Sonia
Chapitre XXVI
Une après-midi, le jeune maître venait de terminer son déjeuner ; Sonia achevait de remettre le salon en ordre, quand la sonnette retentit, et une voix que Boris ne reconnut pas, tant le timbre en était devenu sec et mordant, demanda M. Grébof.
– Entrez, mademoiselle, répondit Sonia.
– Annonce-nous ! fit la même voix.
Pendant que Sonia débarrassait les visiteuses de leurs manteaux de fourrure, la voix ajouta plus bas, en français :
– Voyez, maman, quelle élégance !
– Une simple fille de service ! répondit une autre voix.
À cette charitable observation, Boris ne pouvait plus se méprendre : c’étaient les dames Goréline.
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Instinctivement il regarda Sonia, qui, après les avoir introduites dans le salon, était venue lui dire le nom des visiteuses. Sa toilette n’avait rien d’élégant en elle-même ; une simple robe de laine brune, un petit col blanc, un tablier d’étoffe noire, – c’était le costume de toute femme de chambre un peu soigneuse de sa personne ; mais ce qui donnait un air de fête à cette mise sévère, austère même, sans un bout de ruban ou de dentelle, c’était la propreté minutieuse des vêtements, c’était surtout la forme gracieuse de ce jeune corps, la richesse des lourdes tresses, la blancheur de la peau, et l’air de dignité simple de la jeune fille. Elle n’avait pas l’air d’une femme de chambre, rien n’était plus vrai, et cependant toute sa toilette ne valait pas cinq roubles.
Boris vit tout cela d’un seul regard, et sourit à Sonia, qui l’interrogeait des yeux, sans s’en rendre compte. Elle avait légèrement pâli en prononçant le nom de mademoiselle Goréline. Redoutait-elle une émotion pénible pour son maître ? Peut-être.
Ce sourire la rassura ; elle répondit par un
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sourire semblable, et se retira dans la cuisine pour y vaquer à ses occupations.
En entrant dans le salon, Grébof se sentit parfaitement maître de lui-même ; le passé était bien mort, aussi mort que s’il n’eût jamais existé. Les deux femmes se levèrent en le voyant ; il les salua poliment, les fit asseoir et s’assit lui-même.
Lydie n’était plus Lydie : c’était une vieille fille fanée. Elle n’avait pourtant que vingt-cinq ans ; mais pour les chercheuses de maris, les années de campagne comptent double : depuis sept ans qu’elle allait dans le monde, les espérances déçues, les froissements d’amour-propre, les ravages d’une ambition insatiable et toujours impuissante avaient changé son visage et sa voix comme son caractère.
Aux lumières, elle devait être belle encore, car ses traits avaient conservé leur pureté classique ; mais au grand jour, telle que Boris la voyait, dans sa robe de soie noire fripée, son petit chapeau de dentelle pas frais, ses gants un peu usés, – avec ses yeux rougis, son teint fatigué, ses lèvres maussades, elle n’était plus même l’ombre de
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Lydie ; elle était un second exemplaire de madame Goréline.
Boris, en la voyant ainsi, la plaignit intérieurement, mais comme il eût plaint une inconnue, tombée d’un passé de splendeur à un présent de misère. Sa commisération fut courte et superficielle : il ne l’avait jamais connue, à dire vrai, car ce qu’il avait aimé, ce n’était pas elle, c’était ce qu’elle aurait pu, ce qu’elle aurait dû être, et c’est pour cela qu’il s’était détaché d’elle sans retour, au jour de la trahison.
Pendant qu’il faisait cet examen, madame Goréline avait pris la parole avec une abondance qui trahissait un certain embarras, malgré son aplomb superbe. Elle défilait son chapelet de misères comme quelqu’un qui en a l’habitude ; son mari était mort, on lui avait fait des passe-droits pour la pension de veuve.
– C’est à ma fille surtout qu’on en a fait, disait-elle avec emphase, elle avait droit à une pension spéciale ; on a prétendu que la mienne devait suffire, que mon fils Eugène était en âge de se rendre utile ; ce n’est pas qu’il ne soit
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devenu un beau grand garçon de dix-huit ans, mais comment peut-on se rendre utile à dix-huit ans ? Dites vous-même, Boris Ivanovitch, si un garçon de cet âge, qui n’est pas encore sorti du gymnase, peut être bon à quelque chose !
