Sonia

Henry Gréville · Chapitre 20 sur 27

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Sonia

Chapitre XIX

 

Les premiers mois furent terribles pour Boris. À peine arrivé à Pétersbourg, il se sentit pris de nostalgie, la nostalgie de son cher village, et surtout des êtres aimés qu’il avait laissés derrière lui. Les lettres hebdomadaires de sa mère et celles de Lydie, beaucoup plus courtes et plus rares, ne faisaient qu’accroître son désir insensé de retourner près d’elles.

Son travail était attrayant cependant, et celui qui employait le jeune étudiant était le meilleur des hommes ; mais la raison n’avait guère de prise sur les sentiments exaltés jusqu’à la souffrance du pauvre garçon désespéré.

Quand le jour de son départ pour l’étranger fut fixé, Boris éprouva un nouveau déchirement : n’était-ce pas assez dur de se voir condamné à vivre loin des siens sans augmenter la distance qui le séparait d’eux ? Cependant, il sut se

 

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maîtriser : l’avenir dépendait de sa persévérance, Lydie lui conseillait de partir, sa mère était résignée... Une idée lui vint. En demandant trois jours de congé, il pouvait aller embrasser sa mère et voir Lydie en passant ; mais il fallait s’entendre avec celle-ci. Sans perdre un moment, il écrivit et reçut au plus tôt cette réponse :

– « Cher Boris, ne viens pas, nous partons demain pour aller voir une de mes tantes, qui est très malade ; je ne sais combien de temps nous resterons là-bas, tout l’été peut-être, et peut-être aussi quelques jours seulement. Nous n’emmenons pas Dounia, qui a trouvé une autre place ; je ne sais plus du tout comment je pourrai avoir tes lettres, mais écris-moi toujours poste restante à Moscou : je trouverai bien un moyen quelconque de les faire retirer quand nous serons revenus. Envoie-moi ton adresse de l’étranger pour que je t’écrive. N’oublie pas

« Ta fidèle LYDIE. »

 

Boris ne se sentit pas satisfait de cette lettre ; cependant, que pouvait-il exiger de plus ?

 

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Mademoiselle Goréline n’était pas maîtresse de ses actions, il le savait ; elle promettait de lui écrire ; – et pourtant le cœur du jeune homme se serrait de plus en plus à l’idée qu’elle allait être trois ou quatre mois sans nouvelles de lui : « Elle n’en souffrira peut-être pas beaucoup », se dit-il avec amertume.

Au moment du départ, comme il montait en voiture pour se rendre au chemin de fer, il reçut une lettre de sa mère.

« Je t’envoie ma bénédiction, écrivait la pauvre femme sur un papier taché de larmes ; que Dieu t’accompagne dans ton voyage, mon cher fils, et qu’il te ramène sain et sauf. J’ai fait dire des prières pour toi, à la maison, l’autre jour ; Sonia pleurait si fort que nous avons été obligés de lui faire boire un verre d’eau pour la calmer. Elle me charge de te dire qu’elle ne s’est plus battue ni querellée avec personne depuis ton départ, « pas même avec le chien », m’enjoint-elle de te mander. Elle est là, derrière moi, qui regarde comment je t’écris, et qui me répète de ne pas oublier son message. Nous parlerons de toi,

 

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ensemble, cette fillette et moi, et nous tâcherons d’avoir de la patience. Sois heureux, mon cher fils, et pense tous les jours, en te levant, à ta mère qui priera pour toi. »

Boris partit, et les mois s’écoulèrent. Vainement il attendait une lettre de Lydie ; – rien n’était plus facile que de jeter une lettre à la boîte, se disait-il, et il avait eu la précaution de lui donner son adresse bureau restant ; mais cette mesure de prudence ne paraissait pas avoir influé sur les actions de sa fiancée. Il écrivait tous les huit jours de longues lettres pleines de tendresse, de reproches, d’espérances..., mais tout cela restait sans réponse. Il se consumait dans cette vaine attente, et croyait déjà Lydie malade, morte, peut-être..., il ne songea point qu’elle pourrait l’avoir trahi.

À la fin du quatrième mois, il reçut enfin la lettre tant attendue et courut s’enfermer dans sa chambre pour la lire.

