THE Wish T4 -Catori

Audrey Carlan · Chapitre 16 sur 32

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THE Wish T4 -Catori

Chapitre 14

 

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Dix semaines plus tard…

Evie est en train de hurler.

Encore.

Je fais les cent pas dans la petite maison, la traversant de part en part en la berçant et en fredonnant comme ma mère me l’a appris, mais rien ne l’apaise.

Si Adam était là, il y arriverait, lui. Avec son torse musclé, sa grosse voix et ses mots doux, il l’endormirait en un rien de temps, j’en suis sûre.

Evie s’égosille, la bouche ouverte, si grand que je vois ses amygdales.

Dans ma tête, je passe en revue la check-list.

Elle n’a pas besoin d’être changée.

Elle a déjà mangé, donc elle n’a pas faim.

On s’est installées sur son tapis de jeux, ce qu’elle aime en général, mais cette fois ça n’a pas marché.

– S’il te plaît, Taabe, calme-toi. Maman est tellement fatiguée…

Fatiguée ? Pfff. J’ai passé le stade de la fatigue il y a cinq heures. Je ne sais pas quoi faire pour la calmer. Je suis en train d’échouer en tant que mère.

Mes yeux se remplissent de larmes et je m’accroupis dans l’entrée, ma fille contre moi, pour sangloter avec elle. Je n’arrive pas à comprendre ce qu’elle veut. Et ça semble arriver de plus en plus souvent, ces derniers temps. C’est comme si elle grandissait et devenait plus difficile à gérer. Ce n’est plus seulement une question de nourriture et de sommeil maintenant, il lui faut plus. Et quand elle est avec kaku et toko, ses grands-parents, c’est un vrai petit ange.

Que possèdent-ils que je n’ai pas ?

Pourquoi aime-t-elle ma mère plus que moi ?

Quelqu’un frappe à la porte, mais je n’ai pas l’énergie de me lever. Evie continue de hurler et je tapote délicatement son dos tout en pleurant avec elle. Quelques secondes plus tard, ma mère apparaît dans l’entrée.

Elle parle rapidement en navajo, sa langue maternelle, ce qu’elle fait quand elle est stressée ou inquiète. Je ne comprends pas ce qu’elle dit, car les cris d’Evie sont assourdissants et mes pensées sont pleines de mon échec de mère.

Ma mère tend les mains vers Evie et nous étudie quelques instants avant de prendre une décision.

– Est-ce qu’elle a mangé ?

Je hoche la tête.

– Récemment ? Dans la dernière demi-heure ?

– Elle a commencé à pleurer après avoir mangé. Je n’arrive pas à l’arrêter. J’ai tout essayé.

Ma mèche hoche brièvement la tête.

– Va te doucher. Tu fais peur à voir. Je vais la calmer.

Elle prend aussitôt Evie contre son épaule et lui tape dans le dos, bien plus fort que je ne l’oserais sur un bébé aussi petit. Soudain, un énorme rot échappe à ma fille.

– Voilà, mon ange. Kaku va t’aider.

Elle continue de lui tapoter le dos jusqu’à ce qu’un rot plus petit sorte et, immédiatement, Evie se calme et se met à gazouiller en regardant ma mère. Soudain, la terre se remet à tourner.

J’ai pourtant essayé de lui faire faire un rot, plein de fois ! C’est Adam qui s’en occupait, avant. Et ça n’a jamais semblé marcher avec moi.

– Elle a du mal à expulser l’air de ses poumons. Je l’ai vue manger très vite. Quand ça arrive, des bulles d’air se coincent dans sa poitrine et ça lui fait mal. Tu vois, peta ? Tout va bien, dit ma mère en prenant Evie sur sa hanche.

Tout va bien.

Rien ne va depuis qu’Adam m’a laissée élever ma fille toute seule. Il m’a confié son bien-être et j’échoue lamentablement. Je n’arrive même pas à voir qu’elle a des gaz. Je n’entends pas de différence dans ses cris, comme le prétendent toutes les femmes de la tribu.

– Va te doucher. Je vais la changer et la coucher. Ensuite, on parlera.

J’acquiesce et regarde le visage désormais souriant de ma fille, blottie dans les bras de sa kaku. Ma mère est la meilleure, et même ma fille le sait. J’obéis à ma mère et me traîne dans la salle de bains.

