Sonia
Chapitre XVII
Le soir venu, en rentrant dans la petite chambre qu’il allait quitter pour si longtemps, Boris trouva Sonia qui l’attendait près de la porte.
– Je suis venue prendre vos habits pour les nettoyer, dit-elle par manière d’explication.
Machinalement Boris ôta sa redingote et la lui mit sur le bras, puis s’assit auprès de la table où, gamin, il avait découpé des arabesques avec son canif. Les souvenirs d’enfance lui revenaient par milliers ; tout dans cette maison semblait lui parler d’une voix intime et pénétrante pour se rappeler à lui quand il serait grand. Sonia le tira doucement par la manche ; il sortit de sa rêverie.
– Que veux-tu ? lui dit-il.
Les yeux de la petite étaient fortement dilatés ; semblable à celle des plus sombres jours de sa dépendance, une angoisse sauvage contractait son
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visage.
– On dit que vous partez pour un long voyage, Boris Ivanovitch, est-ce vrai ?
– C’est vrai, répondit Boris étonné de sa voix rauque et brève.
– Vous emmenez la demoiselle ?
– Quelle idée ! Mais non ! Où vas-tu prendre cela ?
– Alors vous ne l’aimez plus ?
– Cela ne te regarde pas.
– Et c’est vrai que vous serez deux ans sans revenir ?
– Oui.
– Vous ne voulez pas m’emmener ?
– Je ne le puis pas, ma pauvre enfant, répondit Boris en haussant les épaules, je ne sais pas moi-même où l’on m’emmènera. Je ne serai plus libre, Sonia, ajouta-t-il en remarquant l’expression effarée de l’enfant, j’irai où le voudra un autre homme, – un homme très bon, mais je n’irai plus où je voudrai.
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– C’est votre propre volonté ?
– Mais oui, c’est pour pouvoir travailler autant qu’il me plaira.
Sonia baissa la tête et réfléchit un instant ; mais c’était trop difficile pour elle, elle ne vint pas à bout de comprendre, et revenant à son idée :
– Emmenez-moi, maître, dit-elle. Vous avez promis de ne pas m’abandonner.
– Je ne t’abandonne pas, fit Boris un peu impatienté, puisque je te laisse chez ma mère, et je suppose qu’elle ne te rend pas malheureuse ?
– Oh non ! Elle vous ressemble tant !
Boris se mit à rire.
– Mais ce n’est pas la même chose, continua obstinément Sonia. J’aime beaucoup Varvara Pétrovna, mais c’est avec vous que je veux aller.
– Je ne peux pas t’emmener, dit Boris avec sévérité, et désespérant de faire comprendre les choses à la petite sauvage, il ajouta :
– Regarde comme tu es petite et maigre ! Est-ce que tu pourrais aller laver le linge, porter de
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l’eau et monter du bois jusqu’au quatrième étage ? Tu vois bien que tu ne pourrais pas me servir !
Sonia découragée jeta un morne regard sur sa fluette personne et sur ses mains mignonnes. Un silence suivit ; Boris amusé la regardait du coin de l’œil.
– Et quand je serai grande et forte, vous m’emmènerez ?
– Certainement, fit le jeune homme avec un grand sérieux ; mais il faudra que tu saches laver, repasser, faire la cuisine, raccommoder les habits...
– Je sais faire tout cela, interrompit-elle en redressant fièrement la tête.
– Et une quantité de choses que j’oublie, dit Boris, au bout de sa nomenclature.
– Quand je saurai tout, vous m’emmènerez ?
– Il faudra encore que tu saches vivre en paix avec les gens, ajouta le jeune homme plus sévère ; on dit que tu es toujours en querelle avec quelqu’un ; il ne suffit pas d’obéir à ses maîtres ;
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il faut savoir vivre en paix avec ses camarades.
Sonia ne disait plus rien ; la tête baissée, elle roulait le coin de son tablier dans ses doigts, pendant que des larmes amères roulaient sur ses joues. Sans le savoir, Boris venait de toucher le point vulnérable : les femmes de service ne cessaient de répéter à la petite farouche qu’elle ne pourrait jamais servir un maître si elle ne s’accoutumait d’abord à supporter les caprices de ses égales.
– Je tâcherai de faire comme vous dites, murmura-t-elle après un silence, et quand je serai bien douce, vous m’emmènerez ?
– Oui, répondit Boris, mais je suis fatigué, il est tard, va dormir.
– Bonsoir, maître.