Boris pensait qu’en ce moment même, qu’à dix-huit ans, pendant sa première année à l’Université, il donnait déjà des répétitions pour alléger les dépenses de sa mère ; mais au lieu de répondre, il fit un petit geste qui pouvait passer pour un acquiescement.
– Vous voyez bien ! continua madame Goréline, c’est justement ce que j’ai dit au ministère. Alors on m’a répondu que si quelque personnage influent voulait intercéder pour moi, on pourrait faire quelque chose. J’ai écrit au prince Armianof, notre voisin ; certainement c’était une humiliation pour moi, après la manière dont il s’est conduit ! Imaginez-vous qu’il s’est marié, et qu’il ne nous a pas seulement présenté sa femme. Ce n’est pas qu’elle soit intéressante, cette jeune femme : elle n’est pas seulement jolie, et elle se donne des airs ; elle ne nous a pas
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trouvés assez bons pour nous rendre visite ! Quand on pense que c’est la fille d’un professeur de latin ! Enfin, il n’est rien qu’une mère ne doive supporter pour ses enfants, et j’ai écrit au prince pour lui raconter les injustices qu’on nous faisait. Eh bien, il n’a pas daigné prendre la peine de venir nous voir ; il m’a écrit qu’il s’occuperait de cette affaire, et voilà tout ! On voit bien que je ne suis qu’une pauvre veuve sans défense ! Du vivant de mon cher mari, on n’aurait pas osé me traiter ainsi !
Et madame Goréline essuya ses yeux parfaitement secs avec un petit mouchoir de batiste déchiré.
– Le prince Armianof n’a rien pu faire pour vous, alors ? dit Boris d’un ton assez froid.
– Au contraire, il a obtenu trois cents roubles d’augmentation de pension, réversibles sur ma fille après moi ; – mais il n’a pas jugé à propos de m’en faire part, et quand j’ai reçu cette nouvelle, si je n’avais couru moi-même au ministère pour m’informer quand et comment cela s’était fait, je n’aurais jamais su que c’était lui qui l’avait
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demandé et obtenu. Vraiment, il y a des gens qui n’ont pas de savoir-vivre !
– Si vous avez ce que vous désiriez, dit Boris en retenant un sourire, vous devez vous féliciter de l’avoir obtenu ?
– Oui, répondit madame Goréline avec volubilité, mais cela ne suffit pas, monsieur Grébof ! Il a fallu acheter nos toilettes de deuil, et puis mon fils !... Un garçon coûte très cher, vous savez bien, et nous ne parvenons pas à nouer les deux bouts : j’ai bien de la peine à vous avouer cela, monsieur Grébof, à vous qui nous avez connus dans des temps plus heureux ; mais il faut bien en convenir, nous vivons très simplement, pauvrement même, puis-je dire, et nos dépenses sont pourtant plus fortes que nos revenus. Alors j’ai pensé que vous pourriez nous être utile ; vous êtes si bon !...
Madame Goréline s’arrêta, les yeux fixés sur Boris, et attendant un encouragement.
Chose extraordinaire, elle avait oublié qu’elle avait voulu le battre, qu’elle l’avait accablé d’injures, chassé de chez elle, – tout cela pour
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avoir osé lui demander la main de sa fille. Elle ne se rappelait qu’une chose, c’est qu’il avait aimé Lydie, et cela étant donné, il devait nécessairement être disposé à se mettre en quatre pour leur être agréable.
De telles natures ne sont rares nulle part ; toutes les sociétés en offrent de nombreux exemples ; le vernis de bienséance qui les recouvre est plus ou moins épais, mais ce n’est guère qu’une question de millimètres.
Boris, abasourdi, écoutait ce flux de paroles, dont la conclusion inattendue lui parut d’un comique achevé. Sans la présence de Lydie, qui, muette et les yeux baissés, avait l’air mal à son aise, il aurait poliment reconduit madame Goréline en lui assurant qu’il n’était pas bon du tout : l’air de gêne de la fille le rendit plus miséricordieux pour la mère, et il la laissa se tirer comme elle pourrait du discours commencé.