Une fois dedans, je fais couler l’eau de la douche, aussi chaude que je peux le supporter, et je m’assois sur le sol carrelé pour pleurer. Je sanglote si fort que je peine à respirer et que mes poumons s’embrasent, mais je m’en fiche. Je me fiche de tout. Je suis une mauvaise mère. Je fais de mon mieux, mais je me trompe à chaque pas. Evie préfère ma mère à moi. Adam serait horrifié de me voir m’occuper aussi mal de ma fille. Je tremble et frissonne malgré l’eau bouillante, et je continue de pleurer. Un goût amer envahit soudain ma bouche et je parviens tout juste à ramper jusqu’au w.-c. pour vomir le peu qui reste dans mon ventre depuis mon repas d’hier soir. Il est presque l’heure de dîner, et j’ai oublié le petit dej et le déjeuner.

Je tire la chasse alors que ma mère frappe à la porte. Mon estomac se contracte à nouveau quand elle ouvre, et le regard plein de compassion de ma mère se pose sur moi.

Sans un mot, elle attrape une serviette et m’enroule dedans alors que je continue de frissonner. Elle éteint la douche, puis elle me sèche méticuleusement, comme elle l’a fait tant de fois quand j’étais petite.

– Viens, ma fille, dit-elle en comanche avant de me traîner comme un zombie jusqu’à ma chambre.

Mon panier à linge déborde. Des tasses de café sales sont posées sur tous les meubles, certaines sont là depuis plusieurs jours, ou même des semaines. Je ne me souviens pas. En revanche, les vêtements et les couches lavables d’Evie sont propres, soigneusement pliés et rangés à leur place.

– Je m’en occuperai plus tard, je marmonne en désignant le linge sale.

Ma mère hoche la tête et m’emmène jusqu’au lit avant de me forcer à m’y asseoir. Elle fouille dans mes affaires et sort une longue chemise de nuit du tiroir, puis elle m’aide à l’enfiler, je bouge automatiquement, comme un robot.

Elle soulève la couette et désigne le matelas.

– Au lit. Tout de suite, ordonne-t-elle de ce ton qui ne laisse place à aucune négociation.

Personne n’ose jamais désobéir à ma mère lorsqu’elle s’exprime sur ce ton. Je fais donc ce qu’elle dit et je rampe dans mon lit. J’ai à peine posé ma tête sur l’oreiller que mes paupières commencent à se fermer.

– Et Evie ? je demande.

– Elle dort, comme sa pia en a besoin. Tu dois dormir quand elle dort, sinon tu ne te reposeras jamais. Elle a besoin d’une pia en forme. Et tu dois demander de l’aide quand tu en as besoin, peta.

Ma mère caresse ma joue et je tourne la tête pour appuyer sa paume contre ma peau, la laissant voir le vide sombre et effrayant qui grandit en moi, la laissant me remplir avec son amour maternel.

– Je t’aime, pia. Urako, je dis d’un ton reconnaissant.

Elle se penche et m’embrasse délicatement sur le front.

– Dors, ma sublime fille. Repose-toi. La situation te semblera meilleure demain.

J’en doute sincèrement, mais je n’ai pas la force d’ouvrir les yeux.

– Je m’occupe d’Evie. Ne t’inquiète pas.

Je ne m’inquiète plus, maintenant que ma mère est là. Avec elle, tout est toujours plus beau et plus simple. Est-ce que j’aurai le même pouvoir sur ma fille ? Le don de la réconforter et de la rassurer ?

Sans doute pas.

Je suis une mauvaise mère.

 

Les mois suivants n’apportent aucune amélioration. Je suis constamment fatiguée. Je dois faire un effort surhumain pour me lever le matin. Evie pleure tout le temps et requiert des choses que je ne peux pas lui offrir. J’ai arrêté de la nourrir au sein, cela fait un mois qu’elle boit du lait maternisé. Elle peinait à prendre du poids, et je ne produisais plus assez de lait. Même mon corps échouait à répondre aux besoins de ma fille. Mes seins s’asséchaient et ne fabriquaient pas ce dont ma fille avait besoin. Passer au lait maternisé a été un soulagement. Un minuscule répit dans la tourmente que je ne parviens pas à dissiper, quoi que je fasse.

J’emmène Evie en balade dans mon endroit préféré des falaises, où m’attendent tant de beaux souvenirs de son père. Ma fille ne semble trouver la paix que lorsque le soleil illumine son visage. Ou quand elle est dans les bras d’un de mes parents.

Ma mère vient régulièrement chez moi et prend Evie chez elle, décidant que j’ai besoin de repos, de manger ou de temps pour moi. Je rampe alors dans mon lit et dors toute la journée, ne me réveillant que lorsque ma mère ramène Evie pour son repas du soir, son bain et le coucher.

