Sonia

Henry Gréville · Chapitre 23 sur 27

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Sonia

Chapitre XXII

 

Le lendemain, à son réveil, Grébof se décida, pour entretenir Lydie sans témoins, à envoyer Sonia faire une commission lointaine.

Dix heures venaient à peine de sonner, il achevait de prendre le thé et se préparait à mettre son projet à exécution, quand un vigoureux coup de sonnette le fit bondir en sursaut. Avant qu’il eût le temps de réfléchir, Sonia, accourue dans l’antichambre, avait ouvert une porte, et une voix masculine faisait retentir de bruyants éclats tout le petit logement.

– Goréline ! se dit Boris consterné. Qui s’en serait douté ? Comment faire à présent pour m’en débarrasser ?

Au même instant, le général fit irruption dans la chambre, suivi de Sonia radieuse, qui lui marchait littéralement sur les talons.

 

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– Eh ! eh ! jeune homme, s’écria-t-il en secouant la main de Boris, vous ne m’attendiez pas sitôt ?

– En effet, balbutia Boris, je ne supposais pas...

– C’est que, voyez-vous, je suis sorti pour aller à la messe, et ensuite au marché. Nous avons du monde à dîner, le général Troubine, un adorateur de ma fille...

Ici Goréline prit un air important, qui tomba aussitôt pour faire place à une expression piteuse, pendant qu’il ajoutait :

– C’est une chose sérieuse que d’aller au marché, Boris Ivanovitch ! Les marchands ne sont pas raisonnables, et ma femme..

Il s’arrêta un instant et sembla supputer ce que lui coûterait le dîner : le calcul lui rendit sa bonne humeur, car il reprit d’un air joyeux :

– Alors, au lieu d’aller à l’église, je me suis dit : Allons voir Boris Ivanovitch et la petite chercheuse de pipes. Es-tu contente, Sonia, de revoir ton vieux général ?

 

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Et il posa affectueusement sa main sur la tête de Sonia levée vers lui, comme jadis sur la terrasse. Ce geste réveilla mille souvenirs dans le cœur inquiet de Boris. Lydie n’allait-elle pas venir, comme alors, derrière eux, avec sa robe lilas ?

– Vous n’avez qu’un moment à nous donner, général ? dit-il, prêt à sortir lui-même s’il le fallait pour chasser le fâcheux.

– Une minute seulement ; mais j’ai bien le temps de prendre un verre de thé si vous me l’offrez, répondit le digne homme en s’asseyant commodément dans le fauteuil que Boris venait de quitter.

– Certainement, répondit celui-ci. J’ai une course à faire, mais je ne suis pas pressé.

– Oh ! ne vous gênez pas pour moi ! répondit sur-le-champ Goréline avec le plus aimable empressement : sortez si vous avez affaire, et Sonia me tiendra compagnie.

Ceci était encore bien moins du goût de Boris, qui se hâta d’offrir du thé aussi froid que possible

 

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à son visiteur incommode.

Le coucou sonna dix heures et demie. Boris, magnétisé, regardait marcher les aiguilles de sa montre ouverte sur la table ; le général lui faisait, ainsi qu’à Sonia restée debout, mille questions auxquelles il répondait de son mieux, bien décidé, à onze heures moins un quart, à prendre sa pelisse et à aller attendre Lydie devant sa porte, pour l’empêcher d’entrer.

Goréline, ayant enfin dégusté son thé, se rappela que le marché était loin et qu’il avait encore plusieurs choses à faire ; il se leva, Boris l’accompagna dans l’antichambre ; son sang bouillait dans ses veines pendant que le brave homme mettait lentement sa pelisse et ses galoches. Enfin, au moment où il posait la main sur le bouton de la porte, une idée vint au général.

– Voulez-vous me prêter Sonia ? dit-il : elle apportera mes provisions jusque chez nous ; personne ne la connaît, et si elle porte le paquet, ce sera plus convenable que si c’est moi.

– Très volontiers, fit Boris avec empressement. Sonia, mets vite ton paletot, vite,

 

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vite, entends-tu ? Ne fais pas attendre M. le général.

Le coucou sonnait onze heures au moment où la petite, bien emmitouflée, réapparut dans l’antichambre.

– Au revoir, général, dit le jeune homme tout fiévreux d’angoisse. Revenez bientôt nous voir ; vous m’excuserez si je ne vous rends pas votre visite.

– Oui, oui, répondit le général en riant, du bas de l’escalier ; soyez tranquille, je reviendrai.

On n’entendait plus rien. Boris ferma une seule des deux portes de l’antichambre pour distinguer le moindre bruit, et revint dans la petite pièce qui lui servait de salon et qui précédait la chambre à coucher.