« Cher Boris, disait Lydie, Dounia est venue me voir aussitôt après mon retour de la campagne ; je l’ai tant suppliée qu’elle est allée

 

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me chercher tes lettres. Elle désire beaucoup rentrer chez nous, parce que la place qu’elle a maintenant ne lui convient pas, et elle n’a pas osé me refuser. J’ai lu tout ce que tu m’as écrit, cher Boris, et je te remercie de tant penser à moi. Ne m’écris pas si souvent : l’employé qui a remis le paquet à Dounia s’est mis à rire et lui a dit : On voit que le monsieur qui a fait la cour à votre demoiselle a du temps à perdre.

« Ce n’est qu’un employé, j’en conviens, mais c’est désagréable tout de même, et j’ai horriblement peur que cela ne finisse par arriver aux oreilles de maman. Si tu m’écris une fois par mois, ce sera assez, et encore je ne sais pas comment je pourrai avoir cette lettre, car maman ne veut pas reprendre Dounia ; elle dit qu’elle est très grossière (ces deux mots étaient en français), et je n’aurai personne pour faire mes commissions. Adieu, cher Boris ; je t’écrirai aussi souvent que je le pourrai. Aime-moi toujours, et pense à

« TA LYDIE. »

 

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Les bras tombèrent à Boris. Il se laissa aller dans son fauteuil, et des larmes de découragement lui vinrent aux yeux. Après quatre mois de silence, après une séparation de dix mois, c’est là tout ce qu’elle trouvait à lui dire ?

Furieux, il se mit à marcher de long en large, puis peu à peu sa fureur tomba. Certes, Lydie n’était pas éloquente, elle n’avait guère parlé dans leurs entretiens ; son éducation frivole ne lui avait point enseigné l’art de développer sa pensée ! Elle assurait Boris de sa tendresse ; que fallait-il de plus ?

Boris se mit à son bureau et écrivit aussitôt une lettre de remerciements, accompagnée de mille protestations de fidélité. La lettre partit, et six mois s’écoulèrent sans qu’il reçût de réponse.

Il pria, il supplia Lydie de lui donner de ses nouvelles ; il la menaça d’un esclandre, puis se radoucit et recommença à supplier : tout fut inutile. Exaspéré un jour, il lui posa une question définitive :

« M’aimes-tu, écrivit-il, ou ne m’aimes-tu

 

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pas ? Si notre engagement te pèse, si quelque autre a su se faire aimer de toi, dis-le-moi franchement, je t’aime assez pour te rendre ta liberté ; mais tant que tu ne m’auras pas fait savoir que tu ne veux plus de moi, je te considérerai comme ma fiancée et je te poursuivrai de mes lettres. »

Lorsque Lydie reçut cet ultimatum, elle venait de subir un fâcheux échec. Un officier de la garde, après l’avoir courtisée assidûment pendant six semaines, était brusquement parti pour son régiment, laissant en guise d’adieu des excuses très vagues. Presque en même temps, un journal de Moscou reproduisait une note du savant ami de Boris, annonçant la découverte de documents inédits d’une grande importance, « due en grande partie, disait-on, aux travaux d’un jeune homme de talent, M. Grébof, qui, s’il continue ainsi, se fera un nom dans la science ».

Lydie se trouva prise entre l’ennui que lui inspirait Boris et le désir de le garder au bout de sa ligne, dans le cas où elle ne pourrait se procurer un plus gros poisson.

 

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Après avoir bien calculé, lu et relu la dernière lettre de son fiancé, elle eut une inspiration merveilleuse.

« Quand on s’aime, écrivit-elle, on n’a pas besoin de se le répéter sans cesse ; les soupçons m’outragent, et j’en suis cruellement blessée. Si tu as confiance en moi, tu sauras attendre sans douter de mon attachement. Je ne t’écrirai plus, c’est trop dangereux. Nous verrons bien à ton retour si c’est moi qui ai cessé d’être fidèle. »

Boris répondit par un torrent de reproches et de serments qui ne tenait pas moins de seize pages, – mais Lydie tint bon et ne répondit pas. Par cette manœuvre habile, elle avait engagé Boris et s’était réservé sa liberté, – non sans quelque jésuitisme, – mais on ne fait pas d’omelette, dit le proverbe, sans casser des œufs.