Elle a presque dix mois, maintenant, et j’ai l’impression qu’elle me connaît à peine.

J’entends ma mère marcher dans la maison et parler comanche ou navajo à Evie, lui apprenant le vocabulaire des deux langues. Moi je ne lui parle qu’anglais, parce que je ne veux pas qu’elle ait de problèmes à l’avenir. Je ne sais pas si elle ira à l’école sur la réserve ou dans un établissement public de la ville voisine. Adam et moi n’avons pas encore pris ces décisions, et nous avons plusieurs années avant de devoir le faire. Néanmoins, je pense également qu’elle doit pouvoir comprendre son héritage et la langue qui l’accompagne.

Ma mère entre dans la chambre en tenant Evie, qui gazouille joyeusement. Elle pose une enveloppe sur le bureau, sur la pile de lettres qu’Adam m’a envoyées. Je n’ai pas lu les dernières, et je ne lui ai pas écrit. Je n’ai rien à dire à mon mari qu’il aura envie d’entendre, et je ne supporte pas l’idée de lui mentir.

– Tu dois sortir du lit, Catori. Tu dois te doucher. Et passer du temps avec ta fille.

Je bâille et tire la couette au-dessus de ma tête.

– Elle n’a pas envie d’être avec moi. Elle ne fait que pleurer. Je n’arrive pas à la calmer et je ne comprends pas ce qu’elle veut ou ce dont elle a besoin. Et je suis épuisée, pia. J’arrive à peine à ouvrir les yeux.

Ma mère marche jusqu’à moi, retire la couette et pose ma fille à côté de moi. Evie se met aussitôt à papoter et poser ses doigts boudinés sur mes joues. Je saisis ses mains et embrasse ses doigts et ses paumes. Elle hurle de joie et un éclat de bonheur se réveille dans ma poitrine.

Je m’apprête à la prendre dans mes bras, mais elle tend les mains vers ma mère. Lorsque cette dernière secoue la tête et se met à reculer, Evie agite ses bras en serrant les poings, puis elle éclate en sanglots.

– Tu vois, elle me déteste. C’est toi qu’elle veut. Prends-la, s’il te plaît. Je ne supporte pas de l’entendre hurler.

Le dos de ma mère se voûte en signe de défaite et elle se penche pour prendre ma fille.

– Tu ne vas pas bien, peta. Tu dois voir la guérisseuse.

– Je l’ai déjà vue, je réponds en secouant la tête. Elle m’a dit d’être patiente et de mettre les herbes qu’elle m’a données dans mon thé. Ça n’a pas marché. Evie me déteste toujours.

Ma mère retient son souffle et plaque sa main sur la tête d’Evie pour la ramener contre sa poitrine et lui couvrir les oreilles.

– Elle ne te déteste pas, peta. Tu doutes simplement de ta capacité à t’occuper d’elle, et c’est cela qu’elle ressent. Les bébés ne savent que ce qu’ils ressentent. Si tu es triste, elle l’est aussi. Si tu es heureuse, elle le sera aussi. Tu dois trouver un moyen d’être heureuse en dehors de cette maison.

Je m’assois dans le lit et me tourne pour poser mes pieds par terre, la tête baissée.

– Adam me rend heureuse, et il n’est pas là. Ça fait huit mois qu’il est parti. C’est bien plus que prévu. S’il était là, je serais heureuse. Danser et voyager me rend heureuse, aussi, mais je ne peux pas le faire.

– Tu as la peau sur les os. Quand as-tu mangé pour la dernière fois ? demande ma mère en étudiant les cernes sous mes yeux, mes joues creusées et mes cheveux ternes.

Je cligne des yeux et les frotte en essayant de m’en souvenir.

– Je ne sais pas. Je n’ai pas faim, je réponds en haussant les épaules.

– Tu n’as jamais faim. Tu deviens transparente. Ma fille disparaît sous mes yeux. Sous les yeux de sa fille. J’en ai assez. Ton ahpu en a assez, lui aussi.

Je passe mes doigts dans mes mèches emmêlées et essaie de les coiffer. Quand est-ce que j’ai pris ma dernière douche ? Je lève le bras, renifle mon aisselle et manque m’évanouir. Je pue. Ma vie est merdique. Tout est merdique chez moi.

– Est-ce que tu sais quand Adam va rentrer, au moins ? demande ma mère.

– Quand il pourra, j’imagine, je ricane sèchement.

Ma mère marche jusqu’au bureau, saisit une poignée de lettres et les jette sur le lit.

