Sonia
Chapitre XVIII
L’office du matin s’achevait pourtant, et Lydie ne paraissait pas. Dévoré d’impatience, Boris sortit deux ou trois fois pour examiner la place ; il explora ensuite l’église dans ses recoins les plus obscurs, – rien non plus.
Les chantres sortirent, puis le prêtre ; quelques rares fidèles se dispersèrent peu à peu, enfin le bedeau vint souffler les cierges, laissant brûler seulement devant chaque image la lampe qui ne doit jamais s’éteindre ; on allait fermer.
Boris sortit lentement, le cœur saturé d’amertume et d’angoisse.
« Ne l’a-t-on pas surprise, empêchée de sortir ? N’est-elle pas malade ? » Telles avaient été ses craintes ; puis l’idée que cette entrevue qui lui avait échappé était irréparable, qu’il ne verrait plus Lydie qu’au retour, le frappa aussi douloureusement que s’il n’avait jamais pensé
225
aux adieux.
Il se dit alors qu’elle lui avait peut-être écrit, que la lettre l’attendait sans doute chez lui, et il courut jusqu’à sa demeure.
L’aspect de sa chambre était triste, comme toujours au moment d’un départ. Les meubles hors de leur place, les livres épars çà et là, quelques vêtements de rebut, un verre de thé à moitié vide, des papiers sur le plancher, enfin le désordre d’un appartement où l’on ne doit plus dormir, tout cela lui fit une impression funèbre ; il lui sembla qu’on allait emporter un mort, et que ce mort, c’était lui, enseveli dans son désespoir comme dans les plis d’un suaire.
Il interrogea la femme qui le servait, puis la propriétaire de son garni ; personne n’était venu, on n’avait rien apporté.
Boris s’assit sur une valise, se prit la tête dans les mains et se demanda ce qu’il allait faire
– Je ne puis partir sans l’avoir revue, se dit-il résolument ; je vais aller sous ses fenêtres, et si bien qu’on l’ait enfermée, elle trouvera le moyen
226
de me faire un signe ou de m’envoyer un mot.
Il s’habillait pour partir quand le facteur sonna. Boris se précipita vers lui, et lui arracha presque la lettre qu’il tenait. Il s’enferma à double tour et ouvrit l’enveloppe en tremblant ; la lettre était datée de la veille au soir.
« Cher Boris, écrivait Lydie, je vais au bal, je ne rentrerai pas avant quatre ou cinq heures du matin, et tu comprends bien que je ne pourrai pas me lever demain pour aller à l’église ; outre que je serai très fatiguée, on trouverait bien singulier de me voir sortir de si bonne heure. Je ne pourrai donc pas te dire adieu, ce qui me fait beaucoup de peine ; je te souhaite un bon voyage et beaucoup de bonheur. »
Ici la jeune fille avait dû réfléchir, car un large intervalle séparait ces mots de la ligne suivante.
« Mon cher Boris, continuait-elle, j’espère que tout te réussira et que tu seras très heureux ; je me souviendrai toute ma vie des beaux jours que nous avons passés à la campagne, et je te prie de ne pas les oublier pendant que tu seras à
227
l’étranger. Écris-moi ce que tu feras, et pense à
« Ta LYDIE. »
Cette lettre tomba des mains de Boris, qui la laissa sur le sol.
« Elle est allée au bal, elle n’a pas pu trouver un prétexte, et je ne la verrai plus, se disait-il, pendant que son cœur devenait dur et froid comme la pierre. Elle dormait, et moi, je me consumais de rage à l’attendre... Elle ne m’aime pas ! »
Il marchait fiévreusement dans sa chambre, heurtant çà et là les objets épars avec une sorte de contentement féroce. Il se faisait mal aux angles des meubles, ses mains étaient engourdies des chocs qu’elles essuyaient dans ses mouvements désordonnés, – il ne le sentait pas, ou, plutôt, la douleur lui était agréable, elle le distrayait un instant de l’horrible torture qui le déchirait.
– Eh bien, partons, dit-il enfin tout haut. Il regarda sa montre, l’heure du train était passée. Je partirai demain, pensa-t-il, et d’ici là je l’aurai
228
revue.
Il mit ses affaires en ordre, annonça qu’il passerait encore cette nuit à Moscou et sortit, résolu à ne pas rentrer sans avoir vu Lydie ou sans être assuré de la voir.
La nuit vient vite au mois de décembre ; un froid brouillard commençait à tomber sur la ville assombrie ; sans se presser, les allumeurs passaient d’un réverbère à l’autre, et peu à peu la brume s’éclairait de lointaines clartés.