Boris commença par souffrir horriblement : une douleur aiguë lui traversait le cœur à tout moment, au souvenir de son bonheur passé ; il en voulait à Lydie, il s’en voulait à lui-même et se consumait dans une sorte de rage impuissante. Le savant qu’il accompagnait s’aperçut de ces luttes

 

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intérieures, et, lui posant un soir la main sur l’épaule, il lui dit :

– Mon jeune ami, vous ne cherchez pas la paix où elle se trouve. Je ne sais ce qui vous fait souffrir, mais votre souffrance est visible. Accoutumez-vous à l’idée de l’irréparable, et cherchez dans l’étude des consolations plus hautes que la simple distraction de chaque jour.

Boris profita du conseil, et peu à peu sa douleur s’engourdit. « Si elle m’a trompé, se dit-il, elle en aura la honte ; j’attendrai, moi, et je lui rapporterai mon cœur tel que je l’ai emporté. Si elle m’est restée fidèle... »

À l’idée de cette joie encore possible, son cœur débordait ; mais il sut se contraindre à n’y penser que rarement, et sa vie entra dès lors dans cet austère sentier du travail où l’esprit dompté recueille tant de trésors.

Cette fidélité à l’aveuglette semblera bien étrange aux lecteurs de nos pays, mais il ne faut pas oublier que la Russie touche à l’Allemagne et à la Suède, et que ces deux pays partagent avec l’Angleterre le privilège des longues fidélités. Il

 

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n’est pas rare de voir des fiancés s’aimer et attendre les noces pendant huit, dix ans et plus. Ce qui nous ferait rire, nous autres, Français, que ces peuples appellent « légers », leur paraît tout naturel, et Boris, en agissant ainsi, n’était ni meilleur ni plus sot que beaucoup d’autres.

D’ailleurs, il venait de se donner tout entier à l’étude, et l’étude est une maîtresse jalouse.

Dans la société de l’homme austère et bon qui l’avait appelé près de lui, pendant ses longues veilles sur d’indéchiffrables manuscrits, il découvrit les mille joies intimes et durables que le travail utile et désintéressé peut seul donner. Il visita les plus célèbres parmi les villes de science, et fouilla les recoins ignorés de leurs bibliothèques ; et s’il avait beaucoup plus vu que réellement appris, il rassembla des matériaux utiles pour l’avenir, et son esprit subit dans cette tension continuelle une excellente préparation pour ses travaux futurs.

Les lettres de sa mère, toujours calmes et résignées, lui donnaient sans qu’elle le sût les leçons de la plus haute morale. Cette femme qui

 

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avait toujours vécu pour son fils, dont le rêve avait été de vieillir auprès de lui, demeurait solitaire, avec une santé chancelante ; elle amassait, au prix de menues privations, quelque argent pour le retour de son cher enfant ; elle occupait ses longs et tristes loisirs à lui préparer du linge, à faire filer de la toile pour son futur ménage, et jamais une plainte, jamais un regret ne se laissait deviner sous la mélancolie sereine de ces longues pages bien remplies. Le devoir commandait à Boris de vivre loin d’elle ; ainsi, il deviendrait un homme véritablement bon et utile, – c’en était assez pour qu’elle fût tranquille ; son cœur généreux et noble ne connaissait point d’autre loi.

Un soir de Noël pourtant, – il y avait alors deux ans que Boris l’avait quittée, – madame Grébof se sentit bien seule. La neige tombée en abondance cette année-là enterrait la maison presque jusqu’à la hauteur des volets ; tout, au dehors, était tranquille et froid ; la veuve s’approcha de la fenêtre et regarda en soulevant le coin du store. Sa pensée allait bien au-delà de la palissade noirâtre, à peine distincte au-dessus

 

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de la grande nappe blanche qui recouvrait tout ; elle songeait à son fils.

– Près de qui, se disait-elle, passe-t-il sa nuit de Noël ? Est-il content ? a-t-il à ses côtés un ami ou une amie ? Il est d’âge à aimer. Qui sera sa femme ? Sera-t-elle belle ? Sera-t-elle bonne ?

En pensant à sa future bru, madame Grébof laissa tomber le coin du store et poussa un soupir. Un autre soupir lui fit écho ; elle se retourna et vit Sonia qui, chaussée de neuf en l’honneur de la fête, entrait doucement en portant le samovar.

La bouilloire de cuivre bien poli reluisait comme un soleil à travers les nuages de vapeur que laissaient échapper les trous du couvercle ; la tasse de madame Grébof, posée sur le petit plateau, faisait vis-à-vis au pot à crème ; les petits pains dorés brillaient dans la corbeille, sur une serviette bien blanche.