Les terreurs de l’heure qui venait de s’écouler avaient fort ébranlé ses nerfs, l’attente de celle qui allait venir n’était pas faite pour les raffermir. Il sentait sa mémoire et sa présence d’esprit s’en aller à la dérive. Faisant un violent effort, il réveilla ses facultés engourdies et se força à tenir

 

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l’oreille aux aguets.

Onze heures et demie sonnèrent ; le son aigre du timbre résonna longtemps dans la solitude de l’appartement. Boris écoutait de toutes ses forces : il se figurait pouvoir distinguer le frôlement de la robe de Lydie à travers la porte matelassée de l’escalier ; aucun bruit ne se faisait entendre : la neige à demi fondue amortissait le roulement des voitures, les traîneaux glissaient en silence sous les fenêtres bien calfeutrées. Ce calme faisait mal à Boris, à demi halluciné ; un moment, il eut l’idée qu’il était mort et qu’on avait oublié de l’enterrer. Il fit un mouvement, le charme se rompit.

La sonnette tirée par une main fiévreuse retentit longuement dans l’antichambre. Il se précipita pour ouvrir ; une forme empaquetée dans un vêtement de soie noire, un triple voile sur le visage, passa rapidement devant lui, et ne s’arrêta que dans le salon. Boris ferma la porte, et, haletant, pâle d’émotion, s’arrêta devant elle.

– C’est moi, dit Lydie en écartant son voile.

La clarté du jour lui était moins favorable que

 

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les bougies : la lumière blafarde et jaunâtre de cette matinée de dégel dévoilait sur son visage des plis légers destinés à s’accuser : les dents n’étaient plus fraîches, les yeux avaient un éclat dur, dans leurs orbites légèrement rougis ; les joues avaient cette teinte rose fanée particulière aux femmes qui vont beaucoup au bal et se couchent trop tard. La veille, Lydie avait semblé à Boris une belle créature de vingt ou vingt-deux ans ; ce jour-là, elle lui parut une demoiselle de vingt-cinq ans, un peu fatiguée.

Trois ans et demi seulement s’étaient écoulés depuis le jour où, près de la source, elle avait dit à Boris : Je t’aime. Qu’était devenue la fleur de ses dix-huit ans ?

– C’est moi, répéta-t-elle, et elle s’assit dans un fauteuil.

Si elle avait souri, fait un geste, dit un mot, Boris fût tombé à genoux ; les années d’absence et d’oubli auraient été anéanties par un tendre regard ; le cœur de l’amant eût battu comme jadis ; car, elle avait beau faire, elle avait été son premier, son unique amour ; mais le regard était

 

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indifférent, le sein ne s’agitait que de frayeur, les lèvres n’avaient pas le pli qui attire le baiser.

– Je vous remercie d’être venue, dit Boris, redevenu subitement calme.

Son amour agonisait en lui.

– Elle ne m’a jamais aimé, se dit-il : que peut-elle me vouloir ?

Et cette même question sous une autre forme s’échappa de ses lèvres presque malgré lui :

– Vous aviez quelque chose à me dire ?

Lydie était un peu embarrassée. Le sang-froid du jeune homme la déroutait : après les paroles de la veille, elle s’était attendue à un autre accueil ; peut-être même avait-elle préparé une scène d’attendrissement ; et voilà qu’il était devant elle, calme et sérieux comme un juge, attendant ses paroles. Elle aussi se dit à part soi :

– Je savais bien qu’il n’avait pas de cœur, et, ce beau jugement une fois porté, elle ne prit plus la peine de se contraindre.

Tirant de son doigt l’anneau que Boris lui avait donné dans la gare, le jour de son départ, et

 

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qu’elle n’avait jamais porté, elle le lui tendit sans mot dire.

Il n’avançait pas la main pour le prendre ; elle le déposa sur la table devant lui. Il suivit des yeux ce mouvement et resta immobile, regardant le cercle d’or briller sur le bois sombre.

Si elle avait su qu’en ce moment même il sentait quelque chose se débattre et crier au secours en lui, comme un enfant qui se noie ; si elle avait deviné que toutes les puissances de son âme rattachées à ce morceau de métal demandaient grâce sous le coup qui le frappait ; que les yeux et les lèvres du jeune homme restaient impitoyablement clos de peur de laisser jaillir des torrents de reproches et des larmes !...

Elle ne sut rien, ne devina rien, et regarda Boris avec étonnement.

– Alors, c’est fini ? dit-il tout bas après un long silence.