– Vous êtes si bon ! reprit-elle après avoir vainement attendu une réponse, vous êtes devenu un homme célèbre, continua-t-elle avec un rire qui voulait être enjoué ; vous avez publié avec un
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savant un nouveau livre, c’est très bien, très bien, monsieur Boris ! – elle secoua la tête d’un air entendu : – vous faites la pluie et le beau temps dans les journaux et les revues, et nous avons pensé que peut-être vous pourriez nous être utile. Comme je vous le disais, nous avons été amis, autrefois, monsieur Grébof ! ajouta-t-elle.
Boris, complètement ahuri, la regardait avec incrédulité.
– Mais oui, nous avons été amis !... J’ai été un peu vive, fit-elle en soupirant : c’était dans mon caractère ; que voulez-vous ? On ne connaît pas son bonheur ! Qui pouvait prévoir... après tant d’années ?... Vous viendrez nous voir, j’espère, Boris Ivanovitch ?
– Vous vouliez me demander quelque chose ? dit Boris d’un ton glacial.
– Oui... ; voici ce que c’est. Ma fille ne voulait pas venir, elle disait que vous deviez nous avoir oubliées ; mais j’étais décidée à venir tout de même, et elle a pris le parti de m’accompagner. Elle a traduit un roman allemand, tout au long, trois volumes, monsieur Grébof ! Si vous saviez
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comme c’est long ! Et j’ai pensé que vous pourriez le recommander au directeur d’une revue, – le Messager de l’Europe, ou le Messager russe, peut-être...
– Pas dégoûtée, madame Goréline ! pensa Boris.
– Voici le manuscrit, continua la dame en prenant un rouleau volumineux que sa fille venait de tirer de son manchon ; voulez-vous y jeter un coup d’œil ? C’est très bien fait, je vous assure, et très consciencieusement. Elle a cherché dans le dictionnaire tous les mots qu’elle ne savait pas. Oh ! c’est très bien fait !
Boris prit le manuscrit. Cette écriture fine et lâchée à la fois lui avait fait battre le cœur jadis. Qu’elles étaient loin les dictées de Jocelyn ! Il ouvrit froidement le cahier et regarda le titre.
C’était une élucubration ampoulée et sentimentale, telle qu’on en voit naître dans les journaux de demoiselles, mais où les lèvres des fiancées jouent un rôle au moins aussi important que leur cœur, à la mode allemande.
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Lydie, tremblante d’émotion, regardait les doigts impassibles de Boris feuilleter le manuscrit. Se souvenait-elle de Lamartine et de ses dix-huit ans ? Qui le sait ? Tant d’événements s’étaient passés depuis ! Ce petit salon devait pourtant lui rappeler quelque chose.
– Je suis fâché que vous ayez pris tant de peine, dit Boris, réellement contrarié de la réponse qu’il devait faire, et levant pour la première fois un regard bienveillant sur mademoiselle Goréline. Vous avez entrepris un travail énorme, et il est bien fâcheux que vous n’ayez pas pris conseil de quelque homme du métier avant de le commencer. Je crois la traduction bonne, mais le choix est malheureux : aucun directeur de revue ne consentira à imprimer un ouvrage de si peu de valeur.
– Oh ! mais, si c’est vous qui l’apportez, Boris Ivanovitch, nous savons qu’on ne peut rien vous refuser : tout le monde a tant de confiance dans votre goût, qu’on prendra, les yeux fermés, un ouvrage présenté par vous !
– Je suis loin d’avoir l’influence que vous
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m’attribuez, répondit tranquillement Boris ; mais, s’il en était ainsi, je n’en serai que plus rigoureusement contraint à ne pas proposer à ceux qui ont confiance en moi une œuvre aussi complètement nulle que ce malheureux roman. Je vous le répète à regret, ce n’est pas la traduction, c’est le choix que je réprouve et que le goût public réprouverait comme moi.
– Vous refusez ce que nous vous demandons, Boris Ivanovitch ? fit madame Goréline de sa voix la plus insinuante ; ce n’est pas gentil ; autrefois, vous étiez plus disposé à plaire à ma fille ! ajouta-t-elle avec un sourire qui voulait être fin.
