Sonia
Chapitre IV
La fenêtre était ouverte, l’ombre du feuillage des tilleuls jouait mollement sur le cahier de papier blanc ouvert sur la table ; le bourdonnement des insectes remplissait le jardin ; et l’étang voisin, en plein soleil de midi, envoyait des flèches d’or dans les yeux de Boris, pendant qu’il dictait des participes à sa charmante élève devenue soumise.
La grande pièce nue dans laquelle se donnait la leçon était fraîche et même un peu humide, malgré les chaleurs de juin. Mademoiselle Lydie avait piqué, ce jour-là, une rose blanche dans les tresses de ses cheveux châtain dorés aux ondulations capricieuses. Une boucle rebelle cachait presque la fleur, qui reparaissait à chaque mouvement de la jolie tête inclinée sur le cahier.
... « Les fleurs que nous avons cueillies hier, dictait le jeune homme, seront fanées demain. »
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Comment écrirez-vous fanées ?
En faisant machinalement cette question, Boris, fasciné, suivait des yeux la rose blanche, qui se rapprochait de plus en plus de sa main.
Depuis un mois qu’il était arrivé à la campagne, il ne s’appartenait plus ; une force irrésistible s’était soudainement emparée de son âme sans défense.
Jusque-là, l’amour lui était apparu comme un rêve splendide, encore lointain ; et voilà que du jour au lendemain il avait cessé de vivre de sa propre vie, pour ne plus chercher la lumière que dans le regard, malicieux ou modeste, suivant les heures, de cette jeune fille fantasque.
Il l’aimait de tout son être comme on aime à son âge quand on est resté pur ; cet amour n’avait pas une grande profondeur, mais tel qu’il était, Boris en était possédé tout entier.
– Lydie, tu écris avec ton nez ! cria madame Goréline, qui passait en ce moment devant la porte ouverte.
Lydie bondit de sa chaise, alla fermer la porte
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avec un mouvement d’humeur et revint en riant.
Boris était devenu tout pâle. On entendit la voix de madame Goréline qui s’éloignait en grondant le jardinier. Lydie se rassit, prit la plume et répéta les derniers mots : « fanées demain ».
– Passez-moi votre cahier, dit Boris d’une voix mal assurée.
– Pas encore ; dictez-moi des vers, comme l’autre jour ! répondit Lydie en retenant son cahier à deux mains.
Boris attira à lui un recueil de morceaux choisis
– Non, pas cela, c’est ennuyeux. Dictez-moi Jocelyn, le printemps des Alpes, vous savez ?
Toujours muet, Boris prit le petit volume jaune et l’ouvrit au hasard. Lydie s’en empara et choisit une page.
– Ceci ! dit-elle en poussant le volume vers le jeune homme.
Il recommença à dicter. Sa voix s’efforçait de temps en temps de prendre un accent indifférent,
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puis les harmonies passionnées de cette poésie, qui est une ivresse, l’entraînaient malgré lui. Il s’arrêta brusquement, car il se sentait vaincu.
– Votre cahier, dit-il.
Et la voix lui manqua
Lydie, sans lever les yeux, posa doucement la page devant lui. Il avait le vertige ; depuis un mois qu’il la voyait tous les jours, mutine et capricieuse, railleuse et gaie, cruelle par moments, mais si complètement, si adorablement belle, il trouvait chaque jour la leçon plus difficile à donner. Rassemblant son courage, il prit le cahier pour le rapprocher de lui.
– Pardon, fit Lydie d’une voix si basse qu’il l’entendit à peine : et elle avança la main pour retourner la page.
Leurs doigts s’étaient effleurés. Boris, frissonnant tout entier, saisit cette main fraîche et rosée qui venait à lui. Elle trembla un peu, mais ne se retira pas.
Il regarda Lydie. Elle avait détourné la tête, il ne voyait plus que son cou et son oreille, couverts
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d’une vive rougeur. Il ne savait plus s’il existait ou si son âme avait quitté le monde réel. Les yeux tournés vers ce visage qui ne voulait plus se laisser voir, il porta doucement à ses lèvres la main qu’il tenait. Elle frémit encore et voulut se retirer.
– Lydie, je vous aime, je vous aime plus que ma vie, murmura-t-il.
Elle ne répondit pas, mais elle eut un soupir qui semblait vouloir dire : Enfin !