Boris releva le col de castor de son paletot, enfonça son bonnet de fourrure sur ses yeux, et alla se poster devant la maison qu’habitait Lydie.
Une heure, puis deux heures s’écoulèrent sans que rien vint favoriser son entreprise ; c’était le moment du repas, on dînait dans les salles à manger bien closes des différents étages. Boris n’avait pas faim, il ne sentait plus rien ; les yeux fixés sur la porte cochère, il attendait... quoi ? Ce qui viendrait à son secours, quoi que ce pût être.
Après une longue attende, il vit enfin paraître Dounia, la femme de chambre de Lydie ; elle
229
avait l’air fort affairé ; il l’arrêta par le bras si brusquement qu’elle poussa un petit cri.
– Tais-toi, lui dit-il, c’est moi, Grébof. Que fait ta maîtresse ?
– Elle va en soirée, et je cours chercher sa pèlerine chez la blanchisseuse ; je n’ai pas le temps de causer, répondit rudement la soubrette en continuant son chemin.
– Il faut que je la voie, entends-tu ? reprit le jeune homme, profitant d’un endroit éclairé dans la rue pour lui mettre dans la main un billet rose de dix roubles, tout ouvert.
Dounia prit le billet, murmura un merci très poli, et, tout en continuant à marcher, elle se mit à réfléchir.
– Quand partez-vous ? demanda-t-elle.
– Demain par le train-poste.
– Nous irons vous dire adieu au chemin de fer, reprit soudain l’ingénieuse Dounia, illuminée par la lueur du billet rose ; il y a beaucoup de monde dans les grandes salles, on n’est pas remarqué.
– C’est bien, répondit Boris subitement calme.
230
Mais je te préviens que si vous ne venez pas, je ne partirai pas, et ce sera à recommencer : je ne quitterai pas Moscou sans avoir vu mademoiselle Lydie, quand je devrais aller la voir chez ses parents, en plein jour. Comment va-t-elle ?
– Ah ! monsieur, elle a eu bien mal à la tête toute la journée, dit Dounia d’un ton patelin ; hier on l’a emmenée au bal malgré elle, – elle a beaucoup pleuré en pensant qu’elle ne pouvait pas vous voir. Elle va être bien contente.
Boris sentit fondre le glaçon que depuis le matin il avait à la place du cœur.
– Elle a pleuré ? répéta-t-il.
– Toute la journée, monsieur... Voici la blanchisseuse. Venez de bonne heure au chemin de fer, nous y serons une heure d’avance. Bonsoir.
Elle disparut sous la porte d’une maison, et Boris, le cœur tout plein d’espérances, tout gonflé de remords de ce qu’il nommait son injustice, rentra chez lui, mangea une côtelette de bon appétit et dormit douze heures.
231
Revenue au logis, Dounia, pendant qu’elle la coiffait, raconta à sa jeune maîtresse la rencontre qu’elle venait de faire, – sans lui parler du billet de dix roubles, naturellement, – et insista sur l’accomplissement de la promesse relative au lendemain.
– Pourquoi as-tu promis cela ? fit Lydie en rougissant ; c’est toi qui m’as conseillé hier de ne pas revoir Boris Ivanovitch, et ce soir tu arranges une entrevue...
– Mais, mademoiselle, répondit l’astucieuse soubrette, il dit qu’il ne quittera pas Moscou sans vous avoir revue, qu’il viendra ici en plein jour ! Avec un pareil fou, il faut bien céder quelque chose pour avoir la paix.
– Comme il m’aime ! fit Lydie pensive.
Les grands ombrages de la campagne lui revenaient à la mémoire avec les baisers ardents et l’adoration passionnée de Boris.
– Eh bien, pour le récompenser, faites ce qu’il vous demande, dit Dounia en riant d’un rire grossier, pendant qu’elle plantait le dernier
232
bouton de rose dans les cheveux de Lydie.
Celle-ci garda le silence un moment.
– Ce n’est pas bien, ce que nous faisons, dit-elle ensuite ; nous le trompons, et s’il l’apprenait...
– Puisqu’il s’en va, comment voulez-vous qu’il l’apprenne ? et puis, mademoiselle, ce monsieur Boris n’est-il pas un beau parti pour vous, avec ses années d’attente ! Une jolie demoiselle comme vous perdrait trois ou quatre ans à attendre un pauvre étudiant, tandis qu’elle peut épouser tout de suite un promis riche et noble, comme le jeune propriétaire qui vient ici...
– Mais je n’aurais pas dû promettre de l’attendre ! fit Lydie avec le dernier cri de la conscience expirante.
