Sonia

Henry Gréville · Chapitre 15 sur 27

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Sonia

Chapitre XIV

 

Le soir du troisième jour après cette rencontre, la bonne madame Grébof alla s’asseoir à l’angle de son jardin, sous le grand champignon en bois qui servait d’abri contre la pluie ou le soleil. Le terrain un peu exhaussé en cet endroit dominait à la fois la route qui traversait le village et celle qui menait à la cour seigneuriale de son modeste logis.

Elle aimait à venir chercher sous ce refuge les derniers rayons du soleil ; dans la poussière dorée, elle voyait défiler les six vaches, les quatre petits chevaux de travail et les quelques moutons qui formaient son troupeau ; puis venaient les oies, sous la conduite d’un petit garçon aux yeux vifs, blond, frisé, hâlé, héritier de la femme de chambre du lieu, et destiné un jour à être le valet de chambre de M. Boris, – pourvu que sa sagesse et son intelligence lui permissent d’arriver à ce

 

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poste élevé, objet de l’ambition maternelle.

Laissant reposer sur ses aiguilles le bas commencé pour son cher fils, madame Grébof avait croisé ses mains sur sa poitrine et regardait paisiblement rentrer les hôtes de la ferme, lorsqu’un bruit lointain de clochettes attira son attention. Elle écouta : le son se rapprochait.

– Dâcha ! Dâcha ! cria-t-elle à sa femme de chambre, voici des visites qui nous arrivent. Mets vite le samovar à chauffer, et dis qu’on enfourne les petits pains.

La maison n’était pas bien loin ; l’honnête figure encadrée de cheveux gris qui appartenait à Dâcha parut à une fenêtre.

– Oui, madame, répondit-elle ; qui est-ce qui peut bien venir ? Nous avons vu tous les voisins depuis peu de temps.

– Ce doit être la vieille Popof ; – sers vite des confitures de sorbes ; tu sais qu’elle n’aime que celles-là.

Dâcha disparut, et madame Grébof se rassit en attendant l’arrivée de son hôte.

 

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Les clochettes avaient cessé de se faire entendre. Dâcha, après avoir obéi à la hâte, était venue rejoindre sa maîtresse ; debout sur la pointe des pieds, s’abritant les yeux de la main, elle essayait vainement de percer le nuage de poussière encore mal rassise.

– La voilà, la voilà, madame, s’écria-t-elle enfin ; elle avait fait le tour par l’étang ! Mais ce n’est pas son tarantass, c’est une télègue !

– Une télègue ? Tu n’y vois plus bien, ma pauvre Dâcha, dit madame Grébof, dont la vue s’affaiblissait depuis quelque temps. Qui veux-tu qui vienne nous voir en télègue ? À moins que l’arpenteur...

– La petite charrette de poste s’était rapprochée ; le postillon fouetta ses haridelles, et le même équipage, tintant plus fort que jamais, passa au galop le long de la palissade.

– Maman ! cria Boris en agitant sa casquette au-dessus de sa tête.

– Seigneur Dieu ! c’est toi, Boris ! s’écria la vieille dame tout éperdue de joie. Ah ! les jambes

 

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me manquent, voilà que je ne puis plus courir !

Boris avait escaladé la haie, la télègue gagna la porte au pas, et le jeune homme tomba à genoux devant sa mère. Pleurant et riant à la fois, elle ne pouvait plus parler, et couvrait le front et les yeux de son fils de signes de croix et de baisers entremêlés.

– Mon fils, mon Boris, tu es beau, tu as grandi ! (Il y avait au moins dix-huit mois que Boris avait atteint ses cinq pieds cinq pouces.) Que tu as bien fait de venir ! Mais pourquoi ne m’as-tu pas écrit ?

– Je n’en ai pas eu le temps, répondit-il. Je me suis trouvé libre plus tôt que je ne croyais.

– Allons, allons, tant mieux ! Combien de temps restes-tu ?

– Tout un mois, ma bonne mère.

– Madame, le thé est prêt ! cria joyeusement Dâcha.

– Viens manger un morceau ; tu dois être fatigué, dit la vieille dame en s’appuyant avec orgueil sur le bras de son grand garçon.

 

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Comme ils allaient entrer dans la maison, madame Grébof aperçut Sonia, que Boris avait complètement oubliée. Son petit paquet à la main, appuyée contre le mur, elle regardait d’un air morne ces choses et ces gens étrangers qui ne disaient rien à son cœur.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? fit madame Grébof stupéfaite en s’arrêtant devant ce petit échantillon d’humanité, au type à moitié bohémien.

– C’est une petite femme de chambre que je vous amène, dit Boris en riant ; j’ai pensé que Dâcha n’était plus si jeune, et je lui ai trouvé une aide.

– Je ne suis, Dieu merci, pas encore assez vieille pour avoir besoin d’aide ! répondit la digne femme en jetant un regard courroucé sur la frêle créature. Et puis, quelle aide !

– Je plaisantais, Dâcha, se hâta de dire Boris ; – c’est une bonne enfant qui m’a fidèlement servi ; de plus, c’est une orpheline qui n’a plus ni père, ni mère, ni toit, ni pain, et que je vous prie, ma mère, d’accueillir pour l’amour de Dieu.

 

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Madame Grébof se signa, puis étendit la main vers la petite.

– Le Seigneur a ordonné d’accueillir tous ceux qui viendraient en son nom, dit-elle ; sois la bienvenue, petite fille, à notre pain et à notre sel. Là où il y en a pour cinq, il y en a pour six ; Dâcha, emmène-la à la cuisine, fais-la manger, et ensuite nous verrons ce qu’il y aura à faire.

