Sonia

Henry Gréville · Chapitre 25 sur 27

Pages du PDF

Sonia

Chapitre XXIV

 

L’hiver revint, puis l’été ; puis deux années s’écoulèrent encore. Boris se voyait de jour en jour plus recherché, mieux apprécié ; ses travaux incessants et consciencieux lui avaient valu diverses récompenses dont il n’avait garde de s’enorgueillir.

Sa vie était en tout semblable à celle qu’il avait menée durant l’hiver d’épreuves où il avait perdu sa mère ; son logement était resté le même, il n’avait pas augmenté son personnel, et, sauf les moments qu’il consacrait à quelques relations mondaines, rien ne venait interrompre son travail solitaire, qui était devenu pour lui l’essence même de la vie.

Plusieurs revues et divers journaux publient fréquemment des articles de lui ; il avait quelquefois la chance de rendre service à des commençants en faisant connaître leurs

 

338

ouvrages ; et cela suffisait à son ambition et à son bonheur.

L’été à Grébova, l’hiver à Moscou, sous la clarté paisible de la lampe, dans l’atmosphère égale de l’appartement bien clos, pourvu que tout fût à sa place ordinaire et que son œil rencontrât l’aspect cher et familier de tous les jours, que lui fallait-il de plus ?

Dans le monde intelligent où il se montrait quelquefois, des jeunes filles suivaient souvent des yeux sa haute stature, sa démarche virile, sa physionomie ouverte et sérieuse. Les mères de famille, après s’être enquises de sa fortune et de sa position, lut faisaient place à côté d’elles, et l’invitaient à venir les voir « quand il voudrait, sans cérémonie : elles étaient toujours à la maison ». Boris s’inclinait, faisait parfois une visite, et ne reparaissait plus. On lui avait proposé plus d’une fois de se marier : peine perdue.

– Il n’est amoureux que de son travail ! disaient les marieuses avec un hochement de tête désespéré : on n’en fera jamais rien !

Il était amoureux de son travail, en effet, et

 

339

aussi de sa vie douce et paisible. À l’idée d’introduire un élément nouveau dans cet intérieur modeste, presque pauvre dans sa simplicité, il reculait avec une sorte de terreur. Quel changement n’aurait détruit la douce harmonie de son existence ?

– Mon heure n’est pas venue, s’était-il dit parfois en réfléchissant aux motifs qui lui avaient fait refuser tel ou tel mariage, et en les trouvant insuffisants : je ne suis pas fait pour aimer, avait-il pensé enfin, mon heure est passée, elle ne reviendra plus.

Une certaine mélancolie l’envahissait parfois à la pensée qu’il n’avait pas trente ans et que sa jeunesse n’avait été qu’une douleur ; – puis l’idée du travail honoré et vainqueur, qui console de tout et ne trompe jamais, le réconciliait avec la vie.

– C’est un jeune sage, disaient les uns ; ce n’est peut-être qu’un résigné, pensaient les autres ; et ils avaient tous raison.

Cet aspect familier, si cher à Boris, n’était pas seulement celui des objets matériels.

 

340

Depuis bien longtemps, Sonia savait lire et écrire, sous la direction du jeune homme, elle avait vite appris les éléments de calcul nécessaires à une ménagère, mais cela n’avait pas suffi au jeune maître. Il avait voulu que, le soir venu, la maison bien rangée après le désordre du jour, l’écolière docile vint lire auprès de lui, afin qu’elle pût l’interroger quand elle aurait quelque peine à comprendre. Il ne la regardait pas, elle ne faisait pas de bruit, si ce n’est quand sa voix douce et modérée encore à dessein lui adressait une question timide. Il répondait en un mot, le plus souvent sans lever la tête ; elle le remerciait d’un autre mot, et le silence recommençait à régner dans le paisible intérieur.

Pendant tout ce temps, la fillette avait beaucoup lu, et, ce qui est mieux, elle avait profité de ses lectures bien comprises. Pas un roman n’avait passé par ses mains, Boris n’en avait pas chez lui ; mais l’histoire et la science élémentaire avaient peu à peu formé ce petit esprit chercheur et austère.

Du reste, elle semblait à peine avoir vécu ces

 

341

trois années ; sa taille s’était élevée de quelques lignes, mais le teint pâle et la bouche sévère étaient les mêmes qu’autrefois. Elle riait moins, ce qui fait qu’on n’apercevait plus guère ses dents égales et fraîches ; au demeurant, toujours alerte et silencieuse, elle vaquait à ses devoirs sans que personne, pas même elle, semblât s’en apercevoir.

Au commencement de la quatrième année, après son retour de l’étranger, Boris reçut une lettre de son ancien protecteur. Au moment où il venait de livrer à l’impression une œuvre capitale, à laquelle Boris avait beaucoup contribué par ses recherches, le philologue venait d’être pris de la goutte et se trouvait dans l’impossibilité de surveiller même la correction de ses épreuves. Il priait Boris, si la chose n’était pas tout à fait impraticable, de venir passer quelques semaines à Pétersbourg pour le remplacer jusqu’à son rétablissement.

Toute affaire cessante, le jeune homme partit, laissant Sonia gardienne de ses travaux et de son logis.

 

342

Les journées paraissaient longues à l’orpheline, à présent qu’elle n’attendait plus le retour du maître, que le cabinet de travail restait désert, et les soirées s’achevaient sans qu’elle eût adressé la parole à un être vivant.