– Comme tu as bien arrangé tout cela ! dit madame Grébof avec bonté.

Les yeux de Sonia brillèrent de satisfaction. La mère songea au repas de son fils, et elle

 

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soupira encore une fois.

– Oui, n’est-ce pas, maîtresse, dit Sonia, répondant à la pensée secrète de sa bienfaitrice, si le maître était aussi bien servi, là-bas, ce serait une consolation !

Surprise de se voir si bien devinée, madame Grébof regarda la petite fille, et sourit.

– Qui t’a dit que je pensais à mon fils ? dit-elle.

– Oh ! madame, répondit l’enfant, est-ce que nous n’y pensons pas toujours toutes les deux ? À quoi donc penserait-on, mon Dieu, si l’on ne pensait pas au maître !

Madame Grébof se versa une tasse de thé sans rien dire ; ces paroles étaient trop bien sa propre pensée pour qu’elle eût besoin de répondre. Sonia, debout près d’elle, la servait silencieusement sans attendre ses ordres.

– Puisque tu aimes tant le maître, dit la bonne dame au bout d’un moment, va te chercher une tasse, tu prendras le thé avec moi, et nous parlerons de lui.

 

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Rouge de joie et d’orgueil, Sonia obéit, reçut son thé de la main de madame Grébof, qu’elle baisa délicatement en prenant la tasse, et s’assit sur le coin d’une chaise. Quel honneur ! Prendre le thé avec madame ! Pour la centième fois, la vieille dame se fit répéter comment Sonia avait été arrachée aux mains brutales de madame Goréline, et plus d’une larme roula sur leurs joues à toutes deux en pensant aux vertus de l’absent adoré.

Le terme fixé pour l’engagement de Boris s’était trouvé dépassé sans que l’un ou l’autre témoignât le désir de rien changer à leur genre de vie. Si vif que fût le désir du jeune homme de retourner dans sa patrie, il avait compris qu’il y aurait folie à précipiter les événements, et qu’il fallait profiter des circonstances extraordinairement favorables où il se trouvait pour se fortifier dans ses études.

Trois ans s’étaient écoulés, lorsque leurs travaux atteignirent un terme ; ils revinrent à Pétersbourg, mais Boris ne devait pas quitter le philologue pour cela ; de nouvelles recherches

 

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étaient nécessaires pour comparer les résultats obtenus avec les documents déjà connus, et pour eux, il ne pouvait être question de publier ce travail l’un sans l’autre.

Ils étaient depuis deux jours en Russie lorsque Boris reçut une lettre du prêtre de son village. « Votre mère est très malade, lui disait le digne homme ; depuis quelques jours elle n’est plus en état de quitter le lit. Si vous le pouvez, venez tout de suite. »

Au reçu de cette nouvelle, Boris se rendit dans le cabinet du savant devenu son ami plus que son maître, – il était sorti ; sans plus s’en inquiéter, Boris laissa la lettre ouverte sur le bureau et alla faire sa malle.

Quelques heures après, le philologue entra dans la chambre du jeune homme.

– Vous partez, lui dit-il, c’est bien. Je suis venu vous dire que vous êtes complètement libre. Si vous voulez revenir près de moi, j’en serai heureux, car votre société m’est devenue chère, et la maison me paraîtra bien triste sans vous. Si vous préférez rester à Moscou et y vivre d’une

 

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vie indépendante, je vous y trouverai des relations honorables, et tel emploi qui vous permettra de continuer nos chères études. Enfin, si vous désirez quelque chose que je ne puisse prévoir ou deviner, dites-le-moi, et tout ce que je pourrai faire pour vous me semblera l’acquittement d’une dette.

Sans répondre, Boris serra la main de cet ami, puis il jeta à la poste un mot pour Armianof, et le soir même il était sur la route de Grébova.

Combien peu ce voyage ressemblait à celui qu’il avait fait trois ans auparavant ! Maintenant aussi il était triste et inquiet, mais d’une inquiétude bien différente. Son avenir était fixé, la vie était devant lui, large, droite, honorable ; il pouvait tout ce qu’il voudrait, mais il ne pensait guère à Lydie ; ce qui l’absorbait, c’était sa mère souffrante, – à cause de sa longue absence, peut-être.