Lydie avança rudement sa main sèche vers le bras de sa mère pour la retenir, mais il était trop tard : Boris s’était levé, pâle d’indignation, et saluait ses visiteuses de façon à leur indiquer que l’entrevue était terminée. Madame Goréline n’était pas femme à se laisser congédier sans venger cette injure.
– Vous refusez parce que vous avez autre chose en tête, continua-t-elle, emportée par la
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colère : la société des gens comme il faut n’est plus votre fait, maintenant ! Quand on s’encanaille avec une mendiante, on est peu disposé à rendre service aux gens de la noblesse...
– Qu’avez-vous dit ? s’écria Boris.
– J’ai dit, cria madame Goréline de sa voix la plus aiguë, que j’ai rendu un fameux service à la société le jour où je vous ai jeté à la porte avec cette fille dont vous avez fait votre maîtresse, avec laquelle vous vivez publiquement, et qui ouvre la porte à vos visiteurs... Allons, Lydie, nous n’aurions jamais dû mettre les pieds dans cette maison.
– Je vous l’avais bien dit, maman, répondit celle-ci de sa voix aigre et fêlée.
Le bruit d’un corps qui tombe retentit. Boris ne l’entendit pas ; il tremblait de tous ses membres ; le sang lui montait aux yeux et l’aveuglait ; le fond slave de sa robuste nature poussait irrésistiblement ses deux poings fermés à s’abattre sur la tête de ces deux misérables femmes ; il fit un pas en avant avec tant de colère et de force qu’elles reculèrent épouvantées devant
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son regard.
– Maman, maman, cria Lydie en se réfugiant derrière un fauteuil ; il va nous battre ; appelez du secours !
Ce mot rendit à Boris tout son sang-froid. S’effaçant devant les visiteuses encore tremblantes, il ouvrit toute grande la porte du salon. Elles passèrent devant lui sans rien dire et se hâtèrent de prendre leurs manteaux accrochés dans l’antichambre.
Le manuscrit avait roulé par terre ; Boris le ramassa et le posa sur la petite table devant Lydie, qui mettait à la hâte ses bottines fourrées. Celle-ci leva craintivement les yeux sur l’homme qui l’avait aimée.
La colère, la peur, un retour de respect et peut-être d’admiration se mêlaient dans ce regard, qui rencontra celui de Boris froid comme l’acier et plein d’un indicible dédain. Toutes ses passions mauvaises bouillonnèrent en elle, irrépressibles, et, en franchissant la porte de l’escalier, elle jeta à Boris un dernier mot de haine :
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– J’ai bien fait de ne pas épouser un brutal, un débauché qui élève les petites filles pour les perdre...
– Après la trahison, la calomnie, dit en souriant Boris, complètement maître de lui-même. C’est dans l’ordre. Je vous salue.
Et il ferma la porte sur les deux femmes.
Il resta un moment immobile dans l’antichambre, essayant de faire la lumière dans le trouble de son esprit. Qu’avaient-elles dit, ces misérables calomniatrices ?
Un éclair d’indignation lui traversa le cœur : Sonia devait avoir tout entendu ! Les minces cloisons de cet appartement laissaient passer le moindre murmure.
Il se précipita vers la cuisine avec une hâte fébrile : le vague sentiment d’un malheur venait de le saisir.
La petite pièce claire et reluisante de propreté était déserte. Il ouvrit la porte de l’escalier de service, et écouta : personne ; aucun bruit.
Tout éperdu, il agita fiévreusement les
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vêtements de Sonia suspendus dans une petite armoire : le manteau et le châle qu’elle portait d’ordinaire pour sortir étaient à leur place. Il passa dans sa chambre : rien non plus.
Restait seulement le petit cabinet à demi obscur où Sonia avait son lit, et où il n’avait jamais pénétré depuis le premier jour de leur installation.
Jusque-là, le cœur serré, il n’avait pas appelé ; mais, la main sur le bouton de cette porte, au moment d’entrer, il s’arrêta, et murmura à voix basse : Sonia !
Un faible bruit, sanglot ou gémissement, lui répondit. Il entra vivement, et aperçut la jeune fille à genoux sur le sol, repliée sur elle-même, la tête cachée dans ses deux mains.
