THE Wish T4 -Catori

Audrey Carlan · Chapitre 2 sur 32

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THE Wish T4 -Catori

Prologue

 

 

Lorsque j’étais petite, tout ce qui m’entourait me paraissait immensément vaste, infini et imposant. J’ai grandi sur une réserve amérindienne à trois heures au sud de Pueblo, dans le Colorado. J’ai été élevée par un ancien de la tribu comanche. Nos ancêtres ont trouvé cette terre, se sont battus pour elle, ont versé leur sang pour elle et sont morts pour la conserver. Cela fait dix-huit ans que j’admire sa splendeur et que je profite de tout ce qu’elle offre, que je découvre ses secrets. Je danse avec les esprits de notre peuple à la pleine lune et j’ai conscience de tout ce qu’ils ont sacrifié pour nous. Toutefois, je ne parviens pas à ignorer l’appel du vaste monde dans lequel je vis.

Contrairement à ma mère Topsannah, qui est mi-comanche et mi-navajo, j’ai désespérément envie de quitter la réserve ; de m’aventurer dans l’inconnu et de découvrir tout ce qui nous est offert… avant qu’il ne soit trop tard.

À dix-huit ans, j’ai enfin cette chance, et je compte la saisir sans hésiter. Savoir que mon séjour sur terre sera court ne fait rien pour atténuer mon désir d’aventure. Au contraire, cela me pousse plutôt à vouloir vivre toutes les expériences possibles et imaginables.

J’observe ma mère, les bras chargés de vêtements, qui marche lentement depuis la commode jusqu’à l’énorme valise que mes parents m’ont offerte quand j’ai terminé le lycée. Elle est assez grande pour contenir tout ce qui m’est cher, en dehors de mes parents.

Lorsque je leur ai dit que je voulais parcourir le monde, mon père m’a répondu : « Ton voyage n’est pas le nôtre. Ce n’est pas à nous de décider de ton avenir. Si tu désires découvrir le monde, alors parcours-le. »

J’ai beau savoir que j’ai leur soutien, je m’inquiète néanmoins de la santé de ma mère. Son cancer la ronge, mais cela ne l’empêche pas de vivre comme elle le souhaite. Or, ma mère ne souhaite rien de plus que d’être sur la réserve, communier avec son peuple et élever sa fille. Elle consacre ses journées à la cuisine, à ses hobbies et à mon père, et elle est profondément heureuse. Je comprends parfaitement qu’elle veuille passer du temps avec mon père, Tahsuda. Comment ne pas l’adorer, alors que son unique objectif dans la vie est de s’assurer que la nôtre est belle ? Il est immensément respecté et honoré par notre peuple, et il le lui rend bien. Mon père est le phare de notre petite famille. Notre maison est avec lui, où qu’il soit.

– Tu as assez d’argent ? demande ma mère d’un ton inquiet.

– Oui. Tu sais bien que oui, je réponds en souriant.

Je m’assois à côté de ma valise, qu’elle remplit de vêtements soigneusement pliés. Je tends la main et elle la prend dans les siennes.

– Tu es mon seul enfant, dit-elle d’une voix tremblante.

Elle n’a pas besoin de me le rappeler. Ma mère aurait voulu beaucoup d’enfants ; hélas, la vie en a décidé autrement. Une complication liée à ma naissance l’a obligée à subir une hystérectomie. Elle n’avait que vingt ans.

– Tout ira bien, pia, je déclare, employant le comanche pour « maman ». Je serai avec la troupe de danseuses ; je ne serai pas seule.

Elle ferme ses beaux yeux noirs et je lui laisse le temps de se ressaisir. Ma mère est vraiment une femme superbe. Elle a de hautes pommettes rondes, une peau bronzée sans la moindre marque ou cicatrice, de jolies lèvres roses et des yeux presque noirs qui semblent capables de lire jusqu’au plus profond de mon âme. Ses cheveux sont noirs et si longs qu’ils lui arrivent sous la poitrine, tressés de chaque côté de sa tête. C’est pour lui ressembler que j’ai toujours laissé pousser mes cheveux ; car ils sont comme de longs draps de soie noire, surtout lorsqu’elle les lâche. Or, si elle ne le fait pas souvent, moi si. Je sais que mes cheveux sont superbes, car on me complimente partout où je vais. Et puis, ils sont un don de ma mère, de mon père et du Créateur. Ils sont la preuve de l’héritage amérindien dont je suis fière. Avec mes cheveux, mes pommettes, mes yeux noirs et les courbes de ma mère, je suis la copie conforme de mes parents. J’ai tiré le gros lot en matière de gènes.

– Et si tu attrapes froid ?

Je ferme la bouche pour me retenir d’éclater de rire.

– Je trouverai un médecin et me procurerai des médicaments, je réponds en serrant ses mains. Pia, fais-moi confiance ; je sais prendre soin de moi-même. C’est mon chemin. Il est temps pour moi de découvrir le monde. Toi et ahpu m’avez préparée pour ça toute ma vie.