Elle ne répondit pas et baissa les yeux.

– Lydie, m’aimiez-vous quand vous avez reçu cet anneau ? continua-t-il d’une voix encore

 

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triste, mais déjà sévère.

Ne voulant ni ne pouvant répondre, elle persista dans son silence.

– Si vous ne m’aimiez plus alors, reprit-il, quand donc m’avez-vous aimé ?

Un éclair de colère jaillit des yeux baissés de la jeune fille. Des reproches, à elle ? De quel droit cet étranger lui parlait-il ainsi ? Elle se contint cependant

– Je vous aimais, moi, continua Boris de la même voix grave et presque sans inflexions, et cependant je n’ai pas voulu vous enchaîner. Je n’ai pas imploré votre tendresse, je vous ai laissée maîtresse de votre sort, c’est vous qui avez choisi ; – pourquoi avez-vous accepté mon amour, si vous ne m’aimiez pas ?

– Je suis venue vous demander les lettres que je vous ai écrites, dit brusquement mademoiselle Goréline en se levant ; voilà ce que j’avais à vous dire ; je suis pressée, ne me faites pas attendre.

Boris, toujours immobile, la regardait d’un air à la fois sévère et compatissant.

 

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– Si vous saviez ce que vous avez perdu ! continua-t-il sans s’émouvoir. Je vous aimais comme personne ne vous a aimée, comme personne ne vous aimera. Si vous l’aviez voulu, hier, tout à l’heure encore, je serais tombé à vos pieds, je vous aurais adorée. – Et vous... Que vous fallait-il donc, et pourquoi êtes-vous venue ? Pensiez-vous que je ne souffrirais pas assez sans vous revoir telle que vous êtes devenue ?

La colère montait aux joues et aux yeux de mademoiselle Goréline ; elle ressemblait à sa mère d’une manière désolante, en ce moment-là.

– Je suis venue parce que je veux mes lettres. Rendez-les-moi.

– Vous auriez pu m’écrire de les brûler, si vous aviez besoin de les savoir détruites, ces pauvres lettres ! Lydie, pourquoi m’avez-vous menti en disant que vous m’aimiez ?

Il lui parlait doucement, comme à une enfant coupable : peut-être espérait-il vaguement faire naître un mot de repentir, une larme qui lui permettrait de se souvenir d’elle sans amertume et sans mépris.

 

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– Je n’ai pas de reproches à recevoir de vous ! répondit-elle, au paroxysme de la colère. Celui qui mérite ici des reproches, c’est vous, – vous qui avez abusé de ma jeunesse et de mon inexpérience pour me séduire, pour me prendre ma parole, pendant que je ne savais pas ce que je faisais ; vous qui m’avez fait manquer un brillant mariage avec Armianof à dix-sept ans, et qui voudriez encore m’empêcher de me marier maintenant. Eh bien, oui, je vais me marier, et il me faut mes lettres, tout de suite, entendez-vous ?

– Vous allez vous marier ? demanda Boris toujours du même ton : avec le général qui était là hier soir ?

– Qu’est-ce que cela vous fait ? répliqua insolemment la jeune fille. Mes lettres !

Boris tira de son doigt l’anneau qu’il avait toujours porté, prit celui que Lydie avait déposé sur la table, ouvrit le vasistas sans se presser, les soupesa un moment dans sa main en les regardant, et les lança au hasard dans la neige molle, qui se referma sur eux.

Si alors elle s’était jetée à son cou, en lui

 

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disant : Pardon ! il eût peut-être encore pardonné. Il referma le carreau, et se tourna vers elle, qui le regardait faire.

– Je vais vous donner vos lettres, dit-il doucement ; et il entra dans sa chambre.

Restée seule, Lydie eut peur : le calme du jeune homme ne lui semblait pas naturel.

– Il doit être fou, se dit-elle, et l’idée de sortir au plus vite s’empara de son esprit.

Debout au milieu du salon, tremblante d’impatience et aussi de frayeur, elle écoutait le bruit léger que faisait Boris en remuant les papiers. Un moment il heurta un objet qui rendit un bruit métallique ; elle crut entendre armer un pistolet. Affolée, elle se précipitait vers l’antichambre, prête à crier, lorsque Boris réapparut sur le seuil de sa chambre.

– Voici toutes les lettres, mademoiselle, dit-il en lui présentant le paquet. Veuillez les compter.

– C’est inutile, balbutia Lydie rouge de honte.

– Je vous le demande, et s’il me reste un droit, c’est celui de dire : je le veux ! répondit Boris.

 

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Elle le regarda, et lut dans ses yeux le mépris qu’elle méritait.

