Sonia

Henry Gréville · Chapitre 6 sur 27

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Sonia

Chapitre V

 

Que la journée parut longue à Boris ! Il aurait voulu être seul pour penser à ses émotions du matin, et par un de ces malins hasards qui ne manquent jamais en pareille circonstance, la maison fut pleine de visiteurs jusqu’au soir. Impossible de parler à Lydie, impossible de la regarder, tant il avait peur de se trahir !

Elle était tranquille comme si rien de particulier ne lui fût arrivé ; ses joues étaient plus roses que de coutume, ses yeux plus brillants, mais elle semblait en pleine possession d’elle-même pendant que le jeune homme éperdu ne rêvait qu’à l’heure du lendemain, cette heure où il la tiendrait sous son regard, où peut-être il pourrait encore lui saisir la main !... Pourrait-il lui parler ? Non, sans doute, ils étaient sans cesse interrompus par les allées et venues des domestiques et de madame Goréline elle-même.

 

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Mais il la verrait au moins, – et son cœur cessait de battre à cette seule idée.

Enfin les visiteurs prirent congé, leur voiture disparut au tournant de la cour seigneuriale, et Boris se tourna vers ses hôtes pour leur dire bonsoir. M. et madame Goréline lui tendirent la main comme de coutume, – il n’osait regarder Lydie. Elle s’était éloignée de quelques pas.

– Bonsoir, Lydie Stépanovna, lui dit-il en passant près d’elle.

– Bonsoir, répondit-elle à voix basse ; et il rentra dans la maison sans avoir eu la douceur d’échanger un regard avec elle.

En ouvrant la porte de sa chambre, il fut saisi d’étonnement : sa bougie brûlait sur la table près de son lit, et le livre qu’il avait lu la veille au soir avait quitté l’étagère pour se retrouver sous sa main. Le store était soigneusement baissé pour préserver ses yeux des rayons du soleil le lendemain matin. Une odeur suave remplissait cette chambrette bien rangée, où rien ne témoignait du désordre du jour.

 

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Il prit la lumière pour examiner cet aspect insolite, et, sur son bureau, il vit un gros bouquet de roses blanches épanouies dans un verre.

– Elle est venue !... fut sa première idée. – C’est impossible... fut la seconde, aussi rapide et moins consolante. – Elle m’a fait apporter des roses, se dit-il ensuite ; pénétré de joie et de reconnaissance, il se laissa tomber dans le maigre fauteuil où il rêvait d’ordinaire, et pensa à elle jusqu’à ce qu’il en fût ébloui et comme ivre. Alors, tout chancelant de lassitude, il se dirigea vers son lit et s’endormit plein de l’image de sa bien-aimée.

Pour lui faire une agréable surprise, maître Eugène se chargea, le lendemain, d’éveiller son précepteur.

Soufflant dans une trompette qu’il tenait d’une main, frappant de l’autre, à coups redoublés, un tambour qui pendant tout le voyage n’avait cessé de rouler sous ses pieds et qui avait survécu, au grand regret de tout le monde, il vint distribuer une volée de coups de pied dans la porte de Boris.

 

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Celui-ci, éveillé en sursaut, crut d’abord assister à la prise de Jéricho : puis, revenant à lui, il adressa à maître Eugène une verte semonce qui eut pour résultat de rendre le petit garçon intraitable pour le reste de la journée. Les leçons allèrent tout de travers.

Boris, du reste, ne songeait guère aux âneries de son élève ; il attendait l’heure, la seule heure du jour. Le reste n’était qu’un brouillard confus où flottaient des impressions plus ou moins désagréables.

– Lydie, dit tout à coup madame Goréline dans la pièce qui touchait à la salle d’étude, si nous allions dîner chez la vieille Antropof ?

– À quel propos, maman ? demanda la jeune fille.

– Ce serait une chose faite. Tu t’habillerais tout de suite, nous partirions dans une heure, et nous reviendrions avant la nuit.

Boris, qui posait une division au tableau noir, arrêta la main qui tenait la craie.

– Eh bien, vous ne finissez pas ? grommela

 

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Eugène d’un ton bourru : ce n’est pas déjà si amusant d’attendre !

Pendant que le maudit garçon parlait, Lydie avait répondu, et Boris n’avait pas entendu sa réponse.

Une profonde tristesse le saisit tout à coup. Encore vingt-quatre heures sans lui parler ! Il regardait par la porte entrebâillée qui le séparait de la pièce voisine ; elle était déserte.

Maître Eugène termina enfin sa division. Au moment où, joyeux d’être délivré, l’enfant prenait sa volée, Boris l’arrêta.

– Va demander à ta sœur, lui dit-il d’une voix mal assurée, si elle prendra sa leçon aujourd’hui.