Elle souffle et plonge son regard dans le mien.

– Quand tu commenceras à sentir la maladie en toi, peta, répond-elle, employant le terme comanche pour « fille », tu devras rentrer à la maison. Laisser ahpu et notre peuple s’occuper de toi.

Je ferme les yeux et prends une profonde inspiration, essayant de ne pas laisser la colère prendre le dessus. Cela fait des années que je m’entraîne à combattre ce mélange de tristesse et de rage. J’ai toujours su, dès le plus jeune âge, que mes jours étaient comptés. Ma mère l’a lu dans les étoiles à ma naissance, tout comme sa propre mère l’avait fait pour elle. Comme ma grand-mère, ma mère a le pouvoir de voir des fragments du futur dans le ciel, et la médecine moderne a confirmé que nous avons le même gène qui provoque des cancers. Certains membres de la tribu ne croient pas à son pouvoir.

Mais moi, si.

Mon père y croit aussi.

Et cela me suffit.

Savoir que je vais tomber malade ne me fait pas craindre l’inconnu ni même l’idée de mourir. Pour moi, c’est tout l’inverse. Je suis encore plus déterminée à voyager et à profiter de la vie, et c’est ce que je compte faire.

C’est justement pour ça que j’ai accepté de suivre la troupe de danseuses du ventre avec qui je me suis entraînée tout l’été. Je sais que le temps est venu pour moi de m’envoler.

Je vais profiter de chaque nouvelle journée et vivre ma vie comme je le veux.

– Pia, je te promets que je rentrerai vous voir régulièrement. Je t’appellerai toutes les semaines.

– Tous les jours ? demande-t-elle, pleine d’espoir.

– Deux fois par semaine, je réponds en ricanant. Je suis adulte, maintenant. Les adultes n’appellent pas leurs parents tous les jours. Mais je t’aime et j’aime entendre ta voix, donc je t’appellerai au moins deux fois par semaine.

C’est un mensonge, en fait. Je compte appeler ma mère autant que possible. Elle est ma meilleure amie et ma confidente. Elle donne toujours les meilleurs conseils, même si elle sait que cela ne va pas me plaire.

Ma mère sourit jusqu’aux oreilles et ma poitrine se resserre. J’ai beau savoir qu’elle est en train de mourir, je pars quand même pour vivre mes rêves. Je me sens égoïste. Toutefois, mes parents m’ont répété cent fois que je ne dois pas gâcher un seul instant de ma vie.

– Tu sais que je t’aime plus que la lune et les étoiles dans le ciel… je déclare d’une voix tremblante.

Ma mère s’assoit à côté de moi. Elle tend le bras sur mes épaules et je m’appuie contre elle.

– La vie est faite de choix. Certains sont faciles, d’autres sont durs. Le Créateur ne nous imposerait pas ces hauts et ces bas s’ils n’étaient pas censés nous apprendre quelque chose. Tu me manqueras chaque minute de chaque journée. Parfois, tu me manques alors que tu es dans la pièce à côté. C’est ça, l’amour, ma fille. Tes choix t’obligeront parfois à quitter ceux que tu aimes. Or, ces moments sont beaux, car ils sont remplis d’émotions et de belles intentions. Savoir qu’il existe un sentiment aussi fort est rassurant, tu ne penses pas ?

– C’est difficile de vous laisser, toi et ahpu, je dis, employant le terme comanche pour « papa ». Je sais qu’il faut que je le fasse, mais j’ai peur de passer à côté de quelque chose en partant.

Elle caresse mon bras de bas en haut.

– Tu ne le sauras jamais, répond-elle. Et tu n’es pas censée le savoir. Accroche-toi aux instants que tu vis pendant que tu les vis. Ce sont ces moments qui te feront tenir et avancer. Comme maintenant. Crois-tu à l’amour que j’ai pour toi ?

Ma lèvre se met à trembler et je lève la tête vers ma mère, vers ce regard pensif qui me remplit d’amour et de tendresse.

– Toute ma vie, tu ne m’as jamais montré que de l’amour.

– Et tu l’emporteras partout avec toi. De la même façon que je vais m’accrocher à l’amour que tu as pour moi.

Elle tend la main et lève la paume vers le plafond.

– L’amour n’est pas quelque chose que l’on voit, dit-elle avant d’appuyer sa main sur son cœur. C’est quelque chose que l’on ressent. Au plus profond de soi. Et il t’accompagne partout. Quand je serai partie, mon amour sera toujours là. Tout autour de toi.

Je passe mes bras dans son dos et la tiens fort contre moi, essayant de m’imprégner de l’essence de ma mère pour ne pas me perdre durant le voyage qui m’attend.

– Je t’aime, pia.

– Je t’aime aussi, Catori. Ma fille courageuse et téméraire. J’ai lu dans les étoiles que tu changeras de nombreuses vies. Tu laisseras un grand héritage sur cette terre. Il est temps que tu commences ton voyage.