– Je ne veux pas, dit-elle en serrant hâtivement le paquet.

– Et moi, je l’exige ! répondit Boris en arrêtant son mouvement d’une main inexorable.

Elle resta immobile, effrayée de ce calme et de cette implacable résolution, et se mit à feuilleter précipitamment les lettres de la main restée libre.

– Le compte y est, dit-elle d’une voix étouffée.

Le jeune homme lâcha le bras qu’il avait retenu jusque-là.

– Vous n’avez plus rien à me demander ? fit-il avec politesse.

– Boris Ivanovitch, murmura Lydie troublée, prête à fondre en larmes, – je vous ai peut-être fait du chagrin ?

La force physique l’avait vaincue ; elle avait presque envie de demander pardon.

– Oh ! si peu ! Ce n’est pas la peine d’en parler, dit Boris du même ton aimable et froid.

 

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Elle se dirigeait vers l’antichambre, quand la porte s’ouvrit brusquement, et Sonia entra, suivie du général Goréline, qui s’écria sans voir sa fille :

– J’ai oublié ma tabatière chez vous tout a l’heure, monsieur Grébof.

En apercevant une dame qui lui tournait le dos, il s’arrêta très embarrassé. Tous les quatre, aussi interdits les uns que les autres, restaient immobiles et muets.

Goréline examinait attentivement la dame voilée. Un geste involontaire et surtout le vêtement lui révélèrent la vérité.

– Comment, toi, Lydie ? C’est toi ?

En disant ces mots, le général avait cinq pouces de plus, tant la dignité paternelle lui prêtait d’ampleur.

– Comment te trouves-tu ici ?

– Et vous-même, papa, comment vous y trouvez-vous ? dit la jeune fille en payant d’aplomb.

– Moi, ce n’est pas ton affaire ; mais toi...

 

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– Moi, je vous ai cherché pour aller à l’église ; on m’a dit que vous veniez de sortir, et je vous ai suivi. Vous avez oublié votre tabatière ? Eh bien, maman sera contente quand je lui dirai que vous allez chez le pire ennemi de notre famille.

La taille du général était revenue à son niveau normal, c’est-à-dire fort au-dessous de celle de sa fille.

– Tu es venue pour savoir où j’étais, fit-il d’un air dubitatif, et il se trouve que c’est chez un jeune homme qui t’a demandée en mariage autrefois, que tu aimais...

Lydie frappa du pied.

– Eh bien, soit ! Allons trouver maman, alors ! Je lui dirai où vous vous rendez pendant qu’on vous croit à l’église.

– Monsieur Grébof ? dit tout à coup le général en se tournant vers le jeune homme, qui écoutait cette scène les bras croisés, pouvez-vous me donner votre parole que ma fille n’est pas venue ici à un rendez-vous d’amour ?

– Pour cela, général, je vous en donne ma

 

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parole d’une manière absolue, répondit Boris. Entre mademoiselle et moi, il ne peut être aucunement question d’amour.

– Allons, papa, rentrons ! fit Lydie d’une voix sourde ; et si vous dites à maman que vous m’avez rencontrée ici, je lui dirai en quels termes vous êtes avec ce monsieur, chez qui vous oubliez si facilement votre tabatière.

Abasourdi, le général se laissa entraîner hors de la maison. La porte était restée ouverte : on entendit encore un moment la voix irrité de Lydie qui gourmandait son père, puis rien. Le silence se fit, Sonia consternée ferma la porte.

– Ne restez pas ici, maître, il fait froid, dit-elle à Boris, qui restait fixé à la même place.

Elle le prit par la main ; il se laissa emmener jusque dans sa chambre. La petite ferma soigneusement la porte du salon : le tiroir ouvert dans le secrétaire où Boris renfermait ses papiers précieux et son argent venait de lui révéler l’histoire de la dernière demi-heure. Elle avança un fauteuil à son maître, poussa le tiroir, ferma le secrétaire, en retira la clef qu’elle apporta sur le

 

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bureau, et regarda le jeune homme avec des yeux où brillait une tendresse pleine de pitié.

Toujours immobile, il regardait fixement sa main, veuve de l’anneau ; Sonia se retira discrètement et ferma la porte.

Au bout d’un instant, Boris reprit le sentiment de la réalité.

– Misérable ! s’écria-t-il tout haut en se levant avec fureur, misérable ! Elle a tout arraché, tout brisé ! Je ne peux pas même la plaindre, – je ne peux que la mépriser !

