Sonia

Henry Gréville · Chapitre 21 sur 27

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Sonia

Chapitre XX

 

Pendant trois jours, suivant l’usage, la défunte fut exposée dans la grande salle, jonchée de branches de sapin, sur une table recouverte de draps blancs.

Des villages les plus éloignés les paysans, hommes et femmes, vinrent contempler une dernière fois le doux visage qui avait si longtemps compati à leurs infortunes, et baiser la main généreuse qui avait soulagé tant de misères.

Pendant trois jours, Boris regarda ces traits auxquels la mort avait donné sa majesté sculpturale : il les regarda longuement, à toute minute, comme pour graver dans sa mémoire le moindre détail de ce visage adoré.

Sonia trouvait toujours moyen de se glisser en même temps que lui près du cercueil, et ses yeux, qui se reportaient sans cesse du fils à la mère, semblaient garder Boris à vue, pour le défendre

 

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de quelque tentation mauvaise.

Elle n’avait rien à craindre, cependant : le cœur de Boris, quoique brisé de douleur, était calme ; la douceur des derniers moments de la morte avait passé en lui presque aussitôt après le sentiment de sa perte. Grâce à ces derniers mois écoulés dans le bonheur le plus paisible, il se sentait en paix avec elle et lui-même.

Aussi, le matin du quatrième jour, l’humble assemblée venue de tout le pays pour dire adieu à la défunte fut-elle frappée de l’air calme avec lequel Boris saisit une des poignées du cercueil.

Les paysans réclamèrent la faveur de porter leur bienfaitrice, ne fût-ce qu’un moment, et la foule mêlée de petits propriétaires, d’humbles fonctionnaires publics, se groupa derrière le cercueil encore découvert.

Un beau soleil d’hiver brillait sur la neige bien foulée et couverte d’une épaisse litière de branches odorantes de sapin ; on franchit la grande porte rustique, puis on dépassa le jardin ; Boris jeta un regard sur le champignon de bois, où il ne la verrait plus attendre, – puis on longea

 

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l’étang, l’église apparut toute grise sur la neige, avec sa modeste croix de cuivre doré brillant au-dessus de la coupole verte.

Le prêtre, revêtu des ornements de deuil, les attendait sous le parvis, et de grosses larmes roulaient sur la croix qu’il tenait à la main ; lui non plus n’était plus jeune, et pendant vingt-cinq ans sa vieille amie avait pleuré avec lui sur ses enfants, tous partis avant lui, les uns après les autres...

Le cortège entra dans l’église ; une heure ou deux de chants et de prières, puis la dalle qui recouvrait le père de Boris retomba sur sa mère, enterrée à cette même place où elle avait tant prié.

L’interminable repas des funérailles fut silencieux ; on respectait la douleur concentrée de ce jeune homme muet qui faisait avec tant de dignité les honneurs de sa maison désolée.

Les paysans rassemblés dans la grange ne se grisèrent point, et peu d’heures après, Boris se trouva seul dans le domaine dont il se trouvait seul propriétaire.

 

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Elle lui semblait désormais bien vaste, cette maison si petite !

Après quelques jours consacrés à mettre ses affaires en ordre, il fit venir tous ceux qui de près ou de loin avaient servi sa mère, les récompensa suivant leur mérite ou leur ancienneté, et leur annonça son intention de partir bientôt.

Vous retournez à l’étranger, maître ? demanda la vieille Dâcha, devenue tout à fait aveugle depuis la mort de sa maîtresse, à force de pleurer.

– Non ; en attendant, je reste à Moscou.

Après un silence, la vieille femme reprit :

– Il vous faut quelqu’un pour vous servir, – j’avais pensé que ce serait mon fils, – mais il a mal tourné, c’est un vaurien, et je ne vous conseille pas de l’emmener : prenez Sonia.

La petite fille, qui écoutait sans mot dire, pâlit et ferma les yeux comme pour concentrer ses forces, puis elle jeta à Dâcha un regard de reconnaissance à fondre un bloc de glace, – mais il fut perdu pour l’aveugle.

– Prenez Sonia, continua celle-ci pendant que

 

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Boris réfléchissait ; il vous faut quelqu’un de sûr, et la petite sait bien travailler à présent ; elle peut faire l’ouvrage d’une bonne blanchisseuse. Ici, que ferait-elle ?

Sonia ne disait rien ; ses doigts nerveux roulaient et déroulaient le coin de son tablier, et elle tremblait de la tête aux pieds.

– Qu’en pensez-vous ? dit le jeune homme en se tournant vers les autres femmes.

