Sonia

Henry Gréville · Chapitre 13 sur 27

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Sonia

Chapitre XII

 

Lydie revenait lentement à la maison. Avant le retour de Boris, elle avait beaucoup pleuré son rêve envolé qu’elle croyait perdu à jamais ; voici maintenant que la chaîne n’était plus brisée ; rien n’était changé que la douceur de se sentir entourée à toute heure de cette atmosphère d’amour à laquelle son fiancé l’avait accoutumée. Le bonheur était parti, mais la chaîne était restée. Effrayée de l’avenir qui se déroulait devant elle, Lydie s’arrêta brusquement sous l’allée sombre de tilleuls et se demanda soudain : Pourquoi ?

– Pourquoi est-il revenu ? Pourquoi m’a-t-il enchaînée ? Pourquoi ai-je promis, puisque le bonheur ne viendra jamais, jamais !...

Elle se laissa tomber sur le gazon, sans souci de l’hôte qui l’attendait, et pleura plus amèrement encore, – non plus sur Boris, qui s’en allait, pendant ce temps-là, le cœur serré et pourtant

 

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rempli d’une confiance et d’un courage indomptables, – mais sur elle-même. Et ses larmes ne la soulagèrent pas.

Enfin elle rentra au logis, lava à l’eau fraîche ses yeux rougis et ses joues brûlantes, et se rendit dans le parterre, où l’hôte annoncé fumait un cigare en attendant le réveil des époux Goréline. C’était le prince. Personne ne le lui avait dit, mais Lydie le savait depuis qu’on l’avait appelée ; elle ne se trompait jamais à l’heure de son arrivée.

Ordinairement, c’était avec plaisir qu’elle allait à sa rencontre ; l’admiration du jeune homme flattait bien des fibres secrètes de son cœur féminin.

Mais, ce soir-là, un sentiment d’invincible contrainte l’envahit à mesure qu’elle approchait d’Armianof.

Celui-ci, au contraire, n’avait jamais été disposé à parler aussi clairement.

Si elle avait voulu provoquer une déclaration, Lydie n’aurait pu rien imaginer de mieux que de se faire attendre. Aussitôt qu’il l’aperçut,

 

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Armianof s’avança à sa rencontre presque en courant.

– Enfin, Lydie Stépanovna ! je pensais ne pas avoir le plaisir de vous voir aujourd’hui.

La veille encore, elle eût répondu coquettement : « Vous êtes donc bien pressé de me voir ? » Aujourd’hui, que pouvait-elle dire ? La tête baissée, elle balbutia :

– Je me promenais dans le bois.

– Si je l’avais su, j’aurais été vous y rejoindre, répliqua le prince en interprétant favorablement l’embarras de la jeune fille.

Elle lui jeta un regard presque effrayé. Mais l’obscurité croissante couvrait la confusion de son visage.

– Vous êtes resté seul bien longtemps, dit-elle après un court silence. On aurait dû prévenir mon père et ma mère.

– Non pas ! répliqua vivement le prince. Il ne faut pas les déranger ; ce n’est pas précisément pour eux que je viens si souvent, mademoiselle Lydie.

 

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Ici encore elle eût voulu répondre comme à l’ordinaire ; – le sourire ébauché s’arrêta sur ses lèvres. « Liée ! » pensa-t-elle avec impatience.

– Savez-vous pourquoi je viens si souvent ? insista le prince.

– Non, murmura Lydie éperdue. Elle sentait son avenir dans ses mains ; qu’allait-elle en faire ?

– Alors je vous le dirai la prochaine fois. Oh ! mademoiselle Lydie, vous qui savez si bien tout deviner, comment se fait-il que vous ne sachiez pas cela ?

Il parlait d’un ton moitié sérieux, moitié badin. Un peu plus d’encouragement de la part de la jeune fille l’eût rendu tout à fait sérieux ; mais il ne craignait rien tant que le ridicule, et il avait le bon goût de croire qu’il ne lui suffisait pas absolument d’être prince et riche pour se faire aimer.

– Je suis quelquefois très maladroite, répondit Lydie, qui sentait le naturel reprendre le dessus.

