THE Wish T4 -Catori
Chapitre 18
– Tu t’y prends super-bien avec elle, je chuchote en regardant Adam depuis la porte de la chambre d’Evie.
– J’ai eu de l’entraînement, répond-il en souriant.
Il tient Evie contre lui, la berce, et ses petites paupières se ferment. Elle doit être épuisée par son bain. Ma fille aime les plaisirs simples : le soleil et l’eau. Après que je l’ai lavée et que j’ai fini aussi trempée qu’elle, je l’ai donnée, toute riante et gigotante, à son père qui l’a séchée et l’a préparée pour aller au lit.
– Tu es rentré depuis quand ? je demande.
Adam continue de la bercer jusqu’à ce que ses yeux soient complètement fermés.
– Environ dix jours. Je l’ai prise avec moi dès mon retour. Je pouvais plus attendre de la tenir contre moi.
– Tu t’es occupé d’elle pendant tout ce temps, tout seul ?
Il n’avait pas vu Evie depuis qu’elle avait deux mois. Et maintenant, elle a un an de plus. Ça n’a pas dû être évident pour lui, et c’est sans parler de ce qu’Evie a dû ressentir.
– Je n’étais pas vraiment seul, répond-il en souriant. Topsannah et Tahsuda nous ont beaucoup rendu visite. J’ai pris presque tous mes repas chez eux, et ils m’ont appris quoi cuisiner pour ma fille. Ta mère refusait qu’il en soit autrement. Je crois qu’elle avait peur que je peine à m’occuper d’Evie tout seul, mais je m’en suis sorti. J’ai surtout appris à la fatiguer durant la journée pour qu’elle fasse la sieste et dorme la nuit. Le reste, c’est juste du jeu et des repas.
Je grince des dents et un frisson remonte le long de mon dos.
– Dans ta bouche, ça semble si simple. Je te laisse faire, alors.
Je tourne les talons et marche d’un pas lourd jusqu’à notre chambre pour défaire ma valise. Mon échec avec Evie remonte à la surface et écrase, comme une vulgaire punaise, ma confiance en moi encore fragile. Je viens de trier mes vêtements sales lorsqu’Adam entre dans la chambre et referme la porte derrière lui.
– Catori, tu dois me parler de ce qui s’est passé quand je suis parti. Je refuse que tu te replies sur toi-même ou que tu me tortures en comparant nos façons de faire avec Evie. J’ai été absent pendant presque toute la vie de ma fille et j’essaie désespérément de rattraper le temps perdu. Si je te donne l’impression d’avoir tout compris, je te garantis que ce n’est pas le cas. Je me suis promis de prendre les choses une par une, jour par jour, et tes parents m’ont beaucoup aidé.
Il vient jusqu’à moi, je suis assise par terre, et il s’assoit face à moi en me prenant la main.
– Les premiers jours n’ont pas été faciles. Evie voulaient ses grands-parents. Elle a beaucoup pleuré, mais j’ai tenu bon. Je n’ai pas lâché l’affaire et, pour l’instant, elle est à l’aise avec moi. Mais je ne sais pas à quoi va ressembler demain.
Je soupire et essaie de retirer ma main, mais il m’en empêche.
– Demain sera sans doute merveilleux. Elle t’adore. Je n’ai jamais eu cette connexion avec elle. J’étais toujours été une source de mal-être et de souffrance pour elle.
– Chérie, je suis désolé que tu aies ressenti ça.
Il porte ma main à sa bouche et embrasse chacun de mes doigts, comme il l’a fait tant de fois par le passé. Je ferme les yeux et me force à laisser son geste m’apporter la sérénité dont j’ai besoin.
Soudain, notre connexion jaillit à la surface et remplit la pièce.
Catori et Adam.
Enfin réunis.
Je rassemble mon courage et décide de me confier à lui, consciente que ça ne marchera pas entre nous si je lui cache la vérité, aussi sombre soit-elle.
– Quand ma mère m’a pratiquement ordonné de partir pour me retrouver, je n’étais d’utilité à personne. Je n’avais pas l’énergie de me doucher, j’avais perdu beaucoup de poids, je n’avais plus de lait, et mon seul soulagement était de fermer les yeux pour dormir. Mais je me réveillais tous les matins en enfer. Jour après jour. Avec un enfant qui me détestait et un corps qui n’avait pas la moindre énergie pour accomplir les tâches quotidiennes comme les courses ou la lessive. Mes parents s’inquiétaient constamment et, peu à peu, pia a commencé à prendre Evie pour des périodes de plus en plus longues, puis elle a fini par la garder la plupart des jours et même certaines nuits. Je ne m’en sortais pas.