– Lydie, si tu as fini ta dictée, viens cueillir des fraises ! cria sa mère qui passait sous la fenêtre.
– Je viens ! répondit-elle en se levant brusquement.
Boris, comme frappé de la foudre, la regardait avec des yeux démesurément ouverts. Elle glissa vers la porte, puis, arrivée sur le seuil, elle ôta la rose blanche de ses cheveux, la jeta au jeune homme, et, toute rouge, disparut en courant.
Un instant après, Lydie passa sous la fenêtre ; il ne pouvait la voir de la place où il était resté,
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mais il l’entendit chanter à demi-voix la romance si connue de la princesse Kotchoubey :
Oh ! dites à ma bien-aimée que je l’aime
Comme les anges aiment Dieu.
Après les deux premiers vers, la voix s’éteignit. Boris, immobile, s’était pris la tête dans ses mains. Où cela me mènera-t-il ? se disait-il avec douleur. Je l’aime ! Et si elle m’aimait ?...
Cette idée lui rendit toute son énergie. Il se leva et alla faire un tour de jardin pour promener ses pensées. Le général Goréline se trouva sur son chemin.
La société de ce brave homme lui était agréable, et, sauf les moments qu’il passait avec Lydie et ceux où il restait seul pour rêver à elle, ce qu’il aimait le mieux était de discuter avec lui quelque point véreux de politique ou d’administration.
Le général ne raisonnait pas d’une façon très
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serrée, il ne disait rien de bien neuf ni de bien intéressant, mais il s’échauffait d’une manière amusante. Pendant la discussion, sa longue pipe à la bouche, il arpentait à pas pressés un petit espace de terrain. Quand il croyait avoir trouvé un argument irrésistible, après avoir aspiré deux ou trois bonnes bouffées de tabac, il lâchait brusquement sa découverte comme une bordée de mitraille, et riant de toutes ses forces, il regardait son interlocuteur en lui disant :
– Touché ! Hein ? Qu’avez-vous à dire ?
On ne pouvait lui faire plus de peine qu’en réfutant cet argument vainqueur ; rien alors n’était capable de le convaincre.
– Vous ne m’entendez pas ! répétait-il en hochant tristement la tête : ce n’est pas cela, non ; non, ce n’est pas cela !
Qu’était-ce, alors ? Nul ne l’a jamais su !
Mais tel qu’il était, Boris aimait cet honnête homme, peut-être bien un peu parce qu’il était le père de Lydie.
De son côté, Goréline, traité dédaigneusement
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par tout le monde dans la maison, sans en excepter les domestiques, s’était attaché à ce jeune homme qui lui parlait avec politesse.
En ce moment, courbé en deux, les mains derrière le dos, il regardait attentivement les haricots d’Espagne qui auraient dû garnir le treillis de la terrasse, et qui ne voulaient pas pousser.
– C’est bien extraordinaire, murmurait-il ; je les arrose pourtant tous les jours avec l’eau de ma barbe, comme le sergent-major me l’a dit... C’est bien extraordinaire.
En voyant venir Boris, il se redressa, et lui cria joyeusement :
– Arrivez, arrivez, jeune homme ! Il y a du nouveau dans le pays. Après trois ans d’absence, le prince Armianof est revenu dans ses terres. Son cocher est venu voir notre cuisinier.
– Qu’est-ce que cela me fait ? pensa Boris ; mais il ajouta tout haut : Si cela vous fait plaisir, j’en suis bien aise.
– Comment ! si cela me fait plaisir ! Un vieil
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ami, d’abord ; c’est-à-dire, c’est son défunt père qui était mon ami, et puis un joli garçon et riche ! Un promis pour les demoiselles à marier des environs ! ajouta-t-il d’un air mystérieux en baissant la voix.
– Un promis ? répéta Boris.
– Eh ! oui ! les mères aiment bien à voir leurs filles princesses, et riches par-dessus le marché ! Moi, cela me serait égal : un général d’artillerie qui a gagné son grade au service vaut bien une Excellence qui n’a pris que la peine de naître !
– Vous n’avez pas de préjugés aristocratiques ? demanda Boris, comme si cette question pouvait jamais obtenir une réponse raisonnable.
– Moi ? Aucun. D’abord, Julie Alexeïevna (c’était sa femme) en est pétrie, et vous comprenez...