– Alors il faudra vous expliquer cela tout au

 

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long, reprit le jeune homme. Mais je crois apercevoir votre maman au bout de l’avenue ; ce sera pour plus tard... Où donc est Boris Ivanovitch ?

Lydie sentit son sang battre dans les artères de son front. D’une voix éteinte elle répondit :

– Il n’est pas là.

– Je le vois bien, dit Armianof en riant, mais où se cache-t-il ? Les fenêtres de sa chambre sont grandes ouvertes.

– Il est parti, dit Lydie en s’efforçant de reprendre son assurance.

– Parti ! fit le prince stupéfait. Pour quel endroit ?

– Pour Moscou.

– Pour Moscou ! Pourquoi ?

– Il s’est querellé avec maman, dit brusquement Lydie.

Madame Goréline était auprès d’eux ; elle la laissa approcher et se retira un peu en arrière. Décidément, cette situation était intolérable.

 

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Après les premières paroles de politesse :

– J’apprends que M. Grébof vous a quittés, demanda le prince extrêmement étonné ; comment cela a-t-il pu arriver ?

– Ne m’en parlez pas, répondit madame Goréline irritée en jetant à sa fille un regard menaçant qui fut perdu pour elle, car il faisait presque tout à fait nuit. Tout en se dirigeant vers la maison, elle continua :

– Ce jeune homme est un misérable ; je ne sais pas comment j’ai pu être assez aveuglée sur son compte pour l’introduire ici... Nous sommes tous sujets à erreur ; mais cette leçon me rendra plus prudente à l’avenir.

Armianof ne pouvait revenir de sa surprise... Tout à coup un trait de lumière se fit dans son esprit.

– Aurait-il commis quelque indélicatesse ? demanda-t-il, sachant qu’avec madame Goréline il pouvait beaucoup questionner sans crainte de paraître indélicat lui-même.

– La pire de toutes ! répondit madame

 

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Goréline avec un accent de sourde rage dans la voix ; mais n’en parlons pas, prince, je vous en prie.

Ils entraient dans la salle à manger, bien éclairée. Armianof embrassa d’un coup d’œil l’air confus d’Eugène, la mine bourrue du général, les yeux flamboyants de la mère, et surtout la rougeur ardente et les paupières gonflées de Lydie, qui avait même le bout du nez un peu rouge.

– Maladroit ! se dit-il, comment ai-je pu ne pas m’en apercevoir ? Ils s’aimaient !

Le choc qu’il ressentit en faisant cette découverte fut si violent qu’il dut appeler à lui toute sa science d’homme du monde pour déguiser ses impressions. Heureusement, le repas placé devant eux pouvait servir de prétexte à de fréquents silences au milieu d’une conversation décousue, et il eut le temps de rassembler quelques réflexions.

Sa première pensée fut non le chagrin d’avoir un rival, mais une certaine irritation contre toute la famille Goréline

 

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– J’ai été joué ! se dit-il ; et la gorgée de thé qu’il avalait lui sembla amère.

La seconde réflexion lui prouva qu’au moins les parents n’avaient rien à voir là-dedans, puisqu’ils s’étaient débarrassés de Boris, – dans des conditions, se dit Armianof, qui n’ont rien dû avoir d’agréable pour lui. Qui donc l’avait joué ? Lydie ! Lydie elle-même, en accueillant favorablement ses galanteries pendant qu’elle avait le cœur plein d’un autre !

Tout étonné d’éprouver plus de colère que de chagrin, il regarda Lydie et se sentit presque indifférent devant ce beau visage déformé par les larmes.

– Je ne l’aime pas autant que je le croyais, se dit-il. Mais c’est qu’elle n’est pas jolie du tout quand elle pleure !...

Ces réflexions et beaucoup d’autres qu’il garda également pour lui ne contribuèrent pas à égayer le repas ; les convives essayaient de temps en temps un fragment de conversation qui tombait sans écho. Prétextant un grand mal de tête, Armianof se retira de bonne heure. Comme

 

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il prenait congé de ses hôtes :

– M. Grébof m’a prêté des livres que je voudrais lui rendre, dit-il au général. Savez-vous son adresse ?