– Bon sang, Catori, je regrette de ne pas avoir été là.
– Je le regrette, moi aussi.
– Alors, ta mère t’a mise à la porte ?
– D’une certaine façon, oui. Je crois que j’avais arrêté de vivre, en fait. Un jour, elle est venue alors que j’avais perdu la tête. Notre fille hurlait, et j’étais à bout. Ma mère m’a dit de partir et de me trouver. C’est ce que j’ai fait.
Il saisit mon autre main et se rapproche jusqu’à ce que nos genoux se touchent.
– Quand j’ai rejoint la troupe, je n’étais pas en état de danser. Mon amie Stephanie m’a prise dans sa chambre et a appelé un médecin. Son diagnostic a été que je souffrais de dépression post-partum, et il m’a prescrit des antidépresseurs. J’ai commencé à manger plus régulièrement, à me doucher, à sortir avec des gens qui voulaient être avec moi et qui tenaient à moi. Et grâce à tout ça, peu à peu, j’ai retrouvé la volonté d’avancer. L’envie d’être une meilleure version de moi-même pour toi, pour Evie et pour moi-même.
– Et le… euh… le mec avec qui tu as été ? Il a fait partie de ta vie de façon régulière ?
Je ferme les yeux en repensant au sourire plein de compassion de Ian et à ses yeux ambrés si pleins de tendresse. Je ne mentirai pas à Adam et je ne dévaloriserai pas le temps que j’ai passé avec Ian, même si cela fait souffrir mon mari.
Je déglutis et prends une profonde inspiration.
– J’ai rencontré Ian deux mois après être partie d’ici, à peu près. Il était là pour moi quand j’ai eu besoin de m’appuyer sur quelqu’un…
– Tu as passé beaucoup de temps avec lui… demande Adam d’une voix grave et tourmentée.
– On a passé un mois ensemble, sur les quatre où je suis partie. Je l’ai rencontré peu de temps après notre dispute.
Il secoue la tête et appuie son front contre le mien en fermant les yeux.
– Je t’ai poussée dans les bras d’un autre homme. Je suis tellement désolé. J’étais en colère contre toi. J’étais mort de peur d’apprendre que tu étais partie sans notre fille. Je ne savais pas ce qui se passait et je ne pouvais pas revenir. Tout était sens dessus dessous. Un de mes hommes venait d’être blessé et a failli mourir. Il ne se remettra jamais de ses blessures, dit Adam. Puis j’ai appris que tu étais partie sans me le dire et… j’ai craqué.
Je prends son visage dans mes mains et plonge mon regard dans ses yeux tristes.
– On souffrait tous les deux. Et on s’est défoulés sur la personne qu’on aime le plus. C’est naturel, je suppose, mais ça ne nous a pas aidés. Ça nous a seulement fait souffrir davantage.
Adam prend une longue inspiration et ses yeux se remplissent de larmes.
– Le soir où on s’est disputés, je me suis saoulé dans le bar où on avait l’habitude d’aller, près de la caserne. J’ai passé la soirée à parler à Anna, la jolie barmaid. Et j’ai couché avec elle. On s’est fréquentés pendant deux mois et je me noyais régulièrement dans l’alcool avec elle.
Ses larmes coulent sur ses joues et j’ai l’impression que des griffes acérées se referment sur mon cœur, mais je ne pleure pas. C’est son histoire. C’est sa douleur, et il a besoin de s’en débarrasser. Il a besoin de me confier ses transgressions pour qu’on puisse avancer.
Ma gorge se noue.
– J’ai envie de te dire que je te pardonne, Adam, mais honnêtement, je n’ai rien à te pardonner. On a tous les deux réagi à notre manière et on a cherché du réconfort dans les bras d’un autre. On a toujours su que ça pouvait arriver. Je suppose que ma question est… est-ce que tu l’aimes ?
Il secoue la tête et pose une main sur ma joue.
– Non, Catori. C’est impossible, ma chérie. Je te promets que ce n’était pas sérieux. Je ne te ferai jamais ça… Je ne nous ferai jamais ça.
Je retiens mes larmes. J’ai l’impression que ça fait un an que je ne cesse de pleurer.
