Sonia
Chapitre XXIII
Trois mois s’écoulèrent. Les Goréline étaient retournés dans leurs biens, et Lydie n’était pas mariée. Boris avait appris ces détails chez le professeur B..., car le général n’avait plus reparu.
Moscou se dépeuplait ; tout le monde partait pour la campagne. Cédant aux prières de Sonia, Boris se décida à aller surveiller lui-même les foins et la moisson de Grébova, ce domaine en miniature que la fillette considérait comme un des biens territoriaux les plus importants de la Russie.
Comme il se préparait à partir, vers le commencement de juin, il reçut un jour la visite inattendue du prince Armianof.
– Vous vous étiez peut-être imaginé que je passerais par Moscou sans vous dénicher ! dit celui-ci pendant que les fenêtres ouvertes leur apportaient la bonne odeur des jeunes pousses de
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bouleau. La campagne nous attire fort en cette saison, et Moscou est bien laid sous sa triple couche de poussière ; mais je serais resté ici huit jours plutôt que de ne pas vous voir ; au besoin, j’aurais été jusqu’à Grébova.
– Partons ensemble, dit simplement Boris, voulez-vous ?
– Demain matin, alors ? répondit son hôte aussi simplement.
– Ce soir, si vous voulez.
– Va pour ce soir, conclut le prince : nous prendrons ma calèche. Vous êtes seul ?
– Non, j’emmène ma femme de charge.
– Est-elle très lourde ? Les ressorts pourront-ils la supporter ? fit Armianof avec une anxiété comique : il se rappelait la ménagère de son domaine, qui pesait bien deux cents.
– La voici, répondit Boris.
Sonia entrait, chargée d’un plateau couvert de porcelaines, pour leur offrir le thé traditionnel.
– C’est cela que vous nommez une femme de
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charge ? s’écria Armianof : mais elle n’a pas le poids, mon ami !
Sonia le regardait d’un air étonné ; il la reconnut pour l’avoir entrevue sur l’impériale de la diligence.
– Vous en souvenez-vous, Grébof ? dit-il, avec un soupir. Ah ! c’était le bon temps, nous étions jeunes alors !
Les deux amis partirent dans la calèche, comme le jour où le prince avait si follement couru après Boris, que la diligence emportait avec sa protégée. Cette fois, Sonia trônait sur le siège à côté du cocher.
Pendant les quelques jours qu’Armianof passa à Grébova, ils causèrent de mille choses : ils avaient beaucoup à se communiquer. Mais sur un sujet, un seul, – ils restaient muets tous deux, l’un n’osant interroger, l’autre n’ayant rien de bon à dire.
Armianof cependant avait son idée, et, la veille de son départ, choisissant le moment où ceux qui vont se quitter pour longtemps sont plus
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disposés aux causeries intimes, il entraîna Boris dans une longue promenade, et lui parla comme il croyait devoir le faire.
– Resterez-vous à Moscou ? dit-il.
– Je crois que oui. La vie est trop mondaine à Pétersbourg : il est difficile de s’isoler. Ici je puis travailler davantage.
– Vous avez raison. Notre ami le savant m’a dit de vous présenter à plusieurs hommes intelligents auxquels vous pourrez être utile ; je le ferai en automne, à mon retour ; à présent, tous les oiseaux sont envolés.
Boris le remercia d’un mot. Après un silence, le prince continua, non sans hésiter :
– Vous mariez-vous ?
– Non... répondit Boris.
Le sang lui montait au visage ; la douleur engourdie s’était soudain réveillée, et son cœur se serrait de colère sourde contre Lydie. Armianof vit que le coup avait porté.
– Alors, vous avez revu mademoiselle Goréline ? Boris ne répondait pas ; Armianof lui
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posa la main sur le bras, et lui dit avec insistance :
– Je ne veux pas vous faire de peine, je veux vous rendre service, croyez-moi. Vous ai-je jamais trompé ?
Boris leva les yeux, et l’expression affectueuse du visage tourné vers lui rétablit une sorte de calme dans son esprit.
– Vous avez raison. Je l’ai revue.
– Elle vous a manqué de parole ?
– Je ne suis ni le premier, ni le dernier auquel semblable calamité soit échue en partage, dit Boris avec quelque dépit.
– Sans doute, soupira Armianof (peut-être avait-il eu sa part de chagrin) ; j’étais certain que cela finirait ainsi, reprit-il, et si je vous l’avais dit alors, je vous aurais peut-être épargné des années d’incertitude ; mais ce sont de ces choses qu’on est forcé de garder pour soi, sous peine de passer pour un malhonnête homme.
– Comment pouviez-vous le prévoir ? demanda Boris sans beaucoup d’étonnement.
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– Êtes-vous revenu du premier choc ? Puis-je vous dire toute ma pensée ?
– Oui, répondit Grébof en détournant les yeux.
Il se concentra en lui-même dans la prévision d’une nouvelle douleur.
– Mademoiselle Goréline ne vous aimait pas et ne pouvait pas vous aimer, dit Armianof d’une voix lente et égale, pour mieux imprimer sa pensée dans l’esprit de son hôte ; elle ne le pouvait pas, parce que sa nature est d’être coquette et frivole, amoureuse du luxe et des jouissances d’amour-propre, et d’ailleurs complètement inaccessible aux sentiments les plus élevés. Ce n’est pas que je l’incrimine ! continua-t-il en voyant Boris réprimer un mouvement ; elle est ce que la nature et l’éducation l’ont faite, et au fond je ne la crois pas méchante : elle vaut, – elle valait, du moins, – cent fois mieux que sa mère, qui a empoisonné l’existence de mon vieux Goréline, le meilleur des hommes ; mais étant donné ses dispositions naturelles et le milieu dans lequel elle a vécu, elle ne pouvait pas être autre chose que ce qu’elle est.