– Alors... Boris n’osait s’aventurer... vous permettriez à votre fils d’épouser une jeune fille de naissance modeste, si son cœur l’y portait ?
– Parbleu ! dit le général en français ; ce mot-
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là, avec merci et bonjour, formait tout son bagage philologique.
En ce moment, une mignonne figure de paysanne en haillons apparut au bout de la terrasse. Elle accourait sur ses petits pieds nus, tenant à la main une des pipes du général, presque aussi longue que sa fluette personne.
– Voici, Stépane Pétrovitch, j’ai trouvé celle-ci au bout du jardin.
– Dans le pavillon ?
– Non, Stépane Pétrovitch, debout, derrière la haie, à côté de la brèche.
– Ah ! je me rappelle ! J’ai mesuré ce qu’il fallait refaire de palissade, et je l’aurai laissée là. Il m’en manque encore une.
– Je sais, je l’ai apportée ! C’est la petite, celle qui était auprès du banc rond.
– Non, une autre encore ; – je dois l’avoir oubliée quelque part du côté de l’étable.
La petite paysanne fit un signe de tête et partit en courant. Ses petits talons se relevaient régulièrement sous son jupon de laine déchiré, et
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ses mains pendaient le long de son corps, brunes et effilées, durcies par les rudes travaux de la terre, mais mignonnes et bien faites.
– C’est ma petite chercheuse de pipes, dit Stépane Pétrovitch ; jusqu’ici elle était vouée uniquement à mon service, mais il faut qu’elle vous ait pris en affection, car elle a prié Dounia de lui laisser faire votre chambre. C’est une petite fantasque, et qui n’aime pas tout le monde. Tenez, ajouta-t-il plus bas, elle ne peut pas souffrir ma femme.
– Pourquoi ?
– Qu’est-ce que j’en sais ! Aussi ma femme le lui rend bien ! Elle est à mon service ; c’est moi qui la paie, continua le brave homme, qui riait à se tenir les côtes, tant l’idée de payer lui-même un serviteur lui semblait incongrue et bizarre.
– Et combien la payez-vous ? demanda Boris, que ce rire contagieux avait gagné.
– Trente copecks par mois ! répondit le général en pouffant de rire. C’est une orpheline ; elle n’a jamais eu de père ; la mère est morte il y
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a neuf ou dix ans.
– Mais quel âge a-t-elle ? fit Boris surpris, je ne lui aurais pas donné cet âge.
– Elle a bien onze ou douze ans. Elle n’a pas été gâtée, allez ! mais je l’aime bien, au fond. Elle demeure à la cuisine avec les gens.
La petite Sophie, qu’on appelait Sonia, par abréviation, arriva en ce moment au pas de course, tenant à la main l’objet égaré qu’elle remit à son propriétaire.
Stépane Pétrovitch passait sa journée à semer des pipes dans tous les coins, et la fonction de la petite fille n’était pas une sinécure, tant s’en faut.
– Allons, Sonia, c’est bien, je te remercie, dit Goréline en passant sa main sur le front lisse et hâlé de l’enfant.
Les yeux gris foncé de la petite brillèrent de joie ; elle saisit cette grosse main pataude et la porta à ses lèvres avec un élan de reconnaissance.
– Elle est bien gentille, dit Boris sans penser qu’elle l’entendait.
L’enfant attacha sur lui son regard honnête.
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– Tu fais ma chambre tous les jours, Sonia, lui dit le jeune homme avec bonté. C’est bien, je suis content de toi ; tu travailles comme une grande personne.
Par un geste tout à fait russe, Sonia passa son bras replié devant ses yeux, et regarda Boris de dessous cet abri ; ses joues se couvrirent de rougeur, et elle se sauva à toutes jambes.
Lydie apparut au bout de la terrasse, portant des fleurs dans un pan de sa robe, qui laissait voir sous son jupon brodé un joli pied mince, bien qu’un peu long.
– Bonjour, papa, fit-elle en rougissant.
Et elle vint embrasser le vieillard, tout étonné de cette tendresse inaccoutumée.
– Venez déjeuner.
Elle se pendit à son bras, sans regarder Boris, qui les suivit charmé.
Désormais les plis moelleux de cette robe lilas bornaient pour lui l’horizon.
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