– J’aimais bien Anna, poursuit Adam. On a passé de bons moments ensemble. On buvait et on baisait, et je passais le reste du temps au travail ou avec mes hommes. J’étais tellement en colère… pendant si longtemps… dit-il en se massant la nuque. Puis, quand je me suis forcé à réfléchir, j’ai compris que je m’en voulais à moi-même autant qu’à toi. Parce que je n’avais pas été là quand tu en avais besoin, parce que je n’étais pas présent pour Evie. Toi et moi n’avions pas prévu d’avoir un enfant. Je ne me doutais pas que tu me manquerais autant, qu’Evie me manquerait autant. La plupart du temps, j’avais l’impression d’avoir laissé une moitié de mon cœur avec toi et l’autre moitié avec notre fille, et que ne demeurait qu’un vide horrible dans la poitrine. Chaque jour, toute la journée.
Je saisis son menton et me penche pour l’embrasser tendrement.
– On a tous les deux fait beaucoup d’erreurs.
– Parle-moi de Ian. Je dois savoir, sinon ça va me hanter jour et nuit.
– Ian est un homme gentil, fun et plein d’énergie. Il étudie à mi-temps à l’université pour devenir paysagiste, et le reste du temps il travaille dans un garage. On s’est rencontrés dans un festival, à Chicago, où j’ai passé un mois. Il m’a fait visiter la ville et ses musées, les clubs de jazz, et il m’a fait découvrir une autre façon de vivre. Je ne vais pas te mentir et te dire qu’il n’y avait pas d’alchimie entre lui et moi. Il y en avait, bien sûr, sinon on n’aurait pas passé le mois ensemble. Toutefois, je ne me suis pas donnée à lui tout entière. Ça ne rivalisait en rien avec ce que je ressens pour toi. Tu dois me croire…
– Je te crois, Catori. Et je comprends. Avec lui, tu t’es sentie…
– Vivante, je complète avant de prendre mon courage à deux mains pour me livrer entièrement à mon mari. Je me suis sentie vivante avec lui alors que je me sentais infiniment seule. Je lui dois beaucoup. Entre Stephanie, qui m’a tirée du puits sans fond dans lequel je me noyais, et Ian qui m’a montré que la vie pouvait être belle mais qu’il fallait se battre, je me suis enfin retrouvée. J’ai trouvé un but et un sens à ma vie.
– Dans ce cas, je suis content qu’il ait été là pour toi. Je n’irais pas jusqu’à lui serrer la main parce que j’ai des limites, mais je suis heureux que tu aies passé ce temps avec lui.
– Adam… je chuchote tandis que de nouvelles larmes coulent sur mes joues. Ce n’est pas tout…
Je me mets à trembler alors que je m’apprête à lui annoncer l’horrible nouvelle. Toutefois, on ne pourra pas avancer en tant que couple, en tant que famille, s’il subsiste des mensonges entre nous.
Adam empoigne ma nuque et soulève mon menton pour me regarder dans les yeux.
– Tu peux tout me dire. Je te promets que je ne te jugerai pas.
– Mais tu pourrais me détester…
– C’est impossible, déclare-t-il en secouant la tête. Tu es mon cœur, mon souffle. Je t’aime, Catori. Je t’aime ! Tu ne le comprends pas ? Il n’y a rien que je ne ferais ou que je n’accepterais du moment que je suis avec toi.
– Je t’aime aussi, mais…
– Dis-moi. On doit tout se dire. On se dit tout maintenant et on avance ensemble, pour affronter tous les obstacles. Fais-moi confiance, ma puce. On peut tout affronter du moment qu’on est ensemble.
– Je suis enceinte, je déclare en tremblant de plus belle.
Ses mains glissent de mon visage et il ferme les yeux. Il reste longtemps immobile, la respiration lourde, les narines dilatées, comme un dragon qui s’apprête à cracher du feu. Il serre si fort les poings que ses doigts en deviennent blancs.
– Il le sait ?
Je déglutis, mais ma gorge ne se dénoue pas.
– Non. Je voulais te le dire d’abord.
Adam rouvre les yeux, et j’y découvre une détermination et une flamme que je n’y ai pas vues depuis longtemps.
– Ça ne change rien, déclare-t-il, la mâchoire contractée. Rien, putain. Tu es ma femme. C’est ma fille, là-bas, dit-il en désignant le couloir. Et ce bébé… ce bébé sera à moi aussi. On l’élèvera comme si c’était le nôtre, à tous les deux.