Il se jeta sur son lit, et laissa couler des larmes de rage ; peu à peu le chagrin remplaça la colère, tous les souvenirs de sa vie passée lui revinrent ; – il avait vécu trois ans en pensant à ce jour, quelle triste fin de tant d’espérances ! La colère le saisit de nouveau, puis le mépris.

Il s’était levé, et marchait à pas lents et mesurés dans sa chambre. Que méditait-il ? Une vengeance, peut-être ? Une de ces vengeances où l’on se frappe soi-même d’un coup irrémédiable...

 

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Le jour baissait, Boris n’avait pris aucune nourriture : la fièvre le dévorait, et il continuait à parcourir sa chambre d’un pas régulier. La porte s’ouvrit, et Sonia parut dans l’embrasure.

– Dînez-vous à la maison, maître ? dit-elle. Le dîner sera prêt dans une heure.

– Je ne dîne pas du tout. Laisse-moi tranquille.

Au lieu de se retirer, la fillette fit deux pas en avant, et ferma la porte derrière elle.

– Maître ! dit-elle d’une voix assurée, quand votre mère est morte, – que Dieu la garde au paradis ! – vous étiez très malheureux, et vous n’avez pas été si triste.

Boris, étonné, s’arrêta et la regarda d’un air interrogateur.

– Perdre sa mère est un grand malheur. – La voix de Sonia tremblait. – Et la vôtre était une sainte. Pourtant vous étiez affligé, mais vous n’étiez pas méchant... Vous saviez que c’était la main de Dieu qui vous frappait, et vous n’avez rien dit... Pourquoi donc aujourd’hui êtes-vous en colère ?

 

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– Qui te l’a dit ?... commençait Boris.

Elle l’interrompit.

– C’est un péché, maître, un terrible péché ! Aucun malheur ne peut être plus affreux que celui qui vous est arrivé à Noël. Pourquoi êtes-vous plus malheureux que vous n’étiez alors ?

La faible voix de la fillette était grave et pleine d’autorité. Dans l’ombre croissante, les mains pendantes le long de sa robe sombre aux plis droits et réguliers, elle avait l’air d’une statuette du moyen âge ; sa figure sévère portait en même temps une expression de tendre reproche. Elle reprit sans bouger de sa place

– C’est très mal, maître, de laisser troubler votre cœur par des pensées étrangères. La demoiselle ne vous aimait pas. C’est une méchante femme, comme sa mère : je le savais là-bas, chez eux, à la campagne.

Boris fit un mouvement.

– Vous allez me dire que je ne suis qu’une servante, mon maître, et je sais que ces choses ne me regardent pas ; mais votre mère vous aimait,

 

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et si elle était ici... – la voix de Sonia se brisait... – si elle vous voyait maintenant, elle ne serait pas contente, et elle irait prier Dieu pour qu’il change votre cœur.

Le timbre grave et pur de la voix de Sonia avait repris toute sa fermeté. Les bras modestement croisés sur sa poitrine, immobile, elle attendait une réponse ou un reproche.

La nuit était venue. Boris ne marchait plus : la tête baissée, il semblait écouter une voix intérieure.

– Sophia ! lui dit-il au bout d’un moment de silence.

À ce nom de Sophia, qui ne sortait jamais des lèvres de son maître, habituée à une appellation plus familière, la fillette leva un peu la tête, et attendit.

– Sais-tu ce que veut dire ton nom en grec ? demanda Boris avec une ombre de sourire.

– Non, mon maître.

– Il signifie « sagesse », et tu es bien nommée. Allume la lampe et apporte-la.

 

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Sonia sortit sans bruit et rentra aussitôt, portant la lampe allumée d’une seule main, presque à la hauteur de sa tête, comme elle avait coutume de le faire.

Avant de la déposer, elle s’arrêta une seconde derrière la place ordinaire de Boris, cherchant de l’œil le meilleur endroit sur la table encombrée d’objets. C’est exactement ainsi qu’elle se tenait derrière le fauteuil de madame Grébof, au moment où son fils s’était aperçu de la mort.

Frappé de ce souvenir, Boris fit un pas en avant, et Sonia leva les yeux sur lui. Que de tendresse, de soumission et de reproches dans ce regard d’enfant !

Aussitôt la lampe placée, la fille s’écartait quand le jeune homme se rapprocha d’elle en l’arrêtant d’un signe.

– Tu veux apprendre à lire et à écrire ? dit-il d’une voix complètement calme.

– Certainement, maître.

– Assieds-toi là, fit-il en lui posant la main sur la tête avec un geste d’autorité ; tu vas prendre ta

 

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première leçon.

Et pendant plus d’une heure, ils se plongèrent dans les mystères de l’alphabet.

 

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