Sonia

Henry Gréville · Chapitre 3 sur 27

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Sonia

Chapitre II

 

En parcourant les rues pour rentrer chez lui, Boris éprouvait un sentiment de vague tristesse. J’ai aliéné ma liberté, se disait-il, et cette pensée l’agitait plus qu’il n’eût voulu en convenir.

– La chaîne ne menace pourtant pas d’être bien lourde ! se répondit-il à lui-même ; et trois mois, c’est si peu de chose ! Et puis cent roubles... c’est-à-dire la possibilité de ne pas donner de leçons l’hiver prochain, et de préparer ma thèse à loisir...

Pour mieux secouer cette impression mélancolique, il entra dans les jardins du Kremlin et gravit la colline. Il avait besoin de respirer à l’aise : les murs du salon grenat de madame Goréline l’étouffaient de loin.

Arrivé sur l’esplanade couverte d’églises qui couronne le Kremlin, il s’accouda sur le parapet et regarda le panorama qui se déroulait devant

 

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lui. Les dômes innombrables, les clochers de toutes formes et de toutes couleurs émergeaient partout des îlots de maisons mêlés de verdure ; un joyeux rayon de soleil faisait rutiler l’énorme coupole dorée de l’église Saint-Sauveur. À ses pieds, la Moskva scintillait comme un mince ruban bleu lamé d’acier, et plus loin, dans la campagne, les collines verdoyaient, les monastères reluisaient de mille couleurs gaies au milieu des champs fertiles et des bois au tendre feuillage printanier.

Les hirondelles volaient en criant joyeusement autour des clochers ; l’espérance vivace des jours précédents revint soudain au cœur du jeune homme. Une bouffée d’air vif et pur faillit emporter son chapeau : il le retint en riant, et, comme tous les conquérants, tous les poètes, et bien d’autres encore qui n’ont pas laissé de nom, il s’écria : « Je serai quelque chose ; l’avenir est à moi ! »

Saluant d’un geste triomphal la ville qui ignorait encore son existence, il descendit d’un pas rapide, rentra chez lui, et se mit à écrire à sa

 

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mère :

 

« MA CHÈRE MÈRE,

« Je vous avais annoncé que je cherchais une place pour l’été afin de pouvoir mettre assez d’argent de côté pour travailler sans obstacle l’hiver prochain. J’ai trouvé une maison où, tout en étant maître d’une partie de mon temps, je gagnerai cent roubles sans beaucoup de peine. Je suis sûr que vous en serez aussi satisfaite que moi, en pensant combien cette somme me sera utile. Certainement, j’aurais mieux aimé passer l’été auprès de vous, dans notre cher village... »

 

Ici Boris s’arrêta : le cher village, avec ses chétives cabanes ; la grande perche du puits, qui se prenait dans les branches des bouleaux si on la laissait remonter trop fort, et qui faisait alors pleuvoir les feuilles parfumées sur le gazon et l’eau transparente ; les chœurs de petites paysannes en robes rouges les jours de fête ; et le vieux cheval borgne, qu’il fallait constamment

 

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tirer à droite pour l’empêcher de se cogner à gauche ; et le vieux drochki de forme surannée, qui servait à sa mère pour explorer leur domaine exigu... toutes ces choses aimées, familières, empreintes du parfum pénétrant des souvenirs d’enfance, passèrent devant Boris en un instant... Il appuya sa tête sur ses deux bras croisés pendant que ses yeux se remplissaient de grosses larmes...

Pour la première fois depuis vingt ans, il ne reverrait pas, cet été, le cher village. Et qui sait ce que lui réservait cette autre demeure où il avait promis de se rendre, où il se trouvait maintenant enchaîné comme un chien de garde ?

Il se leva et fit deux pas vers la porte, prêt à rompre son engagement. Mais surmontant sa faiblesse, il reprit la plume et continua résolument :

« ... Notre cher village, où je crains que le temps ne vous paraisse long sans moi, comme il me paraîtra long loin de vous. Mais, vous savez, ma bonne mère, que notre modeste fortune ne vous permet pas de plus grands sacrifices pour

 

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mon avenir : vous vous êtes déjà privée de beaucoup de choses pour moi, et c’est à moi, maintenant, de gagner ma vie tout seul, comme le font beaucoup d’étudiants de mon âge, qui ne se plaignent pas de cette nécessité. Cependant, le sacrifice me serait trop pénible si je ne devais pas vous revoir avant les vacances de Noël : je trouverai moyen de vous rendre visite avant la reprise des cours de l’Université. Écrivez-moi, ma mère chérie, que vous m’approuvez, car si mon éloignement devait vous occasionner trop de regrets, je renoncerais à mon projet. »

Ayant ajouté quelques mots encore, il cacheta sa lettre et l’adressa à Varvara Pétrovna, propriétaire au village de Grébova, gouvernement de Kostroma.

Le dimanche suivant, il reçut une réponse. La digne femme aimait trop bien son fils pour ne pas savoir se priver de sa présence. Elle avait bien pleuré en écrivant sa lettre, mais pas une de ses larmes n’avait mouillé le papier : les images saintes devant lesquelles elle s’agenouillait matin et soir savaient seules ce que lui coûtait sa

 

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résignation.

– Mais tâche de venir me voir à l’automne, ajoutait-elle, car je me fais vieille et je ne suis pas encore accoutumée à rester si longtemps sans te voir.

Boris lisait entre les lignes, et savait bien ce que cachait cette simple demande. Il pressa la lettre sur ses lèvres, et sortit pour aller dîner chez madame Goréline.

 

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