Moscou, puis les stations de poste, les monastères entrevus comme dans un rêve, pendant que les maigres petits chevaux l’emportaient au galop sous une pluie fine et

 

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perçante. C’était l’automne, le triste automne de Russie, avec ses boues et ses jours sans soleil ; quelques feuilles jaunies aux bouleaux dans les bois, et le sombre manteau de sapins tout le long des routes désertes...

Enfin, la voilà, la maison aimée ! le jardin désolé est noyé par les pluies, les dahlias frappés par les premières gelées laissent pendre d’un air morne leurs feuilles noircies le long des tuteurs d’un vert criard. Quelqu’un l’attend sous le champignon en bois ; une oreille attentive a saisi le bruit de ses sonnettes, la silhouette élégante et grêle d’une enfant se dessine au haut du petit tertre :

C’est Sonia qui court aussitôt et, la première, le salue sur le perron d’un : « Bonjour, maître ! » en lui baisant la main avec une expression de bonheur rayonnant.

Elle a oublié que sa vieille amie, sa bienfaitrice est sans force et presque sans souffle dans la chambre assombrie, elle a oublié que le fils va être cruellement frappé dans sa mère...

N’est-il pas revenu, le maître, apportant avec

 

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lui le soleil et la joie qu’il avait emportés jadis, ce jour de neige où elle l’a vu disparaître au tournant de la forêt !

– Ma mère ? dit Boris aux servantes qui l’entourent.

– Elle vit, monsieur, grâce à Dieu, elle vit ! répond joyeusement la vieille cuisinière en lui ôtant son manteau lourd de pluie.

Elle vit ! Il aurait donc pu arriver trop tard !

Il entre, franchit la première pièce, et, la main sur le bouton de la porte, il s’arrête tremblant. Que va-t-il voir ? Elle encore, la mère aimée, ou une ombre effacée de ce qu’elle fut jadis ?

– Entrez, murmure la vieille femme ; madame sait que vous êtes arrivé ; elle a parlé de vous toute la nuit.

Boris franchit le seuil ; ce n’est pas son ombre, c’est bien elle ! son bon visage amaigri s’éclaire, ses mains brûlantes se tendent vers lui, et sa voix pleine de larmes joyeuses l’appelle par son nom.

– Boris, mon cher fils, enfin !

Et il tombe à genoux, le visage dans les mains

 

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de cette mère qui pleure et qui l’embrasse en tournant ses yeux noyés de reconnaissance vers l’image noircie de la Vierge qui regarde placidement dans le vide, au-dessus de la tête du fils retrouvé.

Les servantes groupées sur le seuil s’essuyaient les yeux en murmurant une dévote action de grâces.

– Mère, dit Boris quand il put parler, pourquoi m’avoir caché que vous étiez malade ?

– Je ne te l’ai pas caché, mon cher fils, répondit madame Grébof en passant la main sur les cheveux de son enfant ; il paraît que j’étais malade, mais je n’en savais rien moi-même. À présent que tu es revenu, je me porterai bien, tu verras ! Aujourd’hui, je vais me lever, et nous dînerons ensemble à cette table comme lorsque tu étais petit garçon, pendant ta convalescence de scarlatine. Combien de temps restes-tu ?

– Tant que vous voudrez, mère chérie !

Elle se leva en effet et parut se rétablir. Boris, devenu homme avec sa belle barbe blonde et sa

 

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démarche hardie, était pour elle un sujet perpétuel de joie et d’admiration.

– Tu m’as dit que ton avenir est assuré ? lui répétait-elle de temps en temps.

À la réponse de Boris, elle joignait les mains d’un air triomphant et regardait son fils de tous ses yeux.

– Viens m’embrasser, disait-elle à la fin de sa longue contemplation.

Et tous les jours elle semblait revenir à la vie.

Dans la vieille maison de bois, il y avait une autre âme aussi joyeuse que la sienne, c’était celle de Sonia.

La petite chercheuse de pipes, mi-sauvage, mi-tsigane, était devenue une fillette sérieuse, à l’air posé, riant peu, ne parlant guère, et faisant une foule de choses avec une dextérité sans égale. Elle n’avait pas embelli, au contraire ; ses os s’étaient accentués, elle avait un peu grandi, pas beaucoup, mais toute sa personne semblait tirée en longueur, de manière à la faire paraître plus grande qu’elle n’était.