Elle pose une main sur ma joue et je m’appuie contre elle.

– Je suis fière de qui tu es et de celle que tu vas devenir, déclare-t-elle avant de se lever et de fermer ma valise. Ton destin t’attend.

 

Mon père conduit notre vieux pick-up jusqu’à la gare, où m’attend la troupe de danseuses. Le silence est si pesant que mon cœur est lourd et que mes paumes sont moites.

Tahsuda parle seulement lorsqu’il a quelque chose à dire. Il n’est pas du genre à combler le silence en parlant de la pluie et du beau temps. Lorsqu’il parle, les gens l’écoutent. Point à la ligne.

Je mâchouille ma lèvre et agite mon pied en triturant mes doigts.

Il finit néanmoins par tourner la tête vers moi. Sa peau est plus foncée que celle de ma mère et la mienne. La sienne a la couleur du désert au coucher du soleil. Ses yeux sont noirs, et ses longues journées passées au soleil ont commencé à tracer des lignes sur sa peau alors qu’il entame sa quatrième décennie sur terre. Son torse est large et puissant, tout comme ses bras, ses jambes, musclés par le travail physique qu’il accomplit sur la réserve. Pour moi, c’est un super-héros – il ne peut faire aucun mal et ne blesser aucun être vivant. Il est comme un dieu amérindien, même s’il ne serait pas d’accord avec moi, car pour lui, rien n’est au-dessus de notre Créateur. Dans notre tribu, les lois spirituelles et notre lien avec le Créateur priment sur tout.

– Tu vas faire et voir de nombreuses choses, nupihi.

Cela veut dire « mon cœur » en comanche, et pour autant que je me souvienne, il m’a toujours appelée ainsi.

Je hoche la tête mais ne réponds rien, consciente qu’il n’a pas fini de délivrer ses paroles de sagesse.

– Tu es ma fille de sang. Le sang de ta mère. Tu es comanche. Tu es aimée. Tu n’es jamais seule. Souviens-toi de qui tu es et d’où tu viens, et sache que tu as toujours une maison. Que cela te réconforte lorsque tu en as besoin.

– Promis, ahpu. Je n’oublierai jamais d’où je viens ni où est ma maison.

Bien sûr, il n’a pas précisé que j’avais un quart de sang navajo, car il est persuadé que seul son héritage comanche compte.

Sa bouche tressaute et il hausse le menton d’un air fier.

Je ne peux m’empêcher de sourire. L’angoisse que je ressentais à l’idée de laisser cet homme derrière moi commence à se dissiper.

– Je vais te rendre fier, ahpu.

– Tu le fais chaque jour. Je suis fier de toi à chaque minute que tu respires. Je suis fier que le Créateur t’ait offerte à nous. Ma Catori. Notre esprit libre. Tu es destinée à ne faire qu’un avec le vent. Ta chance est venue.

Il gare son pick-up cabossé sur la place de parking. Mes amies se tiennent en cercle devant la gare, je les salue de la main. Je suis sûre que certaines pensaient que je ne viendrais pas. Tout le monde sait que mon peuple a tendance à rester dans l’entre-soi pour protéger sa culture.

Toutefois, rester au même endroit n’est pas pour moi.

Nous descendons tous les deux de la voiture et mon père saisit mon énorme valise pour la poser à mes pieds. Nous restons face à face durant une longue minute, les yeux dans les yeux, sans dire un mot.

– Aujourd’hui, tu fais de tes rêves une réalité, déclare-t-il en me souriant tendrement.

Mon sang s’embrase et une nuée de papillons s’envole dans mon ventre tandis que ma peau se couvre de chair de poule.

Mon père ouvre grand les bras et je me jette contre sa poitrine, essayant de m’imprégner de lui. Mais ce n’est pas nécessaire, car son essence et celle de ma mère coulent déjà dans mes veines et sous ma peau, tout comme leur amour.

Mon père me serre contre ce torse que j’aime tant, me remplissant d’amour, d’enthousiasme et de réconfort. Je sais que, où que j’aille, même à l’autre bout du monde, son amour restera avec moi. Je sais aussi que lorsque mes pieds seront usés et mes ailes fatiguées, il m’attendra chez nous, les bras ouverts, m’offrant un havre de paix où me reposer.

– Il est temps, chuchote-t-il. Mon amour est à toi. Toujours, déclare-t-il en prenant mon visage dans ses mains avant de m’embrasser sur le front.

– Je t’aime, ahpu. Plus que la lune et toutes les étoiles du ciel.

Il croise les bras sur son poncho et je saisis ma valise pour la tirer vers mes amies, qui se mettent aussitôt à crier de joie.

– C’est parti, Mesdemoiselles, dit la meneuse de la troupe.

Je prends ma valise et me tourne vers mon père. Nos regards se croisent et j’agite la main pour lui dire au revoir. Il m’offre alors un de ses rares et immenses sourires.

Mon cœur est comblé.

Il est temps pour moi de vivre.

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