– Dites tout de suite que vous ne l’aimez plus et qu’on va vous marier, et puis vous verrez quel beau diable fera votre amoureux ! Si vous avez le courage de lui dire franchement les choses, vous en serez débarrassée tout de suite ; – seulement, dans sa rage, il est capable de vous tuer. Si vous
233
saviez comme il m’a secouée en m’arrêtant dans la rue ! J’en ai le bras tout bleu !
Lydie continuait à rouler le bout de ses rubans entre ses doigts indécis.
– Au lieu que si vous dites comme lui maintenant, continua Dounia d’une voix insinuante, il s’en ira et vous laissera tranquille : vous cesserez tout doucement de lui écrire, il ne s’en apercevra pas tant ; et puis vous direz que vous avez déménagé, ou n’importe quoi ; – enfin, nous trouverons bien moyen de nous débarrasser de lui sans le faire crier. Allons, mademoiselle, mettez votre pèlerine et dépêchons-nous, car votre maman va être prête. Vous pleurez ? Vous allez avoir les yeux rouges !
– Mais, Dounia, cela lui fera de la peine, dit faiblement Lydie ; il m’aime tant, et je vais l’abandonner.
– Voulez-vous l’épouser, vous enfuir d’ici, sans trousseau ni argent, avec la malédiction de votre maman, et aller demeurer en compagnie des loups dans sa cahute de Grébova ? Écrivez-lui un mot, il vous aura bientôt enlevée, et vous aurez le
234
reste de votre vie pour vous en mordre les doigts ! Vous ne voulez pas ? Quel dommage !
– Tu me dis toujours des choses qui me fâchent, Dounia, ce n’est pas bien ! fit Lydie, froissant son mouchoir entre ses doigts impatients.
– Je vous dis de faire ce que vous croirez le meilleur, fit la fine mouche. Vous êtes bien bonne de vous inquiéter de lui ! L’abandonner ! Seigneur Dieu ! attendez qu’il ait passé trois mois à Pétersbourg, et vous verrez s’il s’occupera encore de vous ! C’est vous qui serez abandonnée si vous vous piquez de constance. Est-ce que les hommes savent être fidèles ! Moi qui vous parle, j’ai eu un fiancé, un colporteur : nous avions échangé nos paroles ; il est parti pour faire un tour de colportage avant la noce ; vous croyez qu’il est revenu ? Ah ! bien, oui ! Il s’est marié au bout de la province avec la fille d’un sacristain. Tous les hommes sont de même. Si vous voulez l’attendre, c’est vous qui serez abandonnée. Vous verrez.
À l’idée de l’abandon, les yeux indécis de
235
Lydie brillèrent de colère.
– Tu as raison, dit-elle. D’ailleurs, tout pour avoir la paix ; c’est trop ennuyeux d’avoir toujours peur d’être attrapée. Donne-moi mon éventail, voilà maman qui m’appelle.
Et elle sortit de sa chambre avec cet air de reine qui lui seyait si bien.
Le lendemain, Grébof était à la gare bien avant le départ du train : du reste, il n’était pas seul à errer dans cette immensité ; en Russie, n’arrive-t-on pas au chemin de fer une demi-heure au moins avant l’ouverture des guichets ?
Peu à peu les salles se remplissent de voyageurs encombrés de menu bagage et accompagnés d’innombrables parents et amis ; le beau temps et le loisir du dimanche favorisaient encore cette bonne coutume de faire la conduite à ceux qui partent ; les désœuvrés des environs étaient venus assister au départ du train.
Toute cette foule allait et venait joyeusement : des domestiques à trois rangs de galons rouges bousculaient le monde pour faire place aux
236
bagages d’une madame la générale quelconque, et de grands chiens rôdaient paisiblement autour de leurs maîtres, répondant par un superbe dédain aux avances des inconnus.
Boris avait logé ses effets et retenu sa place dans un wagon, puis s’était mis en quête de Lydie, – vainement. Son sang bouillonnait de chagrin ou de colère, – il n’en savait trop rien. On sonna un premier coup de cloche.
– Elle ne viendra pas, j’aurais dû m’en douter, se dit-il avec un retour de cette froide indignation qui l’avait saisi la veille.
Tout à coup les sources vives de son cœur se rouvrirent avec un frémissement d’aise, et l’émotion le cloua à sa place, pendant que Lydie, le visage encadré de son chapeau rose, s’approchait lentement, le cherchant de son regard un peu myope, avec un petit air soucieux qui la rendait bien plus jolie.
Rompant le charme, il s’avança, et, d’un air qu’il voulait rendre indifférent, il lui adressa un salut cérémonieux, puis, passant devant elle, il la guida vers un coin obscur qu’il avait choisi
237
d’avance pour lieu de leur entretien.
