Sonia
Chapitre VII
Pendant les quinze jours qui suivirent, Boris plana dans le bleu.
Rien de ce qui se passait dans le monde extérieur ne pouvait pénétrer l’atmosphère idéale dont il était environné. Il percevait vaguement l’existence des individus, il continuait à s’occuper d’Eugène ; mais, une heure après, qui lui eût demandé le sujet de sa leçon n’eût reçu qu’une réponse bien incertaine. Il agissait comme à l’ordinaire, et ne sentait plus rien de la même façon qu’auparavant : on se fût mis tout à coup à marcher la tête en bas autour de lui, qu’il n’en aurait pas été choqué.
Heureusement Lydie avait conservé sa présence d’esprit ; cet amour n’était dans sa vie qu’un élément de plus, tandis qu’il avait transformé l’existence du jeune homme. Elle était gaie comme à l’ordinaire ; elle continuait à
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chanter, – un peu faux, – des romances que Boris écoutait ravi, et, pour lui plaire, elle donnait plus de soin à sa toilette, toujours élégante et fraîche.
Pour un autre être encore la vie avait changé de face.
La petite chercheuse de pipes, elle aussi, était entrée dans un monde nouveau.
Jusque-là, oubliée ou maltraitée, elle n’avait reçu de bonnes paroles que de Stépane Pétrovich, et celui-ci lui avait fait l’accueil qu’une bonne âme sans malice peut faire à un pauvre roquet poudreux et mal peigné ; il lui avait accordé les caresses de la charité. Voici que Boris l’avait traitée en créature humaine !
Pour lui, elle était un être intelligent, souffrant, avec lequel on cause, que l’on plaint, que l’on soigne. L’homme qui lui avait parlé ainsi devenait un dieu pour elle. Dans ce cœur de petite fille, sous la chemise grossière qui couvrait ses épaules hâlées, s’était épanouie tout à coup la plus splendide fleur humaine : elle avait compris et elle adorait la bonté.
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Boris était sa seule préoccupation. Elle ne pouvait pas grand-chose : ranger sa chambre matin et soir et la remplir de fleurs nouvelles, voilà tout ce qu’elle savait faire ; – mais pour lui elle devint industrieuse.
Jusque-là, sa petite nature un peu bohémienne avait reculé devant le travail sédentaire : un jour, ayant aperçu un large accroc à la veste de toile grise du jeune homme, elle apporta le désastre à la femme de chambre de madame Goréline, en la priant de le réparer.
La soubrette aux pommettes saillantes détestait Boris, d’abord parce qu’il était précepteur, ensuite parce qu’il ne l’avait jamais regardée, et qu’elle se piquait d’être jolie, malgré son type tatare très prononcé. Elle renvoya dédaigneusement la pauvre fillette.
– Crois-tu que je sois faite pour raccommoder les habits d’un étudiant ? dit-elle avec orgueil.
– Mais c’est déchiré ! fit Sonia, prête à pleurer de dépit.
– Raccommode-le toi-même, puisque tu
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l’aimes tant, ton étudiant !
– Je ne sais pas coudre.
– Apprends ! fit Dounia en éclatant de rire.
– Prêtez-moi une aiguille et du fil.
– Non pas ! Achètes-en avec les appointements que ton général te donne !
On ne vendait pas d’aiguilles dans le village, et le colporteur n’était pas près de faire sa visite mensuelle.
Le cœur gros, Sonia s’en alla, la veste sur le bras, demander une aiguille à la vieille Marthe, la cuisinière des gens, celle qui l’avait soignée pendant sa maladie, et qui, sans l’aimer, la traitait moins mal que le reste des domestiques.
– Marthe Nicolaïevna, prêtez-moi une aiguille et du fil.
– Pourquoi faire ? grommela la cuisinière.
– Pour raccommoder le paletot de Boris Ivanovitch.
– Va-t’en au diable avec ton Boris Ivanovitch ! Il n’a qu’à se raccommoder lui-
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même. Il avait bien besoin encore de venir ici faire ses embarras ! Hier il a sali deux paires de bottes, – il faut que je les lui cire pour ce soir. C’est qu’il l’a ordonné, tout comme s’il était le maître ici.
– Donnez-les-moi, Marthe Nicolaïevna, je les cirerai ! fit Sonia toute joyeuse.
– Tiens, au fait ! Prends-les, tu les cireras tous les jours. Étais-je bête de n’y avoir pas pensé !
À partir de ce moment, les bottes de Boris, luisantes comme des miroirs de jais, furent toujours prêtes d’avance dans un coin de la chambre.
Mais Sonia n’avait pas d’aiguille. Il avait fallu se résigner à voir Boris porter sa veste avec la déchirure qui n’avait fait que s’élargir sous le coup de fer malin de la repasseuse. Elle eut la patience de regarder dans toutes les fentes du plancher jusqu’à ce qu’elle eût trouvé l’aiguille désirée ; ce qui, du reste, ne fut pas très long.