– Ma femme l’a inscrite, répondit le brave homme sans méfiance, pendant que sa tendre moitié lui adressait un regard terrible.

– Voudriez-vous me la donner, madame ? dit poliment le prince à madame Goréline ; je vous serais fort obligé.

– Je l’ai perdue, je crois, répondit celle-ci, bien décidée à donner une fausse adresse plutôt que de laisser Armianof correspondre avec l’étudiant abhorré.

– Je la sais, moi, dit Eugène triomphant ; elle était sur la valise de Boris Ivanovitch ; je la sais par cœur : rue des Jardins, n° 84...

Eugène savait très bien qu’il aurait une ou deux paires de soufflets pour lui tenir compagnie ce soir au lit, – mais il était malheureux d’avoir causé la disgrâce de son précepteur, et cette malice faite à sa mère lui semblait une sorte de

 

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réparation envers le jeune homme.

– Rue des Jardins, 84, à Moscou ? répéta le prince.

– Mais non ! interrompit madame Goréline avec un éclair de colère dans les yeux ; c’est sa vieille adresse ! Il a déménagé, il demeure à présent à l’autre bout de la ville... Mais je ne sais plus où.

Armianof regarda la dame avec attention ; cet examen rapide suffit à lui prouver qu’il n’obtiendrait d’elle aucune espèce de renseignement. Une autre idée lui vint, et il ne perdit pas de temps pour la mettre à exécution.

Il prit congé, et, moins d’une demi-heure après, sa calèche s’arrêtait devant le perron de sa somptueuse demeure.

– Ne dételle pas ! dit-il à son cocher barbu, qui resta immobile et comme vissé à son siège.

Armianof monta rapidement l’escalier, ordonna à son valet de chambre de mettre un peu de linge et quelques effets dans une petite valise de cuir, prit dans son secrétaire une liasse de

 

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billets de banque et la feuille de route nécessaire pour se procurer des chevaux de poste ; – puis une réflexion lui vint ; il ouvrit la fenêtre et cria à son cocher :

– Efime, la calèche est-elle en bon état ?

– Oui, Votre Altesse.

– Irait-elle jusqu’à Moscou ?

– Jusqu’à Pétersbourg, Votre Altesse ; je l’ai examinée ce matin même.

Armianof referma la fenêtre, fit boucler sa valise, jeta un manteau sur ses épaules et descendit l’escalier en courant.

– Je reviendrai peut-être dans une heure, peut-être demain, peut-être dans huit jours, dit-il à ses domestiques abasourdis, mais muets, qui s’étaient rangés dans le vestibule. Qu’on m’attende à toute heure.

Il sauta dans la calèche et se roula dans son manteau.

– À la ville, dit-il au cocher ; à la station de poste !

 

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La calèche partit comme le vent.

En approchant de la station, il vit au loin une ombre noire se mouvoir pesamment et partir avec un bruits de grelots.

Cinq minutes après, Armianof appelait le maître de poste.

– La diligence de Moscou ?

– Elle vient de partir, Votre Altesse, répondit le fonctionnaire en restant humblement découvert.

– A-t-elle pris ici un jeune homme ?

– Oui, monseigneur, avec une petite fille.

– Une petite fille ? répéta le prince surpris.

– Oui, monseigneur, c’est un paysan de chez vous qui les a amenés.

– D’où venaient-ils ?

– De chez le général Goréline.

– Quatre chevaux de poste ! dit le prince en lui montrant son permis ; et vite ! je suis pressé.

On fit hâte, mais il n’y avait pas assez de

 

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chevaux. Il fallut en racoler chez un paysan, et beaucoup de temps se perdit ainsi.

Il était près d’une heure du matin quand tout fut prêt.

– Tu diras chez moi que je ne rentre pas cette nuit, dit Armianof à son cocher au moment où celui-ci, monté sur un des chevaux de la voiture et tenant les trois autres par la bride, vint prendre congé de son maître.

– Et moi, se dit-il pendant que les sonnettes de son nouvel attelage prenaient le rythme du galop, je vais rattraper M. Grébof. S’il s’est mal conduit avec Lydie, – je le tue. Si l’on s’est mal conduit avec lui, – nous verrons.

 

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