– Comme tu viens tard ! on va sonner le second coup, il nous reste à peine cinq minutes, lui dit-il, dès qu’ils purent se parler.
– Je n’ai pas pu sortir plus tôt, répondit-elle avec un peu d’humeur ; si c’est pour me quereller que tu m’as fait venir...
– Lydie, mon ange, les moments sont précieux, ne les perdons pas, écoute-moi. Je pars, mon absence sera longue, réponds-moi franchement : auras-tu le courage de m’attendre ?
Le visage de la jeune fille se couvrit de rougeur : derrière Boris, Dounia lui clignait de l’œil affirmativement ; et elle répondit :
– Oui, je t’attendrai.
– Tu as bien réfléchi ?
Elle fit un signe affirmatif.
– Eh bien ! voici l’anneau de nos fiançailles : dès à présent, tu es ma femme, dit Boris en lui prenant la main pour passer l’anneau à son doigt ; – mais la main était gantée, et l’anneau ne put franchir sa première phalange. Toute troublée,
238
Lydie le prit dans l’autre main. Le visage de Boris s’était assombri, un sourire de sa fiancée le rasséréna.
– Ôte ton gant, dit-il.
Avec une sorte de répugnance elle déganta, non sa main droite, mais sa main gauche.
Le second coup de cloche retentit, Boris n’avait plus que quelques instants ; il passa un des anneaux au doigt qu’elle lui présentait et mit l’autre à son propre doigt.
– Tu es ma femme, répéta-t-il, et je t’aime. Si jamais je te trahis, que le ciel me punisse !
L’employé parcourait les salles en agitant sa sonnette : ils étaient restés seuls, car les quelques voyageurs attardés qui couraient à toutes jambes vers la porte du quai ne s’occupaient guère d’eux.
– Tu entends, Lydie, répéta Boris, que le ciel me punisse si je te trahis ! Après-demain, tu auras une lettre de moi.
– Vous allez manquer le train, monsieur Boris, fit officieusement Dounia.
– Je t’aime tant ! continua le jeune homme les
239
yeux pleins de tendresse ardente, la voix étouffée par l’émotion qu’il contenait ; Lydie, tu es tout mon espoir, toute ma vie, ne l’oublie pas.
– Sonnez le dernier coup, cria au dehors le chef de train.
Boris se pencha vers Lydie, imprima un baiser rapide sur ses lèvres, tordit dans une dernière étreinte la main qu’il tenait et se précipita dans le premier wagon venu, au grand mécontentement des employés, pendant que la locomotive faisait entendre son sifflet prolongé.
– Pourvu qu’il n’ait pas manqué le train ! dit Dounia à sa jeune maîtresse restée pensive.
Les portes du quai se fermèrent, parents et amis s’écoulèrent lentement, les uns tristes et le visage bouleversé, les autres gais et causant de choses indifférentes ; les deux jeunes femmes suivirent le flot.
Au bout d’un instant, Lydie regarda l’alliance que Boris avait mise à son doigt, et, comme malgré elle, la porta brusquement à ses lèvres, puis elle passa rapidement son mouchoir sur ses
240
yeux ; ses lèvres enfantines semblaient retenir avec peine les sanglots. Elle baissa son voile et pressa le pas.
– Quelle singulière idée de vous donner une bague, mademoiselle ! dit tout à coup Dounia. Heureusement, il vous l’a mise à la main gauche, et il n’y a que la droite qui compte.
Sans répondre, Lydie pressa une seconde fois l’anneau sur ses lèvres.
– Prenez garde que votre maman la voie, continua Dounia.
Toujours muette, la jeune fille retira la bague, non sans quelque difficulté, et la noua soigneusement dans un coin de son mouchoir.
– Ne pleurez donc pas, mademoiselle, vous allez vous gâter le teint. Vous devriez être contente à présent que vous êtes libre !
– Que veux-tu ? répondit Lydie étouffant ses larmes, il est parti, je ne le reverrai plus jamais, et pourtant, rien n’empêchera que je l’aie aimé le premier !
Pendant ce dialogue, Boris avait regagné sa
241
place au moyen du passage à l’américaine qui fait communiquer les wagons entre eux sur la ligne de Moscou-Pétersbourg, et, la tête dans ses mains, il regardait en dedans de lui-même tout ce qu’il laissait derrière lui : sa mère, son village, sa jeunesse, Lydie, – et son amour. Il lui semblait vaguement que celui-ci ne lui appartenait plus tout à fait, et à cette idée son cœur se brisait dans une angoisse inconsolable...
242