Pour se procurer du fil, ce fut plus compliqué. Choisissant un moment où mademoiselle Dounia
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se faisait courtiser par le galant cuisinier, elle vola quelques bouts de fil blanc et noir, qu’elle roula sur une petite carte. Tout heureuse, elle se dirigeait vers la chambre de Boris, lorsqu’elle se souvint avec stupeur, qu’elle ignorait le premier mot de l’art des reprises !
Résolument, elle s’en alla dans un coin du jardin, déchira un petit morceau du bas de sa pauvre robe en lambeaux, et se mit à le recoudre. C’était hideux.
Désespérée, elle fondit en larmes. Mais pleurer ne servait de rien. Elle reprit son travail sur de nouveaux frais, et peu à peu, après des efforts sans nombre qui durèrent plusieurs jours, sans dé, sans ciseaux et sans guide, elle arriva à raccommoder assez proprement une déchirure. Triomphante, alors, elle profita d’un moment où Boris était absent pour s’emparer de la précieuse veste et la repriser de son mieux.
Hélas ! il ne s’en aperçut seulement pas. Mais toutes les fois que Sonia le voyait passer avec l’accroc raccommodé, son cœur bondissait de joie dans sa maigre petite poitrine.
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– Je veux savoir coudre ! se dit-elle.
À l’arrivée du colporteur, elle acheta tout ce qu’il lui fallait ; et depuis, on la vit tous les jours, assise sur ses talons près de la fenêtre de la cuisine, coudre et découdre, ourler et piquer à tort et à travers, attrapant un bon conseil par-ci, une raillerie par-là, et beaucoup plus de coups de pied et de coups de poing que d’autre chose, – mais heureuse et fière de pouvoir désormais être utile à son « maître ». Pour elle, Boris était le maître, l’unique, le vrai, – car elle l’avait choisi.
La valetaille s’aperçut bien vite de cette prédilection ; la pauvrette et son protecteur furent enveloppés dans le même mépris par les dignes personnages.
C’était spécialement l’heure des repas qui était réservée à ces agréables plaisanteries ; si bien que, pour s’y dérober, Sonia, le plus souvent, se contentait d’un morceau de pain noir qu’elle emportait dans le jardin et qu’elle mangeait avec un oignon cru : heureuse quand elle pouvait attraper une tasse de lait dans la vacherie, à l’heure où l’on trait.
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Boris ne savait rien de tout ce martyre, mais il s’attachait peu à peu à l’innocente créature dont les grands yeux foncés cherchaient les siens à tout moment ; il avait fini par s’accoutumer à la voir entrer dans sa chambre le soir, au moment où il allait se coucher ; elle lui apportait un verre d’eau pour la nuit, et lui demandait ses ordres pour le lendemain.
Elle lui avait fait prendre l’habitude de boire du lait le matin, et dès son réveil il n’avait qu’à l’appeler par son nom pour la voir entrer sur ses petits pieds nus, portant avec précaution la tasse pleine jusqu’au bord, un frais sourire sur les lèvres et une tendre sollicitude dans le regard.
Plus sérieux que le général Goréline, il éprouvait aussi une affection plus profonde pour la pauvre petite déshéritée, dont il ignorait la plupart des misères.
Un matin cependant il pénétra plus avant dans les secrets de cette existence douloureuse. Au moment où Sonia posait la tasse de lait devant lui, il s’aperçut que les bras de la petite fille étaient marqués de raies livides.
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– Où t’es-tu fait cela ? demanda-t-il, plein de pitié.
– Ce n’est pas moi, répondit-elle en baissant ses yeux pleins de larmes.
– Qui donc ?
Elle restait muette ; il la prit par la main pour l’attirer à lui, elle poussa un léger cri, aussitôt retenu. Il se leva brusquement, et, relevant avec précaution jusqu’à l’épaule la manche de toile grise, il vit le bras, aussi loin qu’il pouvait l’apercevoir, saignant et meurtri. L’épaule était endommagée aussi, car l’enfant ne pouvait supporter même le contact léger de sa main compatissante.
– Qui t’a fait cela ? demanda-t-il d’une voix sévère. Dis-le, je veux le savoir.
– Ne le dites pas à madame... elle me battrait.
– Elle te battrait ? répéta Boris avec horreur. Allons donc ! Qui t’a fait cela ?
– Le cuisinier.
– Pourquoi ? dit Boris, les dents serrées.
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Tout son sang généreux bouillonnait en lui ; il eut assommé le misérable si celui-ci s’était montré.
Ici l’enfant fut inflexible. Jamais Boris n’eut su la cause de ses brutalités s’il n’avait eu l’idée de dire à la petite :
– Si tu ne veux pas me le dire, je ne t’aimerai plus.