 

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Elle n’avait pas l’air d’une femme, et pourtant elle ne paraissait pas jeune ; si jamais l’âge ingrat fut bien nommé, ce fut à son occasion ; au premier abord, on ne savait pas si elle avait douze ou quarante ans ; puis, à la mieux examiner, on découvrait une bouche mignonne, quoique sévère, des dents admirables que son rire découvrait trop rarement, et dans ses yeux gris, ombragés de cils châtains, une expression de tendresse rayonnante, quand ils se fixaient sur la vieille dame ou sur le jeune maître.

Elle était heureuse ! Le maître était là, ne parlant point de s’en aller ; la vieille Dâcha, consacrée uniquement au service de sa maîtresse, la laissait arranger à sa fantaisie la chambre de Boris, et celui-ci préférait à tout autre le linge qu’elle lui repassait. Comment n’eût-elle pas ressenti la joie la plus complète ?

Un soir, madame Grébof, un peu faible, s’était couchée de bonne heure ; Boris, après lui avoir fait une lecture, regardait silencieusement Sonia, qui, remplaçant la femme de chambre indisposée, allait et venait doucement, sans faire plus de bruit

 

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qu’une ombre. Quand elle eut fini et que la porte se fut refermée sur elle, madame Grébof dit à son fils :

– Ce n’est pas une petite fille ordinaire que cette Sonia. As-tu ses papiers et tout ce qui la concerne ?

– Oui, mère ; M. Goréline me les a envoyés, et j’ai mis tout en règle avant de partir pour l’étranger.

– Vois-tu, Boris, durant ton absence, cette petite a été ma seule consolation ; tous les jours nous parlions de toi, – elle t’adore, – et je crois bien qu’elle m’a souvent empêché d’être triste en me racontant combien tu avais été bon pour elle. Il faut tâcher qu’elle ne soit pas malheureuse ; elle en a eu plus que sa part avant de venir ici.

– Pourquoi serait-elle malheureuse ? répondit le jeune homme en souriant ; il me semble bien que chez vous elle n’a plus rien à craindre !

– Maintenant, non, mais quand j’aurai été rejoindre ton père, – elle interrompit du geste Boris qui voulait parler, – il faut penser au temps

 

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où je n’y serai plus, mon fils ; ce temps peut n’être pas éloigné ; – cette petite ne pourra pas rester ici. Qu’y ferait-elle ? Si tu ne peux pas la garder pour te servir, tâche de la placer dans quelque bonne famille où elle serait bien ; si tu te maries... ici, elle regarda son fils d’un air interrogateur, et voyant qu’il ne répondait pas, elle continua plus tristement, – si tu te mariais, ce qui serait bien la meilleure chose, il faudrait la prendre à ton service ; elle aurait très bien élevé tes enfants...

Boris se taisait toujours.

– Tu n’as pas encore songé à te marier ? ajouta timidement la mère.

– Je ne sais pas, répondit-il, nous verrons.

– Quand tu te marieras, Boris, prends une bonne femme, qui ait un cœur généreux et qui t’aime bien ; vois-tu, c’est là l’important. Si j’ai été heureuse avec ton défunt père, c’est parce qu’il était le meilleur des hommes ; – tu lui ressembles, ajouta-t-elle d’un air pensif. Ah ! si tu pouvais être heureux !

 

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– Je tâcherai, maman, dit Boris gaiement.

– N’oublie pas la petite, n’est-ce pas ? C’est une hirondelle que le bon Dieu nous a envoyée pour porter bonheur à notre foyer ; c’est avec elle que t’est venue la prospérité, Boris ; il ne faut pas être ingrat envers la Providence !

Boris sourit en baisant la main caressante qui s’était posée sur son bras.

– Soyez tranquille, mère, je veillerai sur l’hirondelle, répondit-il joyeusement ; mais pour bien longtemps encore, c’est vous qui en aurez le soin.

Madame Grébof secoua doucement la tête, et s’endormit au bout d’un instant, la main toujours posée sur le bras de son fils. Depuis une semaine environ, elle s’endormait ainsi sans motif, à tout instant.

Quelques jours après, en lui faisant une courte lecture dans le livre qu’elle préférait, la Vie des Saints, Boris s’aperçut que sa mère s’endormait : il baissa la voix pour ne pas s’interrompre brusquement, puis posa le livre et regarda la

 

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chère endormie. Elle avait l’air heureux et calme.