– Adam, je dois le lui dire. Je ne comprends même pas comment ça s’est passé. On a fait tellement attention. Et…
Il lève la main pour me couper la parole et secoue la tête. Il se lève et se met à faire les cent pas en se tenant la nuque. Si je n’étais pas aussi chamboulée, je sourirais en voyant à nouveau ce bon vieil automatisme.
– Tu vas l’appeler. Tu vas lui dire. Et tu vas lui expliquer que tu vas élever le bébé avec moi. Ton mari. Est-ce qu’il sait que j’existe, au moins ? demande-t-il en haussant légèrement le ton.
Je plie les jambes et ramène mes genoux sous mon menton.
– Non. Je ne lui ai pas parlé de ma vie en dehors de la troupe de danse. Ça restait superficiel. Je ne pensais pas…
– Putain, Catori, gronde-t-il en s’arrêtant et en levant la tête vers le plafond.
Les pales du ventilateur tournent au-dessus de lui et semblent l’hypnotiser, mais je sais qu’il est en train d’étudier le problème. Il utilise ses superbes capacités d’analyse pour trouver la meilleure solution pour tout le monde.
– Il habite à Chicago ?
Je hoche la tête.
– Tu ne peux pas élever le bébé ici, sur la réserve, entourée de ta famille, et l’envoyer chez son père à plus de mille kilomètres. C’est déjà suffisamment dur avec mes absences répétées. Si on inclut une autre figure paternelle… ça ne marchera pas, soupire-t-il. Il doit renier ses droits. Tu dois le convaincre de renier le bébé.
Je ferme la bouche et pense à tout ce que je sais de Ian Kamal. Il m’a dit qu’avoir une famille était son plus grand rêve. Ce bébé serait l’occasion pour lui de voir son rêve devenir réalité. Mon cœur bat la chamade tandis que je réalise qu’Adam a raison. Ça ne marchera jamais. Même si j’arrêtais de voyager et faisais une croix sur tous mes rêves pour être là pour mes deux enfants, la situation serait impossible à vivre.
– Je lui parlerai demain, je déclare d’une voix rauque.
Adam vient vers moi et me relève avant de me porter dans le lit. Il tire la couette et m’allonge de mon côté, puis il allume le babyphone.
– Je vais jeter un œil sur elle. Je reviens.
J’écoute le bruit de ses pas dans la maison tandis qu’il éteint les lumières et ferme la porte à clé, ce qui n’est pas nécessaire sur la réserve, puis je l’entends dans la chambre de notre fille. Je l’entends l’embrasser dans le babyphone et refermer sa porte. Il va dans la salle de bains, revient et se glisse sous les draps. Une fois installé, il me saisit par la taille et m’attire contre lui, son torse contre mon dos, et niche son visage dans mes cheveux pour en respirer le parfum.
– Tout va bien se passer, dit-il en posant sa main sur mon ventre. J’aimerai ce bébé comme si c’était le mien. Je promets d’être le meilleur père possible pour Evie et lui, et d’être là autant que je le peux.
– Je t’aime plus que ma propre vie, Adam. Je ne connais pas de meilleur homme que toi. Je ne donnerai jamais mon cœur à un autre homme, n’en doute jamais, je chuchote en saisissant sa main pour l’embrasser.
Il se blottit contre moi et m’embrasse dans le cou.
– Dors. On en reparlera demain. Demain, tu appelleras Ian et on prendra rendez-vous avec le médecin. Demain, on repart à zéro. En famille. À quatre.
– À quatre, je répète.
Le concept m’est vraiment étrange. Je ne sais absolument pas comment on va réussir. Mais j’essaierai du mieux que je peux.
– Evie va adorer être une grande sœur, dit-il.
Il a sans doute raison. Ma fille n’est qu’amour et lumière. Son père n’est qu’honneur et loyauté.
Quel est mon rôle, à moi ?
J’ai un peu plus de huit mois pour le découvrir.
Au moins, Adam sera là pour m’aider. Avec mon mari à mes côtés, je peux affronter n’importe quoi. Même dire à un homme merveilleux que je lui ôte la chance d’avoir sa propre famille.
Peut-être ma mère avait-elle raison, il y a toutes ces années, lorsqu’elle m’a parlé de la maladie et m’a dit que ma vie serait courte et pleine d’épreuves.
Je suis maudite.
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