En pleurant, tout doucement, elle ferma la porte ; mais Boris, absorbé dans ses pensées, n’entendit pas le bruit de ses souliers neufs dans le corridor. Sans y attacher d’importance, il allait se mettre au lit, quand il entendit un soupir étouffé près du seuil.
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Il prêta l’oreille, le bruit se renouvelait à intervalles réguliers.
Il se leva sans bruit et entrouvrit la porte. Étendue sur le plancher, Sonia sanglotait de toute son âme.
– Veux-tu bien aller te coucher ! lui dit-il en la soulevant.
À bout de forces, la petite se laissa aller contre lui.
– Ô mon maître, je vous aime tant, murmurait-elle à travers ses pleurs, et je serai si longtemps sans vous voir !
– Je reviendrai, dit Boris ému de cette affection profonde, je reviendrai, et tu me verras tant que tu voudras.
– Si vous me permettiez un jour de vous servir !
– Tu me serviras, si tu veux être une bonne petite fille bien obéissante.
– Je ferai tout ce que vous ordonnerez...
– Eh bien, va te coucher tout de suite, dors, et
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demain matin à sept heures viens m’apporter une tasse de lait chaud, comme autrefois, tu sais ?
– Oui, mon maître, fit l’enfant à demi consolée, et elle disparut dans l’ombre du corridor.
Le lendemain passa vite et lentement à la fois ; le lendemain du troisième jour, Boris, en s’éveillant, ne savait plus s’il s’était écoulé un an ou un jour depuis son retour à la campagne. Il se souvint bien vite qu’il allait repartir pour Moscou et se hâta de faire sa toilette.
Au bout d’un instant sa mère parut, sérieuse, mais résignée et par moments presque souriante ; sa vigilante activité avait songé à tout, et bien des fois, plus tard, durant ses voyages, Boris eut occasion de bénir la main qui avait prévu ses moindres besoins.
Les valises rebondies furent enfin bouclées, le prêtre du village vint partager le repas d’adieux et répéter la prière pour les voyageurs : quelques instants encore, et le traîneau, avec son attelage sonnant, s’arrêta devant la porte. Le moment était venu.
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Madame Grébof prit son fils dans ses bras. Les larmes qu’elle ne pouvait retenir accompagnèrent sa bénédiction ; la voix lui manquait. Boris ne saisissait qu’un murmure entrecoupé, mais jamais paroles ne furent mieux comprises. « Souviens-toi de ta mère, disaient ces larmes résignées ; souviens-toi que depuis vingt-deux années tu es l’unique souci de sa vie, et aussi toute sa joie, qu’elle n’a vécu que pour une idée : faire de toi un homme probe et intelligent ; souviens-toi qu’elle donnerait sa vie pour assurer ton bonheur, mais qu’elle aimerait mieux t’ensevelir de ses propres mains que de te voir devenir un malhonnête homme. »
Boris comprit tout cela, et, s’il ne dit rien, sa réponse n’en fut pas moins entendue par le cœur qui battait douloureusement contre le sien.
Un mot d’adieu aux vieux serviteurs fidèles... et Sonia ?
On la chercha partout sans la trouver. L’heure s’écoulait ; Boris chargea sa mère d’un message affectueux pour l’orpheline, et, bien enveloppé de fourrures, tous, maîtres et serviteurs, sortirent sur
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le perron.
La neige tombait par larges flocons moelleux semblables à des plumes de cygne ; couche après couche, elle s’affaissait sur le sol déjà exhaussé par l’épais tapis des neiges précédentes ; pas un souffle de vent dans l’air, un ciel bas, un horizon rapproché et le silence partout.
Les gens du village s’étaient réunis dans la cour pour prendre congé du jeune maître : Boris parcourut la foule d’un regard : Sonia ne s’y trouvait pas non plus. Un peu inquiet, il recommanda encore la petite étrangère aux serviteurs qui l’aimaient, lui, embrassa sa mère une dernière fois, s’assit dans le traîneau bas aux bords peu élevés et se découvrit pour dire adieu à ce petit monde aimé...
Sa mère lui adressa un geste de bénédiction, le traîneau s’ébranla, franchit lentement la porte et vola sur la neige molle comme une blanche toison.
L’église disparut derrière lui, puis, l’une après l’autre, toutes les maisons du village, puis la grande porte à claire-voie que les enfants
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accourus tenaient ouverte sur son passage.