– Emmenez Sonia, répondirent-elles ensemble comme le chœur antique ; elle est jeune ; nous sommes vieilles, nous, et pourtant le fils de votre mère doit être servi par quelqu’un de la maison.

Un faible sourire joua sur les lèvres du jeune homme comme il se tournait vers l’orpheline toujours immobile.

– Veux-tu ? lui dit-il.

Elle fit un pas, et, avant qu’il eût pu l’en empêcher, elle se prosterna trois fois devant lui, touchant la terre du front, puis elle se tint toute droite, et, sans le regarder, répondit d’une voix ferme :

 

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– Je le veux.

– Eh bien, prépare-toi, nous partirons mardi.

Elle sortit de la chambre sans rien dire, mais sa démarche avait des ailes.

Le jour du départ venu, les paysans se réunirent encore une fois pour saluer le maître ; il leur dit quelques bonnes paroles, prit congé des braves serviteurs, puis s’assit dans le traîneau. Sonia s’y glissa à côté de lui, légère comme une petite mouche. Tout le monde pleurait : ce fils leur rappelait la chère défunte, il semblait emporter avec lui ce qui jusque-là était resté d’elle dans la vieille maison... Et lui, que ne laissait-il pas derrière lui !

Il dépassa les maisons du village, puis la grande porte, et se retourna pour regarder, comme autrefois ; le ciel était clair, on voyait sur la grande route les paysans dispersés rentrer dans leurs chaumières. Le traîneau glissait sans secousse sur la neige ; ils arrivèrent au détour où, trois ans auparavant, Sonia avait attendu son maître. Elle lui posa doucement la main sur le bras.

 

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– Maître, dit-elle, vous souvenez-vous ? Vous m’aviez promis de m’emmener.

– Eh bien, tu vois, je t’emmène, fit Boris. N’es-tu pas contente ?

– Oh ! si !

Son petit cœur débordait de tendresse reconnaissante.

– Vous rappelez-vous comment vous m’avez emmenée de chez la générale Goréline ? Cela ne ressemblait pas à aujourd’hui.

Boris baissa la tête et s’enfonça dans ces souvenirs ; ce nom venait de le transporter dans un cercle d’idées d’où il était sorti depuis bien longtemps ; – qu’était devenue Lydie ? l’attendait-elle, ou l’avait-elle oublié ? Allait-il se trouver tout à fait seul au monde ?

– Maître, vous êtes très bon ! dit à ses côtés la petite voix de Sonia, tout encapuchonnée dans les fourrures que lui avait données la vieille Dâcha. Le bon Dieu vous en récompensera.

Et le traîneau continua à voler sur la neige étincelante.

 

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Arrivé à Moscou, Boris commença par s’installer dans un petit appartement meublé, où Sonia prit aussitôt les rênes du ménage d’une main vigoureuse. Son maître voulait se faire apporter ses repas du restaurant voisin ; elle s’y opposa énergiquement. Si peu gourmand qu’il fût, Boris redoutait la cuisine qu’elle allait lui faire, et il fut agréablement surpris de voir que Sonia était au moins aussi habile que la cuisinière de Grébova.

Au bout de huit jours, à son grand étonnement, le jeune homme avait un chez-lui, non plus une banale chambre d’hôtel ou de garni, mais un chez-lui hospitalier, où les objets qu’il aimait se trouvaient à portée des yeux ou de la main, où ses chemises avaient des boutons et ses chaussettes des reprises, où la lampe l’attendait tout allumée, et où son thé se trouvait versé devant lui, sans qu’il eût eu la peine de s’en occuper.

On s’accoutume bien vite à être mieux ; aussi Boris était-il décidé à payer un peu plus cher son nouveau bien-être, quand il s’aperçut qu’il n’avait jamais moins dépensé.

 

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– De quoi vis-tu ? demanda-t-il un jour à Sonia : je n’entends jamais parler de ce que tu achètes pour toi.

– Oh ! j’ai bien assez de tout, maître, soyez tranquille, je n’ai pas faim, répondit-elle en montrant ses dents blanches dans un bon rire.

– Nous n’avons pas réglé tes appointements, dit le jeune homme d’un air distrait.

Sonia éclata de rire, ce qui fit sortir Boris de sa préoccupation ; jadis elle ne riait jamais, c’était la première fois qu’il entendait le son argentin de ce rire d’enfant : il lui fit écho.

– Qu’est-ce qui te prend ? lui dit-il en voyant qu’elle était devenue toute rouge.

– Mes appointements ? reprit-elle en recommençant à rire, vous voulez me donner des appointements ? Ah ! Boris Ivanovitch, quelle drôle d’idée !