Elle ne voyait jamais personne, sauf les fournisseurs, qui ne connaissaient guère que son visage : à quoi bon parler à d’autres, quand Boris était là pour leur répondre ? Elle avait vécu jusqu’alors sauvage par nature, farouche par habitude, sans rien désirer au-delà de son bonheur présent, qui devait durer toujours ; – son maître ne serait-il pas toujours là ? – Et voilà qu’il était parti !

Il reviendrait : il écrivait de temps en temps dix lignes qu’elle relisait cent fois pour s’assurer qu’elle n’avait oublié aucune de ses prescriptions ; et pourtant elle sentait une insurmontable tristesse s’emparer d’elle lorsqu’à l’heure du dîner elle se prenait à préparer la lampe ; – pourquoi cette lampe, puisque le maître était absent ?

Elle l’allumait cependant, la portait sur la table

 

343

de travail et se mettait à lire comme s’il eût été là. Mais souvent elle laissait tomber le livre ; la solitude, qu’elle aimait tant autrefois, lui faisait peur ; elle jetait un châle sur sa tête, et courait à l’église voisine pour y chercher un refuge ; puis l’office du soir fini, elle revenait à pas précipités, comme si elle pensait trouver Boris revenu pendant son absence.

Rien ; la lampe brûlait tranquillement devant les images, – et elle pleurait jusqu’à minuit parfois, en attendant le maître, et la vie, et la lumière qu’il avait emportées avec lui.

Elle reçut deux visites pendant cette absence ; la première fut celle d’Armianof, qui passait l’hiver dans ses terres, et qui, venu à Moscou pour quelques heures, avait voulu voir son ami.

À la vue de la jeune fille svelte et mignonne qui lui ouvrit la porte, le prince ne put retenir un geste de surprise. Il ne reconnut pas Sonia : elle avait grandi pour tout de bon ; sa robe sombre, d’étoffe commune, dessinait ses plis austères autour de son corps gracieux ; ses mains, toujours hâlées, étaient soignées et bien faites ; un petit col

 

344

blanc dessinait la ligne de son cou sous l’opulente masse de cheveux bruns qui faisait pencher sa petite tête finement attachée. – Armianof s’arrêta sur le seuil.

– Pardon, madame, dit-il : monsieur Grébof ?

– Mon maître est à Pétersbourg, Votre Altesse ! répondit la jeune fille. Il ne reviendra pas de sitôt.

Au timbre de la voix, grave et un peu voilé, le prince reconnut la petite chercheuse de pipes.

– C’est vous, Sonia ? dit-il... jusque-là il l’avait tutoyée ; je ne vous aurais pas reconnue.

Le visage de la jeune fille, éclairé par un léger sourire plein de dignité féminine, reprit ses lignes sérieuses pendant qu’elle donnait au prince l’adresse de Boris. Armianof se retira tout pensif en se faisant plusieurs questions mentales qu’il renonça bientôt à résoudre tout seul.

La seconde visite fut moins agréable à Sonia. Un beau jour, pendant qu’assise par terre, selon son habitude, elle lisait avec avidité, elle entendit la sonnette résonner violemment dans

 

345

l’antichambre. Jetant au hasard son livre sur la table du salon, elle courut ouvrir.

C’étaient deux dames en demi-deuil. Robes de soie fripées, paletots de velours rapé, gants recousus au pouce, tout leur extérieur indiquait la gêne qui se pare. D’un coup d’œil, Sonia, qui ne connaissait guère le monde pourtant, mesura la distance qui séparait le passé du présent de ces deux dames : c’était madame Goréline, accompagnée de sa fille, toutes deux fort vieillies.

Pendant qu’elles s’informaient de Boris, leurs regards toisaient Sonia de la tête aux pieds, et Lydie la reconnut.

– Maman, dit-elle sans se gêner, cette fille est celle que vous avez chassée autrefois et que M. Grébof a emmenée, vous savez ?

– Pas possible ! s’écria madame Goréline, qui n’avait pas revu l’orpheline depuis ce jour néfaste.

– Mais si ! n’est-ce pas, Sonia ?

– Oui, mademoiselle.

 

346

La chercheuse de pipes leva son regard honnête et assuré, qui rencontra les yeux durs et railleurs de Lydie.

– Ta fortune s’est améliorée, à ce que je vois, dit la mère en examinant d’un œil jaloux les vêtements très modestes, mais propres et soignés, de son ancienne servante. M. Boris ne te laisse manquer de rien !

– Non, madame, c’est un bon maître, répondit Sonia avec la même assurance.

En effet, pour elle, Boris était un bon maître et n’y entendait pas malice.

– Tu as eu de la chance ! répliqua aigrement Lydie. Tu étais assez laide, autrefois ! Ce n’est pas que tu sois jolie...

– Mais des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer ! dit madame Goréline avec une intention conciliante. Allons, Lydie, ce sera pour une autre fois. Quand dis-tu que M. Grébof sera de retour ? ajouta-t-elle en s’adressant à Sonia.

– Dans deux mois, probablement, répondit celle-ci, toujours impassible comme la candeur

 

347

elle-même.

– Bien, nous reviendrons. Adieu.

La porte se referma. Sonia, sans se troubler, fit ses petites réflexions, décida dans son for intérieur que ces dames étaient très désagréables, mais qu’elle avait bien fait de ne pas leur répondre comme elle en avait eu envie, – et reprit sa lecture avec la passion qu’elle y mettait d’ordinaire.

 

348