Boris la voyait à peine dans la demi-obscurité. Ses tresses s’étaient déroulées, et couvraient ses épaules de leurs rubans soyeux... À l’entrée du jeune homme, elle sembla se replier encore sur elle-même, comme si un sentiment de honte l’eût fait se dérober aux regards.
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– Sonia ! dit Boris en faisant un pas vers elle.
Son cœur était plein de larmes ; il eût tout donné pour pouvoir calmer les sanglots désespérés qui agitaient les épaules de la pauvre créature affaissée devant lui ; il voulait la serrer sur son cœur, sécher ses larmes sous ses baisers, comme on fait à un enfant blessé, – il n’osait, car chacun de ses gestes pouvait désormais sembler une offense à cette vierge outragée.
– Sonia ! dit-il encore, mais tout bas.
Cet appel contenait toutes les prières de son cœur.
Elle leva vers lui ses yeux noyés de larmes. Quel regard soumis et plein de supplications ! Ce regard demandait grâce, alors qu’il eût pu foudroyer.
Boris sentit son cœur battre violemment dans sa poitrine : ces yeux suppliants lui révélaient un monde de sentiments jusqu’alors ignorés.
– Sonia, dit-il, j’ai été coupable, je te demande pardon...
– Pardon ? s’écria-t-elle en se levant tout a
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coup ; vous ? c’est moi qui devrais vous demander pardon !
Elle se laissa retomber à genoux devant le jeune homme.
– J’aurais dû comprendre que ma présence ici pouvait vous faire du tort, qu’il ne convenait pas que je fusse plus longtemps votre servante, qu’on vous accuserait de vilaines choses !... Oh ! mon maître, vous m’avez tout donné ; grâce à vous, j’ai connu Dieu et les bonnes gens, et l’aisance, et la liberté, et vous m’avez ainée ainsi que votre sainte mère ; – et moi, je ne vous ai apporté que la honte et l’injure ! Ah ! j’aurais dû mourir !
Boris n’osait l’interrompre. Il lui semblait que cette heure allait décider de sa vie, que son destin était attaché aux lèvres de Sonia, et qu’elle allait prononcer de leur sort.
– Oui, j’aurais dû mourir, – ou m’en aller, reprit-elle à travers ses pleurs avec une véhémence passionnée ; mais je ne pouvais pas m’en aller, car vous, mon maître, vous êtes tout pour moi : je ne veux pas, je ne peux pas vivre loin de vous ! Je vous aime cent fois, mille fois
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plus que tout le reste ! Est-ce que je peux vivre où vous n’êtes pas ?... Quand vous étiez là-bas, j’ai cru qu’il n’y avait plus de soleil, qu’il n’y avait plus de bon Dieu ! Et j’ai été lâche ! Quand vous m’avez demandé si je ne voulais pas me marier, il fallait répondre oui et m’en aller ; mais je ne pouvais pas... Je ne croyais pas que vous seriez insulté à cause de moi !...
Boris l’écoutait, et avec les paroles désespérées de la pauvre enfant, une joie intime et débordante emplissait son cœur ; un horizon nouveau s’ouvrait devant lui, – une vie pleine de soleil et de bonheur ; – il écoutait, les yeux dilatés pour mieux la voir, les lèvres entrouvertes pour mieux l’entendre, les bras à demi étendus vers elle pour la saisir quand elle aurait tout dit.
– Je m’en irai, mon maître, je m’en vais, aujourd’hui, tout de suite, et vous leur direz à tous que ce n’était pas vrai, qu’ils avaient menti et que je suis partie. Ah ! oui, j’aurais dû le faire plus tôt, mais est-ce ma faute, à moi, si je vous aime plus que ma vie ? Au moins, quand je n’y serai plus, vous serez heureux !
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Elle s’était peu à peu soulevée, appuyée d’une main sur le petit coffre qui renfermait tout son pauvre avoir ; elle levait vers Boris son visage resplendissant de la joie du sacrifice. Elle allait partir comme elle le disait.
Boris l’arrêta et la prit dans ses bras.
– Heureux sans toi ? dit-il, sans toi ? Mais je t’aime, Sonia ! Dis, veux-tu être ma femme ?
FIN
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Cet ouvrage est le 835e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
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Vous avez terminé Sonia
Henry Gréville