Sa langue fut aussitôt déliée. Elle raconta au jeune homme que la veille au soir elle avait été très loin à la rivière chercher des nénuphars, dont il aimait les grandes fleurs de satin blanc ; elle en avait rapporté une provision, non sans se mouiller jusqu’à mi-corps ; mais, en entrant dans la cuisine avec les longues tiges traînantes, elle avait accroché et fait tomber un pot de terre qui contenait un mets favori du cuisinier. Celui-ci, furieux, s’était jeté sur elle, et lui avait arraché les fleurs pour les mettre en pièces ; dans sa colère, elle lui avait jeté une injure ; aussitôt la brute avait ramassé les tiges de nénuphars, souples et solides comme des cordons de caoutchouc, et, les repliant dans sa main cruelle, il en avait flagellé
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l’enfant.
– Mais je n’ai pas crié, Boris Ivanovitch, dit-elle avec fierté pendant que sa poitrine se gonflait d’indignation au récit de ses peines : vous étiez ici, c’était avant le thé, j’avais trop peur que vous ne pussiez m’entendre.
– Pourquoi ? Au contraire, il fallait m’appeler !
– Oh ! non, si vous l’aviez vu faire, vous l’auriez tué !...
L’enfant avait dit tout cela d’un souffle, comme on respire, avec un élan si soudain, une foi si profonde, que le jeune homme la prit dans ses bras et la serra sur son cœur. Elle frissonna sous la douleur que lui causait l’étreinte ; mais elle rougit de joie, et les larmes que la torture n’avait pu lui arracher roulèrent à flots rapides et pressés sur ses joues amaigries.
– Oh ! mon maître, mon maître, dit-elle tout bas, je suis prête à mourir pour vous !
Boris n’était pas moins ému qu’elle. Il la lâcha et la regarda quelque temps, pendant qu’elle
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essuyait ses larmes avec la rude toile de sa manche.
– C’est une créature humaine, pensait-il ; et le servage est fini. Qu’était-ce donc alors, grand Dieu !
Ses pensées se tournèrent aussitôt vers Lydie. Pour lui, Lydie était aussi bonne que belle, cela ne souffrait pas le moindre doute : elle prendrait l’enfant sous sa protection ; il suffisait de lui en dire un mot. Cette pensée lui rendit sa sérénité.
– Sois tranquille, dit-il à la petite, cela n’arrivera plus.
– N’en dites rien à madame, n’est-ce pas, maître ?
Ce mot, maître, résonnait comme une caresse sur les lèvres de la petite orpheline. – Elle me battrait comme l’autre fois.
– Elle t’a battue ? fit Boris, qui sentait son antipathie sourde contre madame Goréline prendre des proportions gigantesques.
– Que de fois elle m’a battue !
– Non, je n’en dirai rien à madame.
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– À qui, alors ?
– À mademoiselle.
Sonia secoua tristement la tête.
– Au moins, qu’elle ne le répète pas à sa mère.
– Je l’en prierai bien, n’aie pas peur.
– Cela ne servira de rien, mon maître ; vous feriez mieux de ne rien dire.
– Mais il recommencera, ce misérable !
– Eh bien ! qu’est-ce que ça fait ?
Boris restait tout étonné de cette indifférence stoïque. La petite continua :
– Cela ne me fera pas mal longtemps, et vous m’avez rendue si heureuse, oh ! si heureuse ! Je vous aime tant !... vous ne buvez pas votre lait ?
– Non, merci, tu peux le boire.
Elle vida la tasse avec avidité : la veille, sa triste aventure l’avait empêchée de chercher à souper.
– Manges-tu tous les jours ?... lui dit Boris, frappé d’une idée soudaine.
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Il apprit alors tout ce que Sonia endurait en silence. Révolté, plein d’indignation, il écoutait muet, et par moments la pensée de sa mère lui venait comme une bouffée d’air frais dans une fournaise.
Qu’il y avait loin de cette maison cruelle et brutale au modeste royaume que sa mère gouvernait d’une main équitable et clémente ! Les paysannes qui faisaient les services extérieurs et la vieille cuisinière à moitié sourde se querellaient bien parfois ; mais sous la domination de la bonne Varvara Pétrovna, qui eût osé battre une enfant sans défense ?
L’excellente créature, qui ne se mettait jamais en colère, eût peut-être été capable de lever la main elle-même sur le criminel, – quitte à expier ce péché par de longues prières sorties d’un cœur fervent et naïf.
Quand Sonia eut cessé de parler, Boris, resté jusque-là silencieux, lui dit doucement :
– Cela changera, je te le promets, et s’il n’y a pas d’autre moyen...
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– Eh bien ? demanda la petite, inquiète.
– Je t’emmènerai chez ma mère, dit-il résolument.
L’enfant tomba à ses pieds sans proférer une parole, et, prosternée devant lui, elle pleura et pria du plus profond de son cœur le Dieu qu’elle ne connaissait guère que de nom. Aucune parole ne sortit de ses lèvres ; rien ne pouvait exprimer ce qu’elle ressentait. Mais cette heure marqua dans sa vie.
Elle s’était prosternée aux genoux de Boris, esclave encore, malgré la loi d’affranchissement ; quand il la releva, elle était libre. Son âme délivrée ne connaissait plus d’entraves ; dans les yeux de celui qu’elle appelait son maître, elle avait vu luire la liberté.
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