– Mais ce n’est que juste, il te faut de l’argent, tu as des dépenses à faire !

– Je suis riche, fit-elle d’un air triomphant : j’ai tout l’argent que le général Goréline m’a

 

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donné, vous savez, quand vous m’avez emmenée.

– Comment ! depuis ce temps, tu ne l’as dépensé ?

– À quoi l’aurais-je employé ? Votre défunte mère me donnait tout ce qu’il me fallait.

Boris retomba dans ses réflexions, et Sonia, le voyant soucieux, continua son service sur la pointe du pied.

Le jeune homme était en effet très préoccupé. Dès son arrivée, il s’était informé des Goréline à leur ancien logement ; ils avaient déménagé depuis bien longtemps, et l’on ne savait plus leur demeure.

L’almanach des adresses lui avait alors donné une indication dont il avait profité ; mais ici, nouvel embarras ; ses enquêtes près du portier et du suisse lui avaient appris que tous les domestiques étaient changés.

Il avait attendu Lydie à sa porte pendant quinze jours sans que le hasard l’eût favorisé une seule fois. Sa position, très bonne en elle-même, ne lui permettait pas de se présenter comme

 

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candidat officiel avant qu’il se fût assuré que Lydie n’avait pas cessé de l’aimer. Elle n’était pas mariée, et elle était toujours fort belle, on le lui avait dit : c’était quelque chose, mais se souvenait-elle encore de lui ?

Suivant sa promesse, son ami le philologue l’avait adressé à plusieurs savants de Moscou ; le jeune homme avait reçu aussitôt des propositions très acceptables de la part de journaux et de revues scientifiques ; on lui promettait une place lucrative à la bibliothèque ; ces avantages, qui constituaient pour lui une position inespérée, suffiraient-ils, dans le cas où Lydie l’aurait attendu, à forcer les résistances de l’ambitieuse madame Goréline ?

Mais si Lydie l’aimait, qu’importait tout le reste ! Et le cœur de Boris recommençait à battre comme autrefois. Les émotions de l’amour, étouffées, ensevelies depuis si longtemps, renaissaient, vivaces ; il avait donné trois ans de sa vie au travail ; maintenant, il avait besoin d’aimer ; – n’avait-il pas vingt-cinq ans ?

C’était donc Lydie qu’il cherchait à voir, mais

 

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la chose n’était pas facile ; il apprit enfin qu’elle se rendait régulièrement aux samedis d’une famille riche et intelligente, qui appartenait à la science aussi bien qu’au monde.

Il chercha à faire connaissance avec la maîtresse de la maison, et n’y réussit pas tout de suite ; son deuil l’empêchait de se présenter dans les maisons où la danse était à l’ordre du jour ; enfin, vers le carême, Boris entra en relation avec le chef de la maison, le professeur B., qui ne tarda pas à l’inviter à ses soirées.

Le samedi qui suivit, Sonia fut tout étonnée du soin que son maître mit à sa toilette ; elle ne l’avait jamais vu si méticuleux. Sans rien dire, elle fit à part soi ses petites réflexions, qui ne l’égayèrent pas beaucoup, paraît-il, car elle garda un silence absolu pendant les préparatifs de Boris, qui ne s’en aperçut pas le moins du monde.

Lorsqu’elle lui eut présenté sa pelisse et son chapeau et qu’elle eut refermé la porte sur lui, elle resta un instant pensive dans l’antichambre ; elle regardait cette porte comme pour lui demander la solution d’un problème. Le froid la

 

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saisissant, elle frissonna, passa le revers de sa main sur ses yeux brûlants et revint dans la chambre de Boris.

Tout y était encore en désordre. Lentement et sans bruit elle rangea les objets les uns après les autres, plia les vêtements du lendemain et les posa sur une chaise, puis, tirant d’une vieille malle qu’elle s’était appropriée un cahier de gros papier gris et un alphabet déchiré, elle se mit à copier assidûment les lettres d’imprimerie, non sans se mettre de l’encre jusqu’au poignet.

Le travail était ardu ; de temps en temps elle poussait un gros soupir et regardait une feuille couverte de l’écriture coulante et rapide de Boris ; les deux choses ne se ressemblaient guère ; – mais pourquoi ? Soupirant encore, elle reprenait sa tâche, et peu à peu la page se remplissait de lettres difformes...

Le coucou faisait entendre son tic-tac régulier, la lampe baissée à demi laissait flotter une clarté adoucie, la chambre était chaude et bien close, peu à peu les mouvements de Sonia devinrent

 

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plus somnolents, la plume lui échappa, elle inclina la tête et s’endormit sur son cahier.

 

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