– Il a été redéployé pour deux ou trois mois. Il nous a appelés parce que ça faisait plusieurs semaines qu’il n’avait pas pu te joindre et il nous a dit qu’il serait absent plus longtemps que prévu. Tu ne réponds ni à ses appels ni à ses lettres. Pourquoi ?

Trois mois de plus ? Ça veut dire qu’il rentrera après le premier anniversaire d’Evie.

Les larmes coulent et je ne fais rien pour les retenir. Je ne supporterai pas trois mois de plus sans le voir. Sans sentir ses caresses ni son amour. Sans qu’il me rassure et me dise que je ne suis pas quelqu’un d’horrible, une épouse et une mère horrible.

Je me lève en tremblant des pieds à la tête, poussée par un besoin tout-puissant de partir, de m’envoler, de sortir de ce cercle vicieux et misérable.

– J’ai besoin de partir, je dis d’une voix méconnaissable, comme si ces mots étaient arrachés à mon âme.

Ma mère inspire longuement, puis elle vide tout l’air de ses poumons et hoche la tête.

– Est-ce que tu peux retrouver la troupe de danse ?

Je hoche la tête. Je ne sais même pas si elles auront besoin de moi, mais c’est déjà un début. Une destination. Une bouée de sauvetage. Un premier pas dans la bonne direction, pour me retrouver. Pour le moment, je ne suis d’utilité à personne, ni à moi, ni à mes parents, ni à Adam, et surtout pas à ma fille. Elle a besoin d’une mère en bonne santé, heureuse et aimante, et je ne suis rien de tout cela.

Je suis comme une coquille vide, sans substance et sans vie.

– Ton père va porter le lit chez nous. Nous garderons Evie comme nous en avions parlé. Tu as besoin de te retrouver, Catori. Reviens auprès de ta fille quand tu seras entière. Je vois l’ombre dans ton esprit et dans ton âme, et l’obscurité se propage. Si tu ne changes pas quelque chose, il ne restera plus rien de toi.

– Et Evie… ? Je suis sa mère, je sanglote en tombant sur le lit.

Je me retiens avec mes mains et les lettres d’Adam s’envolent comme des confettis. Sauf qu’aujourd’hui n’a rien d’une fête. J’ai peur de ce que contiennent ces enveloppes. J’ai peur d’apprendre qu’il m’en veut, qu’il est déçu. Je secoue la tête. Je n’y survivrai pas. Les ténèbres qui sévissent en moi sont en train de gagner. Je ne sais plus où donner de la tête ; je ne sais plus ce qui est bon ou mauvais. Je ne fais qu’exister. Mais pour quoi ? Je ne le sais plus.

Pour être une bonne femme.

Pour être une bonne mère.

Pour être une bonne fille.

Je ne suis aucune des trois, or j’ai désespérément envie de les être toutes.

– Ça fait des mois que tu n’es pas sa mère, dit ma mère d’une voix grave et accusatrice.

Ses paroles me transpercent le cœur quand elle met enfin des mots sur le désespoir qui me suit à chaque instant de la journée.

Je ferme les yeux tandis que ce désespoir tourbillonne en moi comme un serpent venimeux.

– Je ne sais pas comment être celle dont elle a besoin.

Ma mère fait sauter Evie sur sa hanche et pose sa main sur sa joue rose.

– Elle a seulement besoin que tu sois toi-même. Et que tu l’aimes sans condition.

– C’est le cas ! je crache. Je l’aime de tout mon être, mais ça ne suffit pas. Comment je peux être moi-même si j’ai perdu la femme que j’étais, celle que je devenais ? Je ne sais plus qui je suis.

– Alors, je suggère que tu ailles te retrouver. Et ne reviens pas tant que ce n’est pas fait.

Ma mère lève fièrement le menton tandis que ma fille s’agrippe à une de ses longues tresses pour en mettre la pointe dans sa bouche. Evie est à l’aise avec elle. Comme elle devrait l’être avec moi.

Je n’arrive même pas à sourire pour ma superbe Taabe. Mon soleil doré. Elle est lumineuse, elle est tout ce qu’il y a de beau dans le monde et je n’ai pas une once de joie à lui offrir. Je n’ai aucun sourire pour elle. Il ne me reste plus rien.

Les larmes coulent sur les joues de ma mère.

– Tu nous manqueras.

Elle me tourne alors le dos, emportant ma fille hors de notre petite maison et de ma vie. Pour l’instant.

Je n’ai même pas dit au revoir à Evie.

Mais ça lui est égal, je crois.

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