murmura Sonia pleine d’effroi.
– Sois tranquille, je reviendrai. Toi, dit-il au paysan, crois-tu que ton cheval puisse retourner
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là-bas et me ramener ici pour neuf heures ?
Le paysan, qui tenait sa casquette à la main, la tourna et la retourna deux ou trois fois, en examina attentivement le fond, se gratta la nuque et répondit enfin ;
– Combien me donnerez-vous pour cela ?
– Combien lui as-tu promis pour m’amener ici ? demanda Boris à Sonia.
– Un rouble et demi, répondit la petite.
– Eh bien, je t’en donnerai quatre en tout. Es-tu content ?
Le paysan regarda Boris de côté, puis reprit à voix basse :
– Mon cheval est fatigué, monsieur ; pourquoi avez-vous besoin de retourner là-bas ?
Boris allait se mettre en colère, mais il se souvint que la plus grande prudence était nécessaire.
– J’ai oublié quelque chose dont je ne puis me passer, répondit-il.
– Alors, monsieur, vous me donnerez un petit
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papier bleu1... ; j’ai un autre cheval qui ne fait rien, je l’attellerai, et nous reviendrons comme le vent.
– Entendu ! dit Boris. Nous partons dans une demi-heure.
Il fit transporter ses effets dans la salle des voyageurs, grande chambre aux meubles graisseux et au plancher étincelant de propreté ; il se fit donner le samovar, prépara pour Sonia quelques tasses de thé, que la pauvre petite but avidement, et, sans rien prendre lui-même, il partit après avoir ordonné à l’enfant de ne pas quitter d’un instant la valise et la petite caisse qui formaient tout son avoir.
Sonia s’assit par terre à côté de ce précieux dépôt et le garda avec une fidélité canine, bien après que les rayons du soleil eurent cessé d’entrer par les fenêtres ouvertes de cette chambre banale.
Le petit cheval, qui sentait son écurie, emportait rapidement Boris sur le chemin qu’il venait de parcourir ; le paysan l’excitait encore
1 Cinq roubles.
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du geste et de la voix, et pourtant il semblait au jeune homme que le ruban blanchâtre de la route s’allongeait en détours infinis. Tout son être était concentré sur une seule pensée : Dût-on me tuer comme un chien enragé, je ne peux pas partir ainsi ! Il faut que je revoie Lydie.
Il arriva enfin au village où demeurait le paysan. Il dit à ce dernier de se préparer à repartir sans perdre de temps, et se dirigea vers la maison des Goréline, encore éloignée d’une verste à peu près. Dès qu’un bouquet d’arbres eut caché le village, il tourna à gauche, s’enfonça dans le bois et descendit en courant le ravin ; d’un bond il traversa le ruisseau qui bouillonnait sur les cailloux, puis s’avança doucement le long de la haie du jardin.
Dans toutes ces agitations, le temps avait passé comme un rêve, et au moment où le jeune homme atteignait le ravin, les rayons du soleil, dépouillés de leur chaleur, filtraient comme une vapeur dorée à travers les arbres de la forêt. Il était à peu près cinq heures : c’était l’heure où les époux Goréline devaient dormir, c’était l’heure
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où les deux jeunes gens s’étaient promis de se retrouver près de la source.
– Elle y sera, se disait Boris ; elle y sera, ou bien c’est qu’on l’aura enfermée.
Il approchait, s’arrêtant par moments pour comprimer les battements désordonnés de son cœur ; il ne pensait plus alors qu’on pouvait l’apercevoir, qu’on pouvait le chasser ignominieusement ; il pensait seulement qu’il allait voir Lydie, qu’il la verrait... ou qu’il en mourrait de douleur et de rage.
– Elle est là, se disait-il au moment où le murmure de la source lui annonça qu’il était arrivé : un mur de feuillage le séparait du lieu du rendez-vous ; il essaya de regarder au travers, et crut entrevoir une robe blanche sur le gazon déjà jauni.
Sans s’inquiéter des égratignures, il se fraya un passage dans la haie et s’avança rapidement vers la source.
Elle n’y était pas ! son cœur lui sembla s’anéantir. Vaincu par une douleur infinie, il se
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laissa aller sur l’herbe, à la place où elle avait coutume de s’asseoir, et, pressant de ses lèvres cette terre inerte et froide, il désira mourir : – oui, mourir, puisqu’il ne pouvait pas la revoir.
Les oiseaux pépiaient doucement, comme pour l’avertir qu’il se faisait tard et qu’on pourrait venir chercher de l’eau pour les besoins de la maison. Une heure entière s’était écoulée, et Boris ne songeait pas à s’en aller. Peu lui importait désormais qu’on le trouvât là ; sa vie n’avait plus de prix à ses yeux, l’espérance unique qui l’avait amené une fois anéantie, son être n’avait plus de ressort.
Un bruit de pas le tira de sa torpeur... Pour la sûreté de Lydie elle-même, il ne fallait pas qu’on pût le surprendre ; – il se déroba derrière un buisson d’épine-vinette et attendit.
Les petits cailloux roulèrent, le bruit sec d’un talon de bottine retentit dans le silence du bois, puis un froissement de jupes : ce n’était pas une servante. Boris écoutait, l’oreille tendue, – un faible soupir, puis un cri de douleur étouffé : « Mon Dieu ! »
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C’était elle !
Boris s’élança à ses pieds, non sans l’effrayer, car elle faillit perdre connaissance.