Eugène s’enfuit.

– Lydie, va prendre ta leçon, cria à tue-tête le gamin, croyant accomplir son message.

Boris écoutait de toutes ses oreilles... Pas de réponse.

– Lydie ! cria encore la voix d’Eugène, mais beaucoup plus loin déjà, où donc es-tu ?

 

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Boris n’entendit plus rien. Il regarda par la fenêtre.

Le vent agitait doucement les feuilles ; quelques brins d’ouate ou de laine au bec, un pinson qui faisait son nid s’arrêtait de temps en temps sur une branche noire que le jeune homme voyait distinctement à travers la verdure, et poussait un petit cri joyeux.

L’étudiant pensa à la pauvre petite maison de bois qui, avec quelques arpents de terrain, formait son seul patrimoine.

– C’est un nid, se dit-il, mais si modeste, – si mesquin !

Il se perdit dans une douloureuse rêverie.

– Elle ne viendra pas ! se répétait-il ; et il prit le livre de la veille, pour y trouver au moins la page qu’elle avait choisie ; – mais il ne la lut pas. Le pinson, dans sa familiarité moqueuse, passait à chaque instant près de lui, le long de la fenêtre, et semblait railler sa mélancolie.

Tout à coup la porte s’ouvrit doucement, et Lydie entra, portant ses cahiers sur son bras

 

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replié. Elle ferma la porte de l’autre main, et s’avançant vers Boris, le visage couvert de rougeur :

– Bonjour, Boris Ivanovitch, dit-elle, je suis en retard, je vous en demande pardon.

Elle avait sa robe de la veille.

– Vous ne sortez pas ? balbutia Boris.

– Non, pas à présent ; nous irons prendre le thé chez notre voisine ce soir.

Elle s’assit à la table d’études, ouvrit sa grammaire et la posa devant Boris. Celui-ci la regardait sans pouvoir parler.

– Voulez-vous commencer par la dictée ? dit-elle, en voyant qu’il restait muet.

Machinalement il jeta les yeux sur la page ouverte devant lui, – puis il les releva sur la jeune fille, et rencontra un regard fugitif, mais si doux, si voilé de tendresse, que toutes ses rêveries reprirent un corps.

Il étendit sa main vers celle de Lydie qui reposait sur la table près de lui, la prit doucement, la serra et posa dessus et sur son visage brûlant

 

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ses lèvres ardentes, ses yeux humides.

– Je vous aime... Cela ne vous fâche pas ? dit-il après avoir savouré un moment d’ivresse.

– Non, répondit-elle tout bas.

– Et... et vous ?

– J’ai dit à maman que je ne voulais pas perdre ma leçon, fit Lydie sans retirer sa main : mais elle peut venir, dictez-moi quelque chose.

Par un effort désespéré, Boris vint à bout de lire ce qui était devant lui et de prononcer des mots qui pour lui n’avaient pas de sens. La jeune fille écrivait d’une écriture inégale et serrée qui trahissait son agitation, mais elle n’avait plus regardé son maître. Au bout de cinq minutes, tout en écrivant, elle dit à voix basse :

– Viendrez-vous ce soir avec nous chez la voisine ?

– Si vous le désirez... répondit Boris.

Elle leva les yeux et sourit de cet air triomphant qui lui seyait si bien.

– Non, dit-elle, vous resterez ici... pour penser

 

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à moi.

– Vous m’aimez donc ? murmura-t-il en se penchant vers elle.

– Je ne sais pas... je crois qu’oui... répondit-elle en se détournant. Dictez vite.

Il reprit sa dictée ; – mais la main gauche de Lydie était prisonnière dans la sienne ; il ne savait plus du tout ce qu’il lisait. Par instants, la voix d’Eugène ou de madame Goréline se faisait entendre à côté ; alors Lydie retirait sa main bien vite ; mais, le danger passé, nos amoureux plus aguerris échangeaient un sourire, et les deux mains se rejoignaient comme par magie.

– Que j’ai de choses à vous dire ! murmura Boris en prenant le cahier pour corriger les fautes. Cette heure avait passé comme un rêve.

– Pas ici... après le dîner, quand papa et maman dormiront. Dans le jardin, auprès de la source. Voulez-vous ?

Boris n’eut que le temps de faire un signe de tête ; madame Goréline entra, cherchant quelque objet égaré. Après avoir fureté partout sans

 

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succès :

– Tu as fini, Lydie ? dit-elle.

– Oui, maman, fit la jeune fille en rassemblant vivement ses cahiers et ses livres. Je vous remercie, monsieur, dit-elle à Boris ; – et elle sortit avec sa mère.

 

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