Noël approchait ; un beau soleil couchant luisait sur la neige au dehors ; un rayon rouge qui filtrait à travers le double châssis de la fenêtre faisait briller les images d’or et d’argent dans leur armoire triangulaire ; en passant sur le paisible visage de madame Grébof, il y déposait le rose de la jeunesse.

Boris regarda longuement sa mère et se rappela les jours où elle l’avait porté dans ses bras tout petit, pour le mener prier sur la dalle qui recouvrait son père, puis les années d’étude à Moscou, puis les séparations et les vacances, puis ce dernier départ si précipité, si douloureux et si courageusement consenti...

– Mère, dit-il tout bas, presque en dedans de lui, en s’inclinant sur le bras du fauteuil et en appuyant ses lèvres sur le châle qui recouvrait les épaules de la malade, vous avez été pour moi la Providence ; comment vous aimer jamais assez !

Ce mouvement si léger la réveilla sans doute, et, comme si elle eût deviné ce que pensait son fils, elle leva faiblement sa main droite et la posa

 

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sur la tête de Boris, qui s’était laissé glisser à ses genoux.

– Tu as été un bon fils, murmura-t-elle sans ouvrir les yeux, tu ne m’as jamais donné que de la joie, et je te remercie.

Sa main glissa doucement et retomba dans l’autre à demi ouverte. Boris les baisa toutes les deux, les recouvrit du châle flottant et se rassit près de sa mère.

Le rayon rouge avait disparu ; le ciel froid, d’un bleu pâle, se remplissait peu à peu d’étoiles aux rayons perçants et durs comme des clous de diamant. Il parut à Boris qu’insensiblement la chambre se refroidissait : la buée envahissait les carreaux ; il se leva, descendit les stores, tira sans bruit les rideaux et s’approcha de la lampe des images pour allumer une bougie. La flamme vacillante jetait une faible clarté sur les meubles et les draperies... Boris se sentit tout à coup saisi d’une tristesse insurmontable, d’une sorte de vague terreur. Il entrouvrit la porte.

– Dâcha, dit-il à voix basse.

 

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Personne ne répondit. Il ferma la porte derrière lui, fit quelques pas et appela plus haut :

– Sonia !

Sonia accourut sur la plante des pieds.

– Apporte une lampe ; la bougie brûle mal, on n’y voit rien.

Il rentra. Sa mère n’avait pas remué ; dans la demi-obscurité, son visage paraissait aussi doux qu’au moment où elle avait parlé. Boris s’arrêta en face d’elle et la regarda attentivement, puis il fit encore un pas et se pencha sur le fauteuil : elle ne bougeait pas. Il toucha ses mains sous le châle. Elles étaient immobiles, mais tièdes et souples. Sans savoir pourquoi, il eut peur.

– Mère, dit-il.

Elle ne répondit pas. Sonia entrait avec la lampe, Boris lui fit signe d’approcher ; la lampe à la main, la petite se plaça derrière le fauteuil. La lumière ne fit pas sourciller madame Grébof. Boris se précipita sur elle.

– Mère, mère, cria-t-il d’une voix étranglée.

Elle était morte.

 

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Il poussa un cri et tomba aux pieds de la défunte.

– Maître, dit Sonia toujours immobile derrière le fauteuil, c’était une sainte, ne troublez pas son repos ; ce serait un péché.

Boris, saisi, la regarda d’un air effaré. De grosses larmes roulaient des yeux démesurément ouverts de la petite chercheuse de pipes ; son visage portait l’empreinte d’une indicible douleur, mais elle ne tremblait pas. Frappé de ce calme, le jeune homme se leva machinalement.

Sonia posa la lampe sur une table, et, s’approchant de la morte, lui baisa les deux mains l’une après l’autre, non plus avec la ferveur passionnée qu’elle y mettait la veille encore, mais avec une sorte de crainte respectueuse, comme une image des saints ou une relique vénérée. Elle laissa une larme sur la main chérie qui ne devait plus s’ouvrir pour donner, et se tournant vers Boris, frappé de stupeur, qui la regardait sans rien voir :

– Priez donc, maître ! C’est une sainte, vous dis-je, et Dieu écoute ses prières. Demandez-lui

 

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qu’elle vous envoie la consolation.

Boris, anéanti, tomba à genoux et fondit en larmes.

 

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