Ce soir-là, Boris raconta à madame Grébof tout ce qu’il pouvait lui dire de son séjour chez les Goréline, en faisant abstraction toutefois de son amour pour Lydie. Il était bien résolu à ne pas attrister les vieux jours de sa mère par les angoisses d’un avenir aussi incertain. Il donna pour prétexte à son prompt retour l’indignation que lui avaient causée les mauvais procédés de madame Goréline envers Sonia, et la bonne dame n’eut pas de peine à croire son fils, car plus d’une fois elle essuya ses larmes au récit des malheurs de la petite abandonnée.

– Sainte Vierge ! disait-elle à tout moment, se peut-il qu’il y ait des êtres assez oublieux de Dieu pour maltraiter les pauvres et les orphelins !

 

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Quand Boris eut terminé :

– Tu as bien fait, lui dit-elle ; nous emploierons cette petite à travailler dans la maison ; nous lui trouverons bien de l’ouvrage, et pour du pain, nous n’en manquerons pas. Vois plutôt !

Et elle chargeait en souriant l’assiette de son fils de petits pains ronds et dorés qui témoignaient de l’habileté de la vieille cuisinière.

Tous les serviteurs, dans cette maison, étaient au moins aussi vieux que leur maîtresse ; trente ans auparavant, la cuisinière, toute jeune alors, avait confectionné le repas de noces de madame Grébof. Les deux ou trois vieilles femmes qui faisaient le gros de l’ouvrage avaient aussi connu et pleuré le maître, mort jeune et toujours regretté par sa veuve, qui n’avait plus songé qu’à son petit garçon.

Quoi de plus dur pour la pauvre mère que de se séparer de son Boris ? Pourtant, le moment venu, elle avait eu le courage de le mettre en pension à Moscou chez un maître de français, qui lui faisait suivre en outre les cours d’un gymnase

 

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russe. L’enfant bien installé, madame Grébof avait repris le chemin de sa vieille maison du bord de la rivière ; mais voici qu’au bout de trois semaines, Boris avait vu revenir sa mère.

– Je ne pouvais pas y tenir, lui dit-elle ; il me semblait toujours que tu avais besoin de moi ; je viens demeurer à Moscou pour tout le temps que tu resteras au gymnase. Tu demeureras chez ton maître, mais je viendrai te voir tous les jours, et nous passerons les dimanches ensemble.

Le sacrifice était grand, bien plus grand que Boris ne pouvait le supposer. Quitter ses habitudes, ses serviteurs, la vie abondante et peu coûteuse de la campagne pour habiter une toute petite maisonnette dans un quartier retiré de la ville et vivre d’épargne, – c’était quelque chose ; mais ce qui était bien plus dur pour la veuve, c’était d’avoir quitté sa pauvre petite église de campagne et la dalle où elle se tenait pendant les offices, car cette dalle recouvrait le corps de son mari, toujours pleuré après dix ans, non de veuvage, mais d’absence, disait-elle.

Aussi, quand les beaux jours de l’été

 

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revenaient, quelle joie pour toute la maisonnée de voir arriver madame Grébof et son Boris ! L’écolier turbulent donnait parfois du fil à retordre aux servantes, mais, tout en grondant, elles murmuraient : « C’est qu’il ressemble à son père comme deux gouttes d’eau ! » Et la vénération de ce souvenir éteignait sur leurs lèvres le reproche commencé.

Lorsque Boris était entré à l’université en qualité d’étudiant, madame Grébof était venue habiter la campagne, – car le jeune homme devait avoir désormais besoin d’un peu plus d’argent, et le moyen de surveiller ses revenus quand on n’habite pas son domaine ! Encore un sacrifice, mais ce n’était ni le premier ni le dernier, et la veuve n’y songeait pas.

Toute tranquille qu’elle était, elle avait ramené la vie à Grébova, et les servantes, vieillies, mais non usées, avaient salué son retour avec joie. Puis la mort avait fait des vides dans les rangs, et le petit cercle s’était rétréci peu à peu.

Sonia apportait dans ce milieu paisible un élément qui tout d’abord ne fut pas le bienvenu,

 

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sa sauvagerie, sa complète ignorance des usages du lieu, n’ayant rien d’attrayant pour ces vieilles personnes routinières. Est-elle seulement baptisée ? se demandaient-elles parfois durant les premiers jours.

Le dimanche venu, on la vit aller à l’église, derrière les autres, et regarder, les yeux grands ouverts, les cérémonies de ce pauvre culte de village. Pendant toute sa vie, chez madame Goréline, elle n’avait peut-être pas assisté dix fois aux offices. Cendrillon rustique, on la laissait garder le logis, et rien ne pouvait être plus humiliant aux yeux de ceux qui la commandaient, aussi bien qu’à ceux de la petite déshéritée.

Peu à peu, elle s’habitua au bien-être, inouï pour elle, d’une existence où les coups de pied et de poing étaient inconnus, où deux bons repas par jour venaient régulièrement remplir son pauvre petit estomac toujours affamé.

Elle resta bien un peu farouche ; – elle causait peu et gardait un silence obstiné sur son existence passée, – mais elle se rendit fort utile, à la façon silencieuse et indépendante qui lui était propre.

 

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Dès le premier jour, elle avait repris son service auprès de Boris, – non sans choquer la vieille femme de chambre, qui avait bercé le jeune maître dans ses bras, et qui se voyait enlever le monopole des gâteries ; Dâcha se plaignit un peu, mais Boris la consola avec quelques bonnes paroles, et Sonia continua de servir son propriétaire avec ce dévouement d’animal soumis qui la rendait si étrange.

 

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