– Lydie ! murmura-t-il en la couvrant de baisers, tu avais pensé que je partirais avant de t’avoir revue ? Mais j’en serais mort de chagrin, ma Lydie ! Pour que je vive, que je travaille, il faut que tu me dises que tu m’aimes, que tu es à moi, que tu m’attendras !...
Il aurait pu parler ainsi pendant des heures. Plongée dans le ravissement, elle l’écoutait sans répondre, les yeux fixés sur le visage rayonnant et transfiguré du jeune homme.
Ce n’était plus l’étudiant pauvre à la position dépendante, ce n’était plus un fiancé à l’humble avenir ; c’était un homme qui l’aimait, qui lui parlait à la fois en amant et en maître, c’était plus que tout cela, c’était l’amour même, passionné, irrésistible. Éblouie par la splendeur de cette apparition, elle sentait le vertige la gagner.
– Oui, répondit-elle enfin, je suis à toi, je t’attendrai, car je t’aime, – je t’aime ! répéta-t-
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elle plus lentement, comme pour s’entendre prononcer cette parole redoutable dont elle ne comprenait pas bien la portée.
Boris allait répondre : la chanson d’une fille de service lui ferma la bouche.
– Nous sommes pris ! dit-il tout bas, saisi d’effroi, non pour lui, mais pour elle.
La chanson se rapprochait, mais on ne voyait encore personne.
– On vient puiser de l’eau pour le thé, dit Lydie ; suis-moi.
Elle s’éloigna rapidement, poussant Boris devant elle. Elle ouvrit une petite porte dans la haie, et ils se trouvèrent en pleine forêt.
– Plus loin, dit-elle à Boris, qui voulait s’arrêter.
Ils firent encore quelques pas et se mirent à l’abri des buissons. Là, ils se renouvelèrent leurs serments et prirent des mesures pour correspondre sans danger. Le soleil avait disparu derrière la colline ; les oiseaux ne faisaient plus entendre que des appels rares et comme
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endormis ; une vapeur bleuâtre commençait à confondre entre eux les plans éloignés du ravin.
– Il faut que je parte, dit Boris désespéré. Il s’arrêta, regardant Lydie qu’il tenait embrassée et qui pleurait, la tête sur son épaule. Lydie, continua-t-il, si tu voulais...
Elle leva la tête d’un air interrogateur.
– J’ai un bon cheval là-haut, dit-il rapidement et avec passion, je vais chez ma mère... veux-tu partir avec moi ? Nous nous marierons tout de suite, le prêtre de Grébova ne fera aucune difficulté, et après, il faudra bien que tes parents en prennent leur parti. Dis, veux-tu ?
Et il serrait Lydie sur son cœur, comme pour la convaincre plus promptement.
– Partir, nous marier ? dit la jeune fille en pâlissant ; et maman, comme elle serait fâchée !
– Tant pis pour elle, répliqua vivement Boris. Je ne voudrais pas t’en dire du mal ; mais ta mère... Enfin, n’en parlons plus. Veux-tu, dis ?
Toute sa vie était concentrée dans cette question ; ses yeux plongeaient au fond de l’âme
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de la jeune fille, ses lèvres penchées vers la bouche de Lydie semblaient aspirer sa réponse...
Les bras qu’elle avait passés autour du cou de Boris relâchèrent leur étreinte :
– Non, murmura-t-elle faiblement, je n’ose pas... je ne peux pas.
Était-ce la colère de ses parents, était-ce la pauvreté qui lui avait fait peur à cette heure décisive ? Elle n’en savait rien elle-même, – mais la colère de ses parents seule ne l’eût peut-être pas arrêtée...
– Comme tu voudras ! fit tristement Boris. Je pensais bien que tu ne consentirais pas... Au revoir, Lydie, ma vie...
Elle sanglotait amèrement. Bien des impressions confuses s’agitaient en elle pour causer son chagrin. Elle se sentait coupable ; envers qui ? Elle n’en savait rien. Elle eût voulu faire plus pour celui qu’elle avait librement accepté pour époux, elle se sentait faible et impuissante devant lui ; – et qui sait si elle n’était pas bien près de lui en vouloir ? Elle pensa un
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instant à partir avec lui ; vivre à ses côtés, dans ses bras, pendant une vie entière, n’était-ce pas le bonheur qu’elle avait rêvé ? Pourquoi ne dirait-elle pas oui ? Mon devoir ! pensa-t-elle pour se justifier à ses propres yeux. Mais au fond de sa conscience, elle dédaignait son père et jugeait sévèrement sa mère... Ces pensées la tourmentaient cruellement ; elle les chassa comme une troupe importune d’oiseaux pillards, et se tourna vers son fiancé.
Chose étrange, Boris souffrait certainement plus qu’elle, – mais chez lui la douleur avait un caractère d’auguste sérénité, – bien qu’intérieurement la jeune fille l’accusât de froideur.
– Adieu, dit-elle avec une sorte de déchirement intérieur, en le serrant convulsivement dans ses bras.
– Non, pas adieu, répondit-il en lui donnant un baiser ; au revoir, bientôt. Souviens-toi, Lydie, que ma vie est à toi.
– Mademoiselle ! fit une voix dans le jardin. Où êtes-vous ? Il vient d’arriver du monde.
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Les deux amants s’enfuirent chacun de son côté. Une heure après, Boris rentrait à la station. En dépit de la prédiction du maître de poste, la diligence qui passa vers minuit avait sur l’impériale deux places vacantes pour lui et sa petite protégée.
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