Boris poussa un soupir et se retourna pour voir encore son domaine... le rideau de neige le lui dérobait ; il n’aperçut qu’une masse grisâtre, qui elle-même s’évanouit au bout de quelques pas.
Mais au détour du chemin, près du bois de sapins, une petite forme sombre se dessinait, à demi transformée en statue par les blancs flocons amoncelés. C’était Sonia, qui, debout au milieu de la route, faisait signe au cocher d’arrêter. Un petit fichu sur la tête, un mince paletot sur son corps grelottant, un paquet noué dans un mouchoir passé à son bras, elle attendait là depuis une heure peut-être.
– Sonia, cria Boris, content et ému de la voir là, je t’ai cherchée partout.
– Maître, emmenez-moi, je vous en prie, fît la petite d’une voix suppliante, je serai bien soumise.
Elle fixait ses yeux profonds sur ceux de son maître, essayant de le persuader par l’instance de sa prière.
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– Je ferai tout ce que vous voudrez... Je ne me querellerai avec personne, – je suis toute prête à partir ; vous voyez, emmenez-moi !
– Je ne puis pas, mon enfant, tu le sais bien ; retourne vite à la maison, il fait froid.
– Adieu, maître, fit-elle d’une voix dolente. Je ferai tout ce que vous avez dit.
– Et alors, je t’emmènerai, répondit joyeusement Boris.
– Bien vrai ?
– Bien vrai ! – si tu le désires toujours, ajouta le jeune homme, qui comptait bien voir cette fantaisie passer avec le temps.
Les mains glacées et roidies de l’enfant s’avancèrent pour saisir la main de Boris, qui se pencha vers elle et l’embrassa sur ses cheveux poudrés de neige fine.
Elle se retira pour laisser passer le traîneau.
– Au revoir, cria Boris en se retournant.
– Dieu vous garde ! répondit-elle.
Le traîneau reprit sa course ; mais jusqu’au
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prochain détour, Boris, en se retournant de temps en temps, put apercevoir à travers la neige moins épaisse la forme sombre de l’orpheline debout où il l’avait laissée.
Pendant qu’il poursuivait sa route vers Moscou, Sonia retournait au logis.
– D’où sors-tu ? lui dit Dâcha en l’apercevant. On t’a assez cherchée ! et le maître qui est parti sans que tu lui aies souhaité un bon voyage !
– J’ai vu le maître, et nous nous sommes dit adieu, répondit la petite.
– Où cela ?
– Sur la route.
– Tu ne pouvais pas prendre congé de lui ici, comme une chrétienne ?
Sonia ne répondit rien, baissa la tête et prit son ouvrage. L’une après l’autre, toutes les femmes de service lui adressèrent le même reproche sans ébranler son calme.
– Mais est-elle drôle ! dit au moment du souper la blanchisseuse, son ennemie. Elle qui vous saute toujours à la figure comme un petit
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coq, elle est douce comme un agneau, ce soir.
Sonia se taisait : tous les regards se tournèrent vers elle.
– Pourquoi ne te fâches-tu pas ? répéta la blanchisseuse.
– Le maître me l’a défendu, répondit Sonia.
De ce jour, elle n’opposa que le silence aux taquineries les plus malicieuses. Du reste, dans cette maison bénie, personne n’avait l’âme méchante, et la paix régna bientôt autour de la tristesse patiente et résignée de madame Grébof.
En arrivant à Moscou, le vendredi soir, Boris trouva chez lui la réponse du prince. On l’attendait, il n’avait qu’à partir au plus vite, le lendemain même, si faire se pouvait. Cette lettre contenait en outre un mandat considérable « pour les frais de déplacement », disait Armianof.
Après avoir passé une partie de la nuit à mettre ses papiers et ses livres en ordre, vers le matin, Boris s’accorda un peu de repos. À dix heures, il sortit, acheta chez un bijoutier deux anneaux de fiançailles et s’en alla à l’église du Bienheureux-
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Vassili, où Lydie lui avait promis de le retrouver ce jour-là.
Le cœur lui battait bien fort lorsqu’il entra sous les voûtes ; ce moment précédait-il vraiment une séparation suprême ? Il se disait avec incrédulité que ce n’était pas possible, car l’esprit se refuse parfois à admettre certaines choses, même devant l’évidence, et semble reculer devant la douleur.
D’ailleurs, l’anneau qu’il allait mettre au doigt de Lydie serait entre eux un lien de toutes les heures ; ne le verrait-elle pas constamment, cet anneau qui lui parlerait de son fiancé ?
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