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Mariée de bonne heure à un honnête homme de fortune moyenne, elle eût été une épouse vertueuse, une bonne mère de famille, je le crois, mais elle n’eût jamais été votre compagne à vous, Grébof. Vous lui demandiez quelque chose qu’il n’était pas en son pouvoir de vous donner ; vous vouliez son amour, elle ne peut pas aimer...
– Mais elle m’aimait alors ! s’écria Grébof, vaincu par une douleur rétrospective qui lui fit presque autant de mal qu’au moment même où il l’avait ressentie.
– Non, mon ami, continua Armianof avec fermeté, elle ne vous aimait pas. Au moment où elle vous promettait d’être votre femme, on l’entretenait de l’idée d’être la mienne, et elle laissait dire ceux qui lui en parlaient, non seulement sans protester, mais en souriant.
– Qui vous l’a dit ? fit Boris avec une certaine nuance de colère.
Il lui répugnait d’avoir été trahi alors, même en sachant qu’il l’avait été depuis.
– Ma nourrice, qui le tenait des gens de
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Goréline, et qui m’a tout raconté après votre départ. Du reste, il faut bien que la chose ait été visible, puisque moi qui vous parle, en apprenant que vous étiez parti si soudainement, en devinant que vous vous aimiez, je me suis senti trompé... oui, trompé ! C’est donc qu’elle m’avait donné le droit de supposer que je lui plaisais ?
Boris garda le silence. L’évidence qui l’accablait froissait en lui des fibres neuves à la douleur.
– Voulez-vous savoir l’histoire de mademoiselle Goréline pendant votre absence ? Tout Moscou la sait, et personne n’y voit à redire, tant ces choses sont naturelles dans un milieu de filles pauvres et ambitieuses. Quand vous êtes parti, elle était courtisée par un jeune propriétaire, qui s’est bientôt retiré devant le luxe des toilettes auxquelles madame Goréline accoutumait sa fille. Puis est venu un employé de grade supérieur ; – celui-là, c’est, je crois bien, la mère qui lui a fait peur ; – ensuite un colonel, puis un juge de paix, puis nombre d’autres. À chaque prétendant, madame Goréline déclarait tout bas, à une demi-
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douzaine d’amies, que sa fille était « promise », tandis qu’elle n’était pas même demandée : la chose s’ébruitait, le jeune homme mécontent se retirait, et cela a duré jusqu’à l’heure présente. Comment se fait-il qu’avec son incontestable beauté, au milieu de ce tribut d’hommages, mademoiselle Goréline n’ait ni éprouvé, ni inspiré un amour sérieux ? Vous-même, qui l’avez tant aimée, vous avez engagé votre tête plus que votre cœur. C’est qu’elle-même n’a pas de cœur ; elle a tout au plus une sensibilité nerveuse qui peut lui en tenir lieu à un moment donné. Quand je pense que, sans vous, je l’aurais probablement épousée ! Je puis me vanter de l’avoir échappé belle.
Boris se taisait toujours. Armianof continua :
– Vous ne pouvez pas comprendre un pareil caractère ! Il vous répugne d’admettre que la femme que je viens de dépeindre ait fait battre votre cœur ? Hélas ! mon ami, ce n’est pas elle que vous avez aimée ; c’était l’amour même avec ses douceurs et ses peines ; c’était sa beauté, vraiment irrésistible alors, quand elle avait dix-
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sept ou dix-huit ans ; c’était le printemps, votre âge et vos nobles sentiments ; c’était tout cela qui vous trompait, et que vous aimiez. Elle a cru vous aimer, – elle n’était pas si coupable après tout ; ses dix-sept ans étaient complices de son mensonge ; elle aimait votre amour. Si vous aviez pu l’enlever et la séquestrer du monde, elle eût peut-être fait une bonne épouse, je vous l’ai dit. Cependant bénissez le ciel, comme je le bénis, de ne point être son mari, car la vie est devant vous, vous êtes déjà connu, vous serez célèbre, la fortune vient à vous, et vous serez aimé, – cette fois, comme vous méritez de l’être.
Boris secoua la tête. L’idée de l’amour lui faisait peur ; il ne se sentait pas encore capable de commencer à souffrir.
– Vous verrez ! dit Armianof en réponse à cette dénégation muette ; je ne dis pas que ce soit demain, – vous devez avoir besoin de repos, – mais croyez-moi, cette femme, cette poupée ne mérite pas qu’on la prenne pour une réalité. Un jour vous ferez comme moi, vous rencontrerez une jeune fille au cœur honnête, qui ne
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demandera qu’à vous donner toute sa vie, et vous l’épouserez.
– Vous vous mariez ? fit Boris surpris.
– Je me marierai avant la fin de l’année, répondit Armianof avec un sourire contenu et rayonnant ; je fais ce que là-bas on appelle une mésalliance, j’épouse la fille d’un professeur, – et nous serons parfaitement heureux, je l’espère.
– Je vous le souhaite du fond du cœur, dit Boris ému en lui serrant la main.
Les deux amis revinrent silencieux à la maison ; ils se quittèrent le lendemain. Mais il y avait désormais entre eux un lien de confiance et d